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:C'est vrai. On peut s'en assurer par la fentre. L-bas, tout au fond de la grande cour, le petit toit aux poules dcoupe, dans la nuit, le carr noir de sa porte ouverte.
:Grand frre Flix et soeur Ernestine lvent  peine la tte pour rpondre.  Ils lisent, trs intresss, les coudes sur la table, presque front contre front.
:Ces compliments enorgueillissent Poil de Carotte, et, honteux d'en tre indigne, il lutte dj contre sa couardise. Pour l'encourager dfinitivement, sa mre lui promet une gifle.
:Il na peur que d'ternuer et de tousser. Il retient son souffle et s'il lve les yeux, il aperoit par une petite fentre, au-dessus de la porte, trois ou quatre toiles dont l'tincelante puret le glace.
:Or, comme la dernire fois, pendant son absence, Pyrame s'est tu, les Lepic calms ont repris leurs places inamovibles et, quoiqu'on ne lui demande rien, Poil de Carotte dit tout de mme par habitude
:La grande chambre, glaciale mme en aot, contient deux lits. L'un est celui de M. Lepic, et dans l'autre Poil de Carotte va reposer,  ct de sa mre, au fond.
:Du front, des genoux poussant le mur, comme s'il voulait l'abattre, les mains plaques sur les fesses pour parer le pinon qui va venir au premier appel des vibrations sonores, Poil de Carotte se rendort dans le grand lit o il repose,  ct de sa mre, au fond.
:Une autre nuit, il s'est rv commodment install contre une borne,  l'cart, puis il a fait dans des draps, tout innocent, bien endormi. Il s'veille. Pas plus de borne prs de lui qu' son tonnement !
:Madame Lepic se garde de s'emporter. Elle nettoie, calme, indulgente, maternelle. Et mme, le lendemain matin, comme un enfant gt, Poil de Carotte djeune avant de se lever.
: lve lentement, lentement la dernire cuillere, l'enfonce jusqu' la gorge, dans la bouche grande ouverte de Poil de Carotte, le bourre, le gave, et lui dit,  la fois goguenarde et dgote :
: -- Tt ou tard, il faudra que je cde, se dit-il. Or, plus je rsiste, plus j'accumule. Mais si je fais pipi tout de suite, je ferai peu, et mes draps auront le temps de scher  la chaleur de mon corps. Je suis sr, par exprience, que maman n'y verra goutte.
:Il s'assied sur son lit et tche de rflchir. La porte est ferme  clef. La fentre a des barreaux. Impossible de sortir.
:Pourtant il se lve et va tter la porte et les barreaux de la fentre. Il rampe par terre et ses mains rament sous le lit  la recherche d'un pot qu'il sait absent.
: -- Misrable ! tu perds donc le sens ! Te voil donc dnatur ! Tu vis donc comme les btes ! On donnerait un pot  une bte, qu'elle saurait s'en servir. Et toi, tu imagines de te vautrer dans les chemines. Dieu m'est tmoin que tu me rends imbcile, et que je mourrai folle, folle, folle !
:On lui impose ainsi des gots et des dgots. En principe, il doit aimer seulement ce qu'aime sa mre. Quand arrive le fromage :
:S'tant assis d'abord sur un tas de crottes, de sneon rong jusqu' la racine, de trognons de choux, de feuilles de mauve, il leur donne les graines de melon et boit le jus lui-mme : c'est doux comme du vin doux.
:Quelques instants aprs, il faut transporter, coucher avec prcaution, sur le lit, grand frre Flix qui vient de se trouver mal  la vue du sang de son petit frre. Toute la famille est l, debout, sur la pointe du pied, et soupire apprhensive :
: -- Oui, papa, rpond grand frre Flix, nous nous partagerons la carabine. Et mme il suffira que Poil de Carotte me la prte de temps en temps.
:Et dj Poil de Carotte, les mains vides, dsarm, bille :  sa place, devant lui, grand frre Flix paule, vise, tire, et le moineau tombe.
:Grand frre Flix : Non, il est trop tard. Rentrons, pour que maman fasse cuire celui-ci. Je te le donne. Fourre-le dans ta poche, gros bte, et laisse passer le bec.
:Poil de Carotte, flatt, oublie sa rancune. Ils arrivent, raccommods, triomphants, et M. Lepic, ds qu'il les aperoit, s'tonne :
:Puis, stupfait, Poil de Carotte s'aperoit qu'elle s'arrte de mourir. Il a beau la lancer assez haut pour couvrir une maison, jusqu'au ciel, a n'avance plus.
:Poil de Carotte et grand frre Flix reviennent de vpres et se htent d'arriver  la maison, car c'est l'heure du goter de quatre heures.
:Bientt le champ de luzerne dploie sous leurs yeux sa verdeur apptissante. Ds l'entre, ils se rjouissent de traner les souliers, d'craser les tiges molles, de marquer d'troits chemins qui inquiteront longtemps et feront dire :
: -- Papa est dans un de ses bons jours, se dit grand frre Flix qui galope, effrn, sur les btons de sa chaise.
:C'est une rage qu'elle a. Si Poil de Carotte, comme un Jean Fillou, se laisse faire, grand frre Flix prvient sa soeur qu'il finira par se fcher aussi elle triche :
: -- Cette fois, dit-elle, je me suis oublie, je ne l'ai pas fait exprs, et je te jure qu' partir de dimanche prochain, tu n'en aura plus.
:Ce matin, roul dans sa serviette, la tte basse, comme soeur Ernestine ruse encore, il ne s'aperoit de rien.
:Mais grand frre Flix se trompe. Il passe devant l'armoire. Il court au buffet, l'ouvre, empoigne une carafe pleine d'eau et la vide sur sa tte, avec tranquillit.
:Ses cheveux aplatis, son costume du dimanche ruisselant, et tout tremp, il attend qu'on le change ou que le soleil le sche, au choix : a luit est gal.
:Il te ses vtements un  un et les plies avec soin sur l'herbe. Il noue ses cordons de souliers et n'en finit plus de les dnouer. Il met son caleon, enlve sa chemise courte et, comme il transpire, pareil au sucre de pomme qui poisse dans sa ceinture de papier, il attend encore un peu.
:Dj grand frre Flix a pris possession de la rivire et la saccage en matre. Il la bat  tour de bras, la frappe du talon, la fait cumer, et, terrible, au milieu, chasse vers les bords le troupeau des vagues courrouces.
: -- Je me schais, dit Poil de Carotte. Enfin il se dcide, il s'assied par terre, et tte l'eau d'un orteil que ses chaussures trop troites ont cras. En mme temps, il se frotte l'estomac qui peut-tre n'a pas fini de digrer. Puis il se laisse glisser le long des racines.
: -- Je compte, dit Poil de Carotte grelottant, les paules hors de l'eau, immobile comme une vraie borne. De nouveau, il s'accroupit pour nager. Mais grand frre Flix lui grimpe sur le dos, pique une tte et dit :
:Il s'essuie du bout du doigt, avec les coins secs de la serviette que grand frre Flix n'as pas mouills, et la tte lourde, la gorge racle, il rie aux clats, tant son frre et M. Lepic plaisantent drlement ses orteils boudins.
:Madame Lepic : Qui parle de vous renvoyer, Honorine ? Vous voil toute rouge. Nous causons l'une avec l'autre, amicalement, et puis vous vous fchez, vous dites des btises plus grosses que l'glise.
:Or il devine que madame Lepic a besoin d'un aide intelligent et sr. Certes, elle ne l'avouera pas, trop fire. L'accord se fera tacitement, et Poil de Carotte devra agir sans tre encourag, sans esprer une rcompense.
:L't on use de son eau qu'aprs chaque repas, pour laver la vaisselle, et le reste du temps elle bout sans utilit, avec un petit sifflement continu, tandis que sous son ventre fendill, deux bches fument, presque teintes.
: -- Honorine, pourquoi faites-vous chauffer de l'eau qui ne vous sert plus ? Enlevez donc votre marmite ; teignez le feu. Vous brlez du bois comme s'il ne cotait rien. Tant de pauvres glent, ds qu'arrive le froid. Vous tes pourtant une femme conome.
:Toute l'eau tombe dans le feu et un nuage de cendre, comme une bte drange qui se fche, saute sur Honorine, l'enveloppe, l'touffe et la brle.
:A quoi bon se vanter d'une action mritoire, mendier un sourire d'honneur ? Outre qu'il courrait quelque danger, car il sait madame Lepic capable de le dsavouer en public, qu'il se mle donc de ses affaires, ou mieux, qu'il fasse mine d'aider sa mre et Honorine  chercher la marmite.
:On mange dans la grande cuisine. Agathe, une serviette sur le bras, se tient prte  courir du fourneau vers le placard, du placard vers la table, car elle ne sait gure marcher posment ; elle prfre haleter, le sang aux joues.
:Madame Lepic sert elle-mme les enfants, d'abord grand frre Flix parce que son estomac crie la faim, puis soeur Ernestine pour sa qualit d'ane, enfin Poil de Carotte qui se trouve au bout de la table.
:Ils n'ont rien. Ils sont ainsi, voil tout. Elle ne peut s'empcher de biller, les bras carts, devant l'un et devant l'autre.
:Comme M. Lepic mord sa dernire bouche de pain, elle se prcipite au placard et rapporte une couronne de cinq livres, non entame, qu'elle lui offre de bon coeur, tout heureuse d'avoir devin les dsirs du matre.
:Mais l'aveugle parle politique, d'abord timidement, ensuite avec confiance. Quand les mots ne viennent pas, il agite son bton, se brle le poing au tuyau du pole, le retire vite et, souponneux, roule son blanc d'oeil au fond de ses larmes intarissables.
:En effet, l'aveugle se trouve mieux. Il raconte son accident, s'tire et fond tout entier. Il avait dans les veines des glaons qui se dissolvent et circulent. On croirait que ses vtements et ses membres suent de l'huile. Par terre, la mare augmente ; elle gagne Poil de Carotte elle arrive :
:Dispos et frais pour la crmonie, il se place derrire son grand frre Flix, qui se tient derrire soeur Ernestine, l'ane. Tous trois entrent dans la cuisine. Monsieur et madame Lepic viennent de s'y runir, sans en avoir l'air. Soeur Ernestine les embrasse et dit :
:Enfin il la resserre dans sa casquette. On distribue les trennes. Soeur Ernestine a une poupe aussi haute qu'elle, plus haute, et grand frre Flix une bote de soldats en plomb prts  se battre.
:Il lve la main en l'air, grave, sr de lui. Madame Lepic ouvre le buffet. Poil de Carotte hlette. Elle enfonce son bras jusqu' l'paule, et, lente, mystrieuse, ramne sur un papier jaune une pipe en sucre rouge.
: -- Comment, dit madame Lepic, tu appelles encore monsieur Lepic "papa",  ton ge ? dis-lui : "mon pre" et donne-lui une poigne de main ; c'est plus viril.
:Comme ils reviennent du lyce ce matin, tranant les pieds et moutonniers, Poil de Carotte, qui marche la tte basse, entend dire :
:M. Lepic aime surprendre ainsi ses garons. Il arrive sans crire, et on l'aperoit soudain, plant sur le trottoir d'en face, au coin de la rue, les mains derrire le dos, une cigarette  la bouche.
:Monsieur Lepic : Malgr tout, je prfre que vous rentriez. Je tcherai de rester jusqu' dimanche et nous nous rattraperons.
:Aussitt les yeux du Directeur se troublent comme si deux moucherons s'y taient prcipits soudain. Il appuie ses deux poings ferms au bord de la table, se lve  demi, la tte en avant, comme s'il allait cogner Poil de Carotte en pleine poitrine, et demande par sons gutturaux :
:Poil de Carotte semble pris au dpourvu. Il esprait (peut-tre que ce n'est que diffr) l'envoi d'un tome massif de M. Henri Martin, par exemple, lanc d'une main adroite, et voil qu'on lui demande des dtails.
:Le Directeur attend. Tous ses plis du cou se joignent pour ne former qu'un bourrelet unique, un pais rond de cuir, o sige, de guingois, sa tte.
:Le mme jour,  la suite d'une courte enqute, Violone reoit son cong ! C'est un touchant dpart, presque une crmonie.
:Ils conviennent qu'ils devront bourdonner le Directeur  la premire occasion, c'est--dire enfler les joues et imiter avec les lvres le vol des bourdons pour marquer leur mcontentement. Quelque jour, ils n'y manqueront pas.
:Honteux, il les plonge dans l'eau avec l'habilet d'un escamoteur. On ne les voit pas sortir des chaussettes et se mler aux pieds de grand frre Flix qui occupent dj tout le fond du baquet, et bientt, un couche de crasse s'tend comme un linge sur ces quatre horreurs.
:M. Lepic se promne, selon sa coutume, d'une fentre  l'autre. Il relit les bulletins trimestriels de ses fils, surtout les notes crites par M. le proviseur lui-mme : celle de grand frre Flix :
:Grand frre Flix accroupi remue la cuvette et reoit les poux. Ils tombent envelopps de pellicules. On distingue l'agitation de leurs pattes menues comme des cils coups. Ils obissent au roulis de la cuvette, et rapidement le vinaigre les fait mourir.
:Poil de Carotte : Compte sur moi, papa. Je t'accorde que je me suis un peu laiss aller l'anne dernire. Cette fois, je me sens la bonne volont de bcher ferme. Je ne te promets pas d'tre le premier de ma classe en tout.
:Madame Lepic : Turlututu, tu barbotes. Je te prie de rpter, sans y changer un mot, et sur le mme ton, ta phrase de tout  l'heure. Il me semble que je ne te demande pas le Prou et que tu veux bien faire a pour ta mre.
:Madame Lepic : Je dsespre. On ne peut rien tirer de ce gamin. Il se laisserait rouer de coups, plutt que d'tre agrable  sa mre.
:Juste comme ta dent poussait, une des miennes se mettait  branler. Elle s'est dcide  tomber hier matin. De telle sorte que si tu possdes une dent de plus, ton pre en possde une de moins. C'est pourquoi il n'y a rien de chang et le nombre des dents de la famille reste le mme,
:L'eau de vaisselle qui coule non loin de l, par le trou de l'vier, tantt a torrents, tantt goutte  goutte, lui envoie des bouffes fraches.
:Il sait comment on procde, et que si la bte a la vie dure, il faut se dpcher, s'exciter, rager, risquer, au besoin, une lutte corps  corps. Sinon, des accs de fausse sensibilit nous surprennent. On devient lche. On perd du temps ; on n'en finit jamais.
:D'abord, il essaie quelques agaceries prudentes. Puis il empoigne le chat par la queue et lui assne sur la nuque des coups de carabine si violents, que chacun d'eux parat le dernier, le coup de grce.
: -- Ah ! dit sa mre, j'ai d centupler mes forces pour lui arracher le chat broy sur son coeur. Je vous certifie qu'il ne me serre pas ainsi, moi.
:Et tandis qu'elle explique les traces d'une frocit qui plus tard aux veilles de famille, apparatra lgendaire, Poil de Carotte dort et rve :
:Un boeuf approche, s'arrte et souffle, dtale ensuite, rpand jusqu'au ciel le bruit de ses quatre sabots et s'vanouit. Quel calme, si le ruisseau bavard ne caquetait pas, ne chuchotait pas, n'agaait pas autant,  luis seul, qu'une assemble de vieilles femmes.
:Poil de Carotte, comme s'il voulait le frapper pour le faire taire, lve doucement un bton de pchette et voici que du milieu des roseaux montent des crevisses gantes.
:En effet, des quatre coins de l'curie, les blements des mres se croisent, sonnent l'heure des ttes et, monotones aux oreilles de Poil de Carotte, sont nuancs pour les agneaux, car, sans confusion chacun se prcipite droit aux ttines maternelles.
:Un instant encore, Poil de Carotte coute, recueilli, les blements qui se calment peu  peu. Tout  l'heure, on n'entendra plus que le bruissement sourd du foin broy entre les mchoires lentes.
:Parrain : La premire ne signifie rien : le poisson mordille. La seconde, c'est srieux : il avale. La troisime, c'est sr : il ne s'chappera plus. On ne tire jamais trop tard.
:Poil de Carotte prfre la pche aux goujons. Il se dchausse, entre dans la rivire et avec ses pieds agite le fond sablonneux pour faire de l'eau trouble. Les goujons stupides accourent et Poil de Carotte en sort un  chaque jet de ligne. A peine a-t-il le temps de crier au parrain :
:Poil de Carotte : Ceux-l fondent sur la langue. D'habitude maman ne les fait pas trop mal. Pourtant ce n'est plus a. Elle doit mnager la crme. Parrain : Canard, j'ai du plaisir  te voir manger. Je parie que tu ne manges point ton content, chez ta mre.
:Parrain : Et moi qui n'ai pas d'enfants, je lcherais le derrire d'un singe, si ce singe tait mon enfant ! Arrangez a.
:Poil de Carotte porte la lanterne, et le parrain une bote de fer-blanc,  moiti pleine de terre mouille. Il y entretient une provision de vers pour se pche. Il les recouvre d'une mousse humide, de sorte qu'il n'en manque jamais. Quand il a plu toute la journe, la rcolte est abondante.
:La clmatite, d'abord natte en couronne sur la tte, descend par flots sous le menton, derrire le dos, le long des bras, volubile, enguirlande la taille et forme  terre une queue rampante que grand frre Flix ne se lasse pas d'allonger.
:Ils s'avancent au pas, carts. Quand Mathilde s'emptre, elle retrousse sa trane et la tient entre ses doigts. Poil de Carotte galamment l'attend, une jambe leve.
: -- Halte ! dit-il, a se drange. Mais le temps d'aplatir d'une claque la couronne de Mathilde, il remet le cortge en branle.
:Mais voici que maman vient rpondre elle-mme qu'elle ne veut pas. Elle pousse le barrire du pr. Elle entre suivie d'Ernestine la rapporteuse. En passant prs de la haie, elle casse une rouette dont elle te les feuilles et garde les pines. Elle arrive droit, invitable comme l'orage.
:Elle remonte l'escalier. Elle rentre avec le panier que devait emporter Poil de Carotte pour pcher des ttards et qu'elle avait vid de ses noix fraches, exprs.
:Madame Lepic ne badine gure et les enfants des autres s'approchent d'elle prudemment et la redoutent presque autant que le matre d'cole.
:Rmy sauve l-bas vers la rivire. Il galope si vite que son pied gauche, toujours en retard, raie la poussire de la route, danse et sonne comme une casserole.
: -- Mais il n'y a rien l, pense Poil de Carotte. Oui, tape, casse des orties, fourrage. Si j'tais livre gt au creux d'un foss, sous les feuilles, c'est moi qui me retiendrais de bouger, par cette chaleur !
:Et M. Lepic saute un autre chalier, pour battre une luzerne d' ct, o, cette fois, ils serait bien tonn de ne pas trouver quelque gars de livre.
: Chaque fois qu'il touche le bord de sa casquette, voil Pyrame en arrt, le poil hriss, la queue raide. Sur la pointe du pied, M. Lepic s'approche le plus prs possible, la crosse au dfaut de l'paule. Poil de Carotte s'immobilise, et un premier jet d'motion le fait suffoquer.
:Poil de Carotte l'avoue, ce systme n'est pas infaillible. Le geste trop souvent rpt ne produit plus d'effet, comme si la fortune se fatiguait de rpondre aux mmes signes. Poil de Carotte les espace discrtement, et  cette condition, a russit presque toujours.
:Monsieur Lepic : Veux-tu bien te taire tout de suite, nigaud. Je ne te conseille gure, si tu tiens  ta rputation de garon d'esprit, de dbiter ces bourdes devant des trangers. On t'claterait au nez. A moins que, par hasard, tu ne te moques de ton pre.
:Le vent n'apporte qu'un bruit de refus. Poil de Carotte avale la goutte qu'il offrait, vide le flacon, et la tte tournante, repart  la poursuite de son pre. Soudain, il s'arrte, enfonce un doigt au creux de son oreille, l'agite vivement, le retire, puis feint d'couter, et il crie  M. Lepic :
: -- Mets-toi l, dit M. Lepic. C'est la meilleure place. Je me promnerai dans le bois avec le chien ; nous ferons lever les bcasses, et quand tu entendras :  pit, pit,  dresse l'oreille et ouvre l'oeil. Les bcasses passeront sur la tte.
:Les grives, de retour des prs, fusent avec rapidit entre les chnes. Il les ajuste pour se faire l'oeil. Il frotte de sa manche la bue qui ternit le canon du fusil. Des feuilles sches trottinent  et l.
:Mais elle serre son doigt dans sa jupe, entre ses genoux, et l'hameon s'enfonce plus profondment. Tandis que grand frre Flix et soeur Ernestine la soutiennent, M. Lepic lui saisit le bras, le lve en l'air, et chacun peut voir le doigt. L'hameon l'a travers.
:Pendant cela, Poil de Carotte n'a servi  rien. Au premier cri de sa mre, il s'est sauv. Assis sur l'escalier, la tte en ses mains, il s'explique l'aventure. Sans doute, une fois qu'il lanait sa ligne au loin, son hameon lui est rest dans le dos.
:Il coute les plaintes de sa mre, et d'abord n'est gure chagrin de les entendre. Ne criera-t-il pas  son tour, tout  l'heure, non moins fort qu'elle, aussi fort qu'il pourra, jusqu' l'enrouement, afin qu'elle se croie plus tt venge et le laisse tranquille ?
:Il ne rpond rien ; il bouche ses oreilles, et sa tte rousse disparat. Les voisins se rangent au bas de l'escalier et attendent les nouvelles.
:Enfin madame Lepic s'avance. Elle est ple comme une accouche, et, fire d'avoir couru un grand danger, elle porte devant elle son doigt emmaillot avec soin. Elle triomphe d'un reste de souffrance. Elle sourit aux assistants, les rassure en quelques mots et dit doucement  Poil de Carotte :
: -- Ah ! mais non ! dit grand frre Flix, moi je le garde. Je veux pcher avec. Bigre ! un hameon tremp dans le sang  maman, c'est a qui sera bon ! Ce que je vais les sortir, les poissons ! malheur ! des gros comme la cuisse !
:Et il secoue Poil de Carotte, qui, toujours stupfait d'avoir chapp au chtiment, exagre encore son repentir, rend par la gorge les gmissements rauques et lave  grande eau les taches de sa laide figure  claques.
:Madame Lepic : Voyez-vous a, proreur ! Et je t'coute moi, bonne femme. Ainsi tu comptes pour rien la peine de ton parrain qui te gte tant et qui sera furieux ?
:Poil de Carotte : Imaginons, maman, que j'ai dpens ma pice,  mon got. Fallait-il seulement la surveiller toute ma vie !
:Parfois des gens distraits qui ne cherchent rien, trouvent des pices d'or. On l'a vu. Mais Poil de Carotte se tranerait par terre, userait des genoux et ses ongles, sans ramasser une pingle.
:Las d'errer, d'esprer il ne sait quoi, Poil de Carotte jette sa langue au chat et se dcide  rentrer dans la maison, pour prendre l'tat de sa mre. Peut-tre qu'elle se calme, et que si la pice reste introuvable, on y renoncera.
:Elle ne rpond point. Elle vient de sortir et elle a laiss " ouvert le tiroir de sa table  ouvrage. Parmi les laines, les aiguilles, les bobines blanches, rouges ou noires, Poil de Carotte aperoit quelques pices d'argent.
:Elles semblent vieillir l. Elles ont l'air d'y dormir, rarement veilles, pousses d'un coin  l'autre, mles et sans nombre.
:Madame Lepic : Non, les bons comptes font les bons amis. Garde tes pices. Les deux t'appartiennent, celle de ton parrain et l'autre, celle du poirier,  moins que le propritaire ne la rclame. Qui est-ce ? Je me creuse la tte. Et toi, as-tu une ide ?
:Madame Lepic : Ici, mignon, aide-moi. Rflchissons. On ne saurait souponner ton pre de ngligence,  son ge. Ta soeur met ses conomies dans sa tirelire. Ton frre n'a pas le temps de perdre son argent, un sou fond entre ses doigts. Aprs tout, c'est peut-tre moi.
:M. Lepic, grand frre Flix, soeur Ernestine et Poil de Carotte veillent prs de la chemine o brle une souche avec ses racines, et les quatre chaises se balancent sur leurs pieds de devant. On discute et Poil de Carotte, pendant que madame Lepic n'est pas l, dveloppe ses ides personnelles.
: -- Et ce que je dis, ajoute Poil de Carotte, je l'affirme d'une manire gnrale, j'vite les personnalits, et si maman tait l, je le rpterais en sa prsence.
: -- Qui a,  on ? lui disait-il.  On  n'existe pas. Tout le monde, ce n'est personne. Tu rcites trop ce que tu coutes. Tche de penser un peu par toi-mme. Exprime des ides personnelles, n'en aurais-tu qu'une pour commencer.
:D'ordinaire les habits de toute la famille accrochs au porte-manteau l'impressionnent. On dirait des suicids qui viennent de se pendre aprs avoir eu la prcaution de poser leurs bottines, en ordre, l-haut, sur la planche.
:Mais, ce soir, Poil de Carotte n'as pas peur. Il ne glisse pas un coup d'oeil sous le lit. Ni la lune ni les ombres ne l'effraient, ni le puit du jardin comme creus l exprs pour qui voudrait s'y jeter par la fentre.
:Et c'est un signe d'alarme, car,  l'horizon, parat l'ourlet d'une calotte brune. Le peuplier dj frissonne ! Il tente de se mouvoir, de dplacer les pesantes couches d'air qui le gnent.
:Madame Lepic : C'est donc moi qui rve ? Que se passe-t-il ? Pour la premire fois de ta vie, tu refuses de m'obir.
: -- Puisque c'est la fin du monde renvers, dit madame Lepic atterre, je ne m'en mle plus. Je me retire. Qu'un autre prenne la parole et se charge de dompter la bte froce. Je laisse en prsence le fils et le pre. Qu'ils se dbrouillent.
:Le soir, aprs le dner o madame Lepic, malade et couche, n'a point paru, o, chacun s'est tu, non seulement par habitude, mais encore par gne, M. Lepic noue sa serviette qu'il jette sur la table et dit :
:Monsieur Lepic : Et te voil. Donc tu n'en avais gure l'envie. Mais au souvenir de ton suicide manqu, tu dresses firement la tte. Tu t'imagines que la mort n'a tent que toi. Poil de Carotte, l'gosme te perdra. Tu tires toute la couverture. Tu te crois seul dans l'univers.
:Monsieur Lepic : Petite espce humaine  tte carre, tu raisonnes pantoufle. Vois-tu clair au fond des coeurs ? Comprends-tu dj toutes les choses ?
:Si un tranger feuillette l'album de photographies des Lepic, il ne manque pas de s'tonner. Il voit soeur Ernestine et grand frre Flix sous divers aspects, debout, assis, bien habills ou demi-vtus, gais ou renfrogns, au milieu de riches dcors.
:Il se lve le premier, en mme temps que la bonne. Et les matins d'hiver, il saute du lit avant le jour, et regarde l'heure avec ses mains, en ttant les aiguilles du bout du doigt.
:Quand on le prsente  quelqu'un, il tourne la tte, tend la main par derrire, se rase, les jambes ployes, et il gratigne le mur.
:Quelquefois, fatigus de jouer, soeur Ernestine et grand frre Flix prtent volontiers leurs joujoux  Poil de Carotte qui, prenant ainsi une petite part du bonheur de chacun, se compose modestement la sienne.
: -- Veux-tu t'arrter ! Que j'entende encore ! Alors tu aimes mieux ton pre que moi ? dit,  et l, madame Lepic.
:Mais madame Lepic, qui ne souriait qu' elle-mme, dans le vague, fait subitement sa tte de bois noir aux yeux de cassis. Et Poil de Carotte, dcontenanc, ne sait o disparatre.
:En effet Poil de Carotte tente de se suicider dans un seau d'eau frache, o il maintient hroquement son nez et sa bouche, quand une calotte renverse le seau d'eau sur ses bottines et ramne Poil de Carotte  la vie.
: -- Si jamais, rve Poil de Carotte, on me donne, comme  grand frre Flix, un cheval de bois pour mes trennes, je saute dessus et je file.
:Si ton pre n'tait plus l, s'crie madame Lepic, il y a longtemps que tu m'aurais donn un mauvais coup, plong ce couteau dans le coeur, et mise sur la paille !
