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:Le hasard des "changements", une dcision d'inspecteur ou de prfet nous avaient conduits l. Vers la fin des vacances, il y a bien longtemps, une voiture de paysan, qui prcdait notre mnage, nous avait dposs, ma mre et moi, devant la petite grille rouille. Des gamins qui volaient des pches dans le jardin s'taient enfuis silencieusement par les trous de la haie... Ma mre, que nous appelions Millie, et qui tait bien la mnagre la plus mthodique que j'aie jamais connue, tait entre aussitt dans les pices remplies de paille poussireuse, et tout de suite elle avait constat avec dsespoir, comma  chaque
:Personne ne venait ouvrir  la visiteuse inconnue. Millie, sans doute, avait reu le chapeau de La Gare, et sans rien entendre, au fond de la chambre rouge, devant un lit sem de vieux rubans et de plumes dfrises, elle cousait, dcousait, rebtissait sa mdiocre coiffure... En effet, lorsque j'eus pntr dans la salle  manger, immdiatement suivi de la visiteuse, ma mre apparut tenant  deux mains sur la tte des fils de laiton, des rubans et des plumes, qui n'taient pas encore parfaitement quilibrs... Elle me sourit, de ses yeux bleus fatigus d'avoir travaill  la chute du jour, et s'cria :
:C'taient mes grands-parents : grand-pre Charpentier, l'homme au grand burnous de laine grise, le vieux garde forestier en retraite, avec son bonnet de poil de lapin qu'il appelait son kpi... Les petits gamins le connaissaient bien. Les matins, pour se dbarbouiller, il tirait un seau d'eau, dans lequel il barbotait,  la faon des vieux soldats en se frottant vaguement la barbiche. Un cercle d'enfants, les mains derrire le dos, l'observaient avec une curiosit respectueuse... Et ils connaissaient aussi grand'mre Charpentier, la petite paysanne, avec sa capote tricote, parce que Millie l'amenait, au moins une fois, dans la classe des plus petits.
:A quatre heures, dans la grande cour glace, ravine par la pluie, je me trouvai seul avec Meaulnes. Tous deux, sans rien dire, nous regardions le bourg luisant que schait la bourrasque. Bientt, le petit Coffin, en capuchon, un morceau de pain  la main, sortit de chez lui et, rasant les murs, se prsenta en sifflant  la porte du charron. Meaulnes ouvrit le portail, le hla et, tous les trois, un instant aprs, nous tions installs au fond de la boutique rouge et chaude, brusquement traverse par de glacials coups de vent : Coffin et moi, assis auprs de la forge, nos pieds boueux dans les copeaux blancs ; Meaulnes, les mains aux poches, silencieux, adoss au battant de la porte d'entre. De temps  autre, dans la rue, passait une dame de village, la tte baisse  cause du vent, qui revenait de chez le boucher, et nous levions le nez pour regarder qui c'tait.
:La Belle-Etoile est, l-bas, de l'autre ct du ruisseau, sur le versant de la cte, une grande ferme, que les ormes, les chnes de la cour et les haies vives cachent en t. Elle est place sur un petit chemin qui rejoint d'un ct la route de La Gare, de l'autre un faubourg du pays. Entoure de hauts murs soutenus par des contreforts dont le pied baigne dans le fumier, la grande btisse fodale est au mois de juin enfouie sous les feuilles, et, de l'cole, on entend seulement,  la tombe de la nuit, le roulement des charrois et les cris des vachers. Mais aujourd'hui, j'aperois par la vitre, entre les arbres dpouills, le haut mur gristre de la cour, la porte d'entre, puis, entre des tronons de haie, un bande du chemin blanchi de givre, parallle au ruisseau, qui mne  la route de La Gare.
:... Deux petits traits noirs, qui dpassaient le mur de la Belle-Etoile et qui devaient tre les deux brancards dresss d'une voiture, ont disparu. Je suis sr maintenant qu'on fait l-bas les prparatifs du dpart de Meaulnes. Voici la jument qui passe la tte et le poitrail entre les deux pilastres de l'entre, puis s'arrte, tandis qu'on fixe sans doute,  l'arrire de la voiture un second sige pour les voyageurs que Meaulnes prtend ramener. Enfin tout l'quipage sort lentement de la cour, disparat un instant derrire la haie, et repasse avec la mme lenteur sur le bout de chemin blanc qu'on aperoit entre deux tronons de la clture. Je reconnais alors, dans cette forme noire qui tient les guides, un coude nonchalamment appuy sur le ct de la voiture,  la faon paysanne, mon compagnon Augustin Meaulnes.
:Un instant encore tout disparat derrire la haie. Deux hommes qui sont rests au portail de la Belle-Etoile,  regarder partir la voiture, se concertent maintenant avec une animation croissante. L'un d'eux ce dcide enfin  mettre sa main en porte-voix prs de sa bouche et  appeler Meaulnes, puis  courir quelques pas, dans sa direction, sur le chemin... Mais alors, dans la voiture qui est lentement arrive sur la route de La Gare et que du petit chemin on ne doit plus apercevoir, Meaulnes change soudain d'attitude. Un pied sur le devant, dress comme un conducteur de char romain, secouant  deux mains les guides, il lance sa bte  fond de train et disparat en un instant de l'autre ct de la monte. Sur le chemin, l'homme qui appelait s'est repris  courir ; l'autre s'est lanc au galop  travers champs et semble venir vers nous.
:Et aussitt c'est dans la classe un dsarroi effroyable. Les trois premiers, prs de la sortie, ordinairement chargs de pourchasser  coups de pierres les chvres ou les porcs qui viennent brouter dans la cour les corbeilles d'argent, se sont prcipits  la porte. Au violent pitinement de leurs sabots ferrs sur les dalles de l'cole a succd, dehors, le bruit touff de leurs pas prcipits qui mchent le sable de la cour et drapent au virage de la petite grille ouverte sur la route. Tout le reste de la classe s'entasse aux fentres du jardin. Certains ont grimp sur les tables pour mieux voir...
:A La Gare, en effet, je l'avais questionne vainement. Elle n'avait vu personne,  l'arrt de Vierzon, qui ressemblt au grand Meaulnes. Mon compagnon avait d s'attarder en chemin. Sa tentative tait manque. Pendant le retour, en voiture, j'avais rumin ma dception, tandis que ma grand'mre causait avec Moucheboeuf. Sur la route blanchie de givre, les petits oiseaux tourbillonnaient autour des pieds de l'ne trottinant. De temps  autre, sur le grand calme de l'aprs-midi gel, montait l'appel lointain d'une bergre ou d'un gamin hlant son compagnon d'un bosquet de sapins  l'autre. Et chaque fois, ce long cri sur les coteaux dserts me faisait tressaillir, comme si c'et t la voix de Meaulnes me conviant  le suivre au loin...
:Enfin, le dessert termin, nous pmes tous les deux bondir dans la cour. Cour d'cole, aprs midi, o les sabots avaient enlev la neige... cour noircie o le dgel faisait dgoutter les toits du prau... cour pleine de jeux et de cris perants ! Meaulnes et moi, nous longemes en courant les btiments. Dj deux ou trois de nos amis du bourg laissaient la partie et accouraient vers nous en criant de joie, faisant gicler la boue sous leurs sabots, les mains aux poches, le cache-nez droul. Mais mon compagnon se prcipita dans la grande classe, o je le suivis, et referma la porte vitre juste  temps pour supporter l'assaut de ceux qui nous poursuivaient. Il y eut un fracas clair et violent de vitres secoues, de sabots claquant sur le seuil ; une pousse qui fit plier la tige de fer maintenant les deux battants de la porte ; mais dj Meaulnes, au risque de se blesser  son anneau bris, avait tourn la petite clef qui fermait la serrure.
:D'une pousse violente, Meaulnes le jeta, titubant, les bras ouverts, au milieu de la classe ; puis, saisissant d'une man Delouche par le cou, de l'autre ouvrant la porte, il tenta de le jeter dehors. Jasmin s'agrippait aux tables et tranait les pieds sur les dalles, faisant crisser ses souliers ferrs, tandis que Martin, ayant repris son quilibre revenait  pas compts, la tte en avant, furieux. Meaulnes lcha Delouche pour se colleter avec cet imbcile, et il allait peuttre se trouver en mauvaise posture, lorsque la porte des appartements s'ouvrit  demi. M. Seurel parut la tte tourne vers la cuisine, terminant, avant d'entrer, une conversation avec quelqu'un...
:Notre chambre tait, comme je l'ai dit, une grande mansarde. A moiti mansarde,  moiti chambre. Il y avait des fentres aux autres logis d'adjoints ; on ne sait pourquoi celui-ci tait clair par une lucarne. Il tait impossible de fermer compltement la porte, qui frottait sur le plancher. Lorsque nous y montions, le soir, abritant de la main notre bougie que menaaient tous les courants d'air de la grande demeure, chaque fois nous essayions de fermer cette porte, chaque fois nous tions obligs d'y renoncer. Et, toute le nuit, nous sentions autour de nous, pntrant jusque dans notre chambre, le silence des trois greniers.
:A deux ou trois reprises, durant le mois de janvier et la premire quinzaine de fvrier, je fus ainsi tir de mon sommeil. Le grand Meaulnes tait l, dress, tout quip, sa plerine sur le dos, prt  partir, et chaque fois, au bord de ce pays mystrieux o une fois dj il s'tait vad, il s'arrtait, hsitait. Au moment de lever le loquet de la porte de l'escalier et de filer par la porte de la cuisine qu'il et facilement ouverte sans que personne l'entendit, il reculait une fois encore... Puis, durant les longues heures du milieu de la nuit, fivreusement, il arpentait, en rflchissant, les greniers abandonns.
:La journe avait t fort agite. Meaulnes, qui dlaissait compltement tous les jeux de ses anciens camarades, tait rest, durant la dernire rcration du soir, assis sur son banc, tout occup  tablir un mystrieux petit plan, en suivant du doigt, et en calculant longuement, sur l'atlas du Cher. Un va-et-vient incessant se produisait entre la cour et la salle de classe. Les sabots claquaient. On se pourchassait de table en table, franchissant les bancs et l'estrade d'un saut... On savait qu'il ne faisait pas bon s'approcher de Meaulnes lorsqu'il travaillait ainsi ; cependant, comme la rcration se prolongeait, deux ou trois gamins du bourg, par manire de jeu, s'approchrent  pas de loup et regardrent par-dessus son paule. L'un d'eux s'enhardit jusqu' pousser les autres sur Meaulnes... Il ferma brusquement son atlas, cacha sa feuille et empoigna le dernier des trois gars, tandis que les deux autres avaient pu s'chapper.
:Le soir de cette nouvelle bataille, aprs quatre heures, nous tions tous les deux occups  rentrer des outils du jardin, des pics et des pelles qui avaient servi  creuser des trous, lorsque nous entendmes des cris sur la route. C'tait une bande de jeunes gens et de gamins, en colonne par quatre, au pas gymnastique, voluant comme une compagnie parfaitement organise, conduits par Delouche, Daniel, Giraudat, et un autre que nous ne connmes point. Ils nous avaient aperus et ils nous huaient de la belle faon. Ainsi tout le bourg tait contre nous, et l'on prparait je ne sais quel jeu guerrier dont nous tions exclus.
:A la sortie de La Motte, aussitt aprs la maison d'cole, il hsita entre deux routes et crut se rappeler qu'il fallait tourner  gauche pour aller  Vierzon Personne n'tait l pour le renseigner. Il remit sa jument au trot sur la route dsormais plus troite et mal empierre. Il longea quelque temps un bois de sapins et rencontra enfin un roulier  qui il demanda, mettant sa main en porte-voix, s'il tait bien l sur la route de Vierzon. La jument, tirant sur les guides, continuait  trotter ; l'homme ne dut pas comprendre ce qu'on lui demandait ; il cria quelque chose en faisant un geste vague, et,  tout hasard, Meaulnes poursuivit sa route.
:Il examina longuement le pied de la bte et n'y dcouvrit aucune trace de blessure. Trs craintive, la jument levait la patte ds que Meaulnes voulait la toucher et grattait le sol de son sabot lourd et maladroit. Il comprit enfin qu'elle avait tout simplement un caillou dans le sabot. En gars expert au maniement du btail, il s'accroupit, tenta de lui saisir le pied droit avec sa main gauche et de le placer entre ses genoux, mais il fut gn par la voiture. A deux reprises, la jument se droba et avana de quelques mtres. Le marchepied vint le frapper  la tte et la roue le blessa au genou. Il s'obstina et finit par triompher de la bte peureuse ; mais le caillou se trouvait si bien enfonc que Meaulnes dut sortir son couteau de paysan pour en venir  bout.
:Tout autre que Meaulnes et immdiatement rebrouss chemin. C'tait le seul moyen de ne pas s'garer davantage. Mais il rflchit qu'il devait tre maintenant fort loin de la Motte. En outre la jument pouvait avoir pris un chemin transversal pendant qu'il dormait. Enfin, ce chemin-l devait bien  la longue mener vers quelque village... Ajoutez  toutes ces raisons que le grand gars, en remontant sur le marche-pied, tandis que la bte impatiente tirait dj sur les guides, sentait grandir en lui le dsir exaspr d'aboutir  quelque chose et d'arriver quelque part, en dpit de tous les obstacles !
:Sans autre ide que la volont tenace et folle de rattraper sa voiture, tout le sang au visage, en proie  ce dsir panique qui ressemblait  la peur, il courait... Parfois son pied butait dans les ornires. Aux tournants, dans l'obscurit totale, il se jetait contre les cltures, et, dj trop fatigu pour s'arrter  temps, s'abattait sur les pines, les bras en avant, se dchirant les mains pour se protger le visage. Parfois, il s'arrtait, coutait -- et repartait. Un instant, il crut entendre un bruit de voiture ; mais ce n'tait qu'un tombereau cahotant qui passait trs loin, sur une route,  gauche...
:Et il s'engagea dans ce passage, heureux de n'avoir plus  franchir les haies et les talus. Au bout d'un instant, le sentier dviant  gauche, la lumire parut glisser  droite, et, parvenu  un croisement de chemins, Meaulnes, dans sa hte  regagner le pauvre logis, suivit sans rflchir un sentier qui paraissait directement y conduire. Mais  peine avait-il fait dix pas dans cette direction que la lumire disparut, soit qu'elle fut cache par une haie, soit que les paysans, fatigus d'attendre, eussent ferm leurs volets. Courageusement, l'colier sauta  travers champs, marcha tout droit dans la direction o la lumire avait brill tout  l'heure. Puis, franchissant encore une clture, il retomba dans un nouveau sentier...
:Aussi s'effora-t-il de penser  autre chose. Glac jusqu'aux moelles, il se rappela un rve -- une vision plutt, qu'il avait eue tout enfant, et dont il n'avait jamais parl  personne : un matin, au lieu de s'veiller dans sa chambre, o pendaient ses culottes et ses paletots, il s'tait trouv dans une longue pice verte, aux tentures pareilles  des feuillages. En ce lieu coulait une lumire si douce qu'on et cru pouvoir la goter. Prs de la premire fentre, une jeune fille cousait, le dos tourn, semblant attendre son rveil... Il n'avait pas eu la force de se glisser hors de son lit pour marcher dans cette demeure enchante. Il s'tait rendormi... Mais la prochaine fois, il jurait bien de se lever. Demain matin, peut-tre !...
:Et, sans presser le pas, il continua son chemin. Au coin du bois dbouchait, entre deux poteaux blancs, une alle o Meaulnes s'engagea. Il y fit quelques pas et s'arrta, plein de surprise, trouble d'une motion inexplicable. Il marchait pourtant du mme pas fatigu, le vent glac lui gerait les lvres, le suffoquait par instants ; et pourtant un contentement extra-ordinaire le soulevait, une tranquillit parfaite et presque enivrante, la certitude que son but tait atteint et qu'il n'y avait plus maintenant que du bonheur  esprer. C'est ainsi que, jadis, la veille des grandes ftes d't il se sentait dfaillir, lorsqu' la tombe de la nuit on plantait des sapins dans les rues du bourg et que la fentre de sa chambre tait obstrue par les branches.
:Le bohmien l'avait "garnie". Des manteaux taient accrochs aux patres. Sur une lourde table  toilette, au marbre bris, on avait dispos de quoi transformer en muscadin tel garon qui et pass la nuit prcdente dans une bergerie abandonne. Il y avait, sur la chemine, des allumettes auprs d'un grand flambeau. Mais on avait omis de cirer le parquet ; et Meaulnes sentit rouler sous ses souliers du sable et des gravats. De nouveau il eut l'impression d'tre dans une maison depuis longtemps abandonne... En allant vers la chemine, il faillit buter contre une pile de grands cartons et de petites botes : il tendit le bras, alluma la bougie, puis souleva les couvercles et se pencha pour regarder.
:Il fit quelques pas et, grce  la vague clart du ciel, il put se rendre compte aussitt de la configuration des lieux. Il tait dans une petite cour forme par des btiments des dpendances. Tout y paraissait vieux et ruin. Les ouvertures au bas des escaliers taient bantes, car les portes depuis longtemps avaient t enleves ; on n'avait pas non plus remplac les carreaux des fentres qui faisaient des trous noirs dans les murs. Et pourtant toutes ces btisses avaient un mystrieux air de fte. Une sorte de reflet color flottait dans les chambres basses o l'on avait d allumer aussi, du ct de la campagne, des lanternes. La terre tait balaye ; on avait arrach l'herbe envahissante. Enfin, en prtant l'oreille, Meaulnes crut entendre comme un chant, comme des voix d'enfants et de jeunes filles, l-bas, vers les btiments confus o le vent secouait des branches devant les ouvertures roses, vertes et bleues des fentres.
:Il avait un chapeau haut de forme trs cintr qui brillait dans la nuit comme s'il et t d'argent ; un habit dont le col lui montait dans les cheveux, un gilet trs ouvert, un pantalon  sous-pieds... Cet lgant, qui pouvait avoir quinze ans, marchait sur la pointe des pieds comme s'il et t soulev par les lastiques de son pantalon, mais avec une rapidit extraordinaire. Il salua Meaulnes au passage sans s'arrter, profondment, automatiquement, et disparut dans l'obscurit, vers le btiment central, ferme, chteau ou abbaye, dont la tourelle avait guid l'colier au dbut de l'aprs-midi.
:On parlait peu, d'ailleurs. Ces gens semblaient  peine se connatre. Ils devaient venir, les uns, du fond de la campagne, les autres, de villes lointaines. Il y avait, pars le long des tables, quelques vieillards avec des favoris, et d'autres compltement rass qui pouvaient tre d'anciens marins. Prs d'eux dnaient d'autres vieux qui leur ressemblaient : mme face tanne, mmes yeux vifs sous des sourcils en broussaille, mmes cravates troites comme des cordons de souliers... Mais il tait ais de voir que ceux-ci n'avaient jamais navigu plus loin que le bout du canton ; et s'ils avaient tangu, roul plus de mille fois sous les averses et dans le vent, c'tait pour ce dur voyage sans pril qui consiste  creuser le sillon jusqu'au bout de son champ et  retourner ensuite la charrue... On voyait peu de femmes ; quelques vieilles paysannes avec de rondes figures rides comme des pommes, sous des bonnets tuyauts.
:La discussion continua. Meaulnes n'en perdait pas une parole. Grce  cette paisible prise de bec, la situation s'clairait faiblement : Frantz de Galais, le fils du chteau -- qui tait tudiant ou marin ou peut-tre aspirant de marine, on ne savait pas... -- tait all  Bourges pour y chercher une jeune fille et l'pouser. Chose trange, ce garon, qui devait tre trs jeune et trs fantasque, rglait tout  sa guise dans le Domaine. Il avait voulu que la maison o sa fiance entrerait ressemblt  un palais en fte. Et pour clbrer la venue de la jeune fille, il avait invit lui-mme ces enfants et ces vieilles gens dbonnaires. Tels taient les points que la discussion des deux femmes prcisait. Elles laissaient tout le reste dans le mystre, et reprenaient sans cesse la question du retour des fiancs. L'une tenait pour le matin du lendemain. L'autre pour l'aprs-midi.
:Meaulnes, avec prcaution, allait poser d'autres questions, lorsque parut  la porte un couple charmant : une enfant de seize ans avec corsage de velours et jupe  grands volants ; un jeune personnage en habit  haut col et pantalon  lastiques. Ils traversrent la salle, esquissant un pas de deux ; d'autres les suivirent ; puis d'autres passrent en courant, poussant des cris, poursuivis par un grand pierrot blafard, aux manches trop longues, coiff d'un bonnet noir et riant d'une bouche dente. Il courait  grandes enjambes maladroites, comme si,  chaque pas, il et d faire un saut, et il agitait ses longues manches vides. Les jeunes filles en avaient un peu peur ; les jeunges gens lui serraient la main et il paraissait faire la joie des enfants qui le poursuivaient avec des cris perants. Au passage il regarda Meaulnes de ses yeux vitreux, et l'colier crut reconnatre, compltement ras, le compagnon de M. Maloyau, le bohmien qui tout  l'heure accrochait les lanternes.
:Dans les couloirs s'organisaient des rondes et des farandoles. Une musique, quelque part, jouait un pas de menuet... Meaulnes, la tte  demi cache dans le collet de son manteau, comme dans une fraise, se sentait un autre personnage. Lui aussi, gagn par le plaisir, se mit  poursuivre le grand pierrot  travers les couloirs du Domaine, comme dans les coulisses d'un thtre o la pantomime, de la scne, se ft partout rpandue. Il se trouva ainsi ml jusqu' la fin de la nuit  une foule joyeuse aux costumes extravagants. Parfois il ouvrait une porte, et se trouvait dans une chambre o l'on montrait la lanterne magique. Des enfants applaudissaient  grand bruit... Parfois, dans un coin de salon o l'on dansait, il engageait conversation avec quelque dandy et se renseignait htivement sur les costumes que l'on porterait les jours suivants...
:Une porte de cette salle  manger tait grande ouverte. On entendait dans la pice attenante jouer du piano. Meaulnes avana curieusement la tte. C'tait une sorte de petit salon-parloir ; une femme ou une jeune fille, un grand manteau marron jet sur ses paules, tournait le dos, jouant trs doucement des airs de rondes ou de chansonnettes. Sur le divan, tout  ct, six ou sept petits garons et petites filles rangs comme sur une image, sages comme le sont les enfants lorsqu'il se fait tard, coutaient. De temps en temps seulement, l'un d'eux, arc-bout sur les poignets, se soulevait, glissait  terre et passait dans la salle  manger : un de ceux qui avaient fini de regarder les images venait prendre sa place.
:Mais elle hta le pas et, sans rpondre, prit une alle transversale. D'autres promeneurs couraient, jouaient  travers les avenues, chacun errant  sa guise, conduit seulement par sa libre fantaisie. Le jeune homme se reprocha vivement ce qu'il appelait sa balourdise, sa grossiret, sa sottise. Il errait au hasard, persuad qu'il ne reverrait plus cette gracieuse crature, lorsqu'il l'aperut soudain venant  sa rencontre et force de passer prs de lui dans l'troit sentier. Elle cartait de ses deux mains nues les plis de son grand manteau. Elle avait des souliers noirs trs dcouverts. Ses chevilles taient si fines qu'elles pliaient par instants et qu'on craignait de les voir se briser.
:Durant cette rverie, la nuit tait tombe sans qu'il songet mme  allumer les flambeaux. Un coup de vent fit battre la porte de l'arrirechambre qui communiquait avec la sienne et dont la fentre donnait aussi sur la cour aux voitures. Meaulnes allait la refermer, lorsqu'il aperut dans cette pice une lueur, comme celle d'une bougie allume sur la table. Il avana la tte dans l'entrebillement de la porte. Quelqu'un tait entr l, par la fentre sans doute, et se promenait de long en large,  pas silencieux. Autant qu'on pouvait voir, c'tait un trs jeune homme. Nu-tte, une plerine de voyage sur les paules, il marchait sans arrt, comme affol par une douleur insupportable. Le vent de la fentre qu'il avait laisse grande ouverte faisait flotter sa plerine et, chaque fois qu'il passait prs de la lumire, on voyait luire des boutons dors sur sa fine redingote.
:Il partit au galop, laissant l son repas commenc et ngligeant de dire aux invits ce qu'il savait. Le parc, le jardin et la cour taient plongs dans une obscurit profonde. Il n'y avait pas, ce soir-l, de lanternes aux fentres. Mais comme, aprs tout, ce dner ressemblait au dernier repas des fins de noces, les moins bons de invits, qui peuttre avaient bu, s'taient mis  chanter. A mesure qu'il s'loignait, Meaulnes entendait monter leurs airs de cabaret, dans ce parc qui depuis deux jours avait tenu tant de grce et de merveilles. Et c'tait le commencement du dsarroi et de la dvastation. Il passa prs du vivier o le matin mme il s'tait mir. Comme tout paraissait chang dj...-avec cette chanson, reprise en choeur, qui arrivait par bribes :
:Sous les fentres, dans la cour aux voitures, un remue-mnage avait commenc. On tirait, on appelait, on poussait, chacun voulant dfaire sa voiture de l'inextricable fouillis o elle tait prise. De temps en temps un homme grimpait sur le sige d'une charrette, sur la bche d'une grande carriole et faisait tourner sa lanterne. La lueur du falot venait frapper la fentre : un instant, autour de Meaulnes, la chambre maintenant familire, o toutes choses avaient t pour lui si amicales, palpitait, revivait... Et c'est ainsi qu'il quitta, refermant soigneusement la porte, ce mystrieux endroit qu'il ne devait sans doute jamais revoir.
:Cet obstacle franchi, les chevaux repartis au trot, Meaulnes commenait  se fatiguer de regarder  la vitre, s'efforant vainement de percer l'obscurit environnante, lorsque soudain, dans la profondeur du bois, il y eut un clair, suivi d'une dtonation. Les chevaux partirent au galop et Meaulnes ne sut pas d'abord si le cocher en blouse s'efforait de les retenir ou, au contraire, les excitait  fuir. Il voulut ouvrir la portire. Comme la poigne se trouvait  l'extrieur, il essaya vainement de baisser la glace, la secoua... Les enfants, rveills en peur, se serraient l'un contre l'autre, sans rien dire. Et tandis qu'il secouait la vitre, le visage coll au carreau, il aperut, grce  un coude du chemin, une forme blanche qui courait. C'tait, hagard et affol, le grand pierrot de la fte, le bohmien en tenue de mascarade, qui portait dans ses bras un corps humain serr contre sa poitrine. Puis tout disparut.
:Les jeudis matins, chacun de nous install sur le bureau d'une des deux salles de classe, nous lisions Rousseau et Paul-Louis Courier que nous avions dnichs dans les placards, entre des mthodes d'anglais et des cahiers de musique finement recopis. L'aprs-midi, c'tait quelque visite qui nous faisait fuir l'appartement ; et nous regagnions l'cole... Nous entendions parfois des groupes de grands lves qui s'arrtaient un instant, comme par hasard, devant le grand portail, le heurtaient en jouant  des jeux militaires incomprhensibles et puis s'en allaient... Cette triste vie se poursuivit jusqu' la fin de fvrier. Je commenais  croire que Meaulnes avait tout oubli, lorsqu'une aventure, plus trange que les autres, vint me prouver que je m'tais tromp et qu'une crise violente se prparait sous la surface morne de cette vie d'hiver.
:Je ne connaissais qu'un chemin, entre ces petites maisons poses au hasard comme des botes en carton, c'tait celui qui menait chez la couturire qu'on surnommait "la Muette". On descendait d'abord une pente assez raide, dalle de place en place, puis aprs avoir tourn deux ou trois fois, entre des petites cours de tisserands ou des curies vides, on arrivait dans une large impasse ferme par une cour de ferme depuis longtemps abandonne. Chez la Muette, tandis qu'elle engageait avec ma mre une conversation silencieuse, les doigts frtillants, coupe seulement de petits cris d'infirme, je pouvais voir par la croise le grand mur de la ferme, qui tait la dernire maison de ce ct du faubourg, et la barrire toujours ferme de la cour sche, sans paille, o jamais rien ne passait plus...
:Il n'eut pas le temps de se retourner que, de la barrire  laquelle il tournait le dos, un grand diable avait surgi et, passant habilement son cache-nez autour du cou de mon ami, le renversait en arrire. Aussitt les quatre adversaires de Meaulnes qui avaient piqu le nez dans la neige revenaient  la charge pour lui immobiliser bras et jambes, lui liaient les bras avec une corde, les jambes avec un cache-nez, et le jeune personnage  la tte bande fouillait dans ses poches... Le dernier venu, l'homme au lasso, avait allum une petite bougie qu'il protgeait de la main, et chaque fois qu'il dcouvrait un papier nouveau, le chef allait auprs de ce lumignon examiner ce qu'il contenait. Il dplia enfin cette espce de carte couverte d'inscriptions  laquelle Meaulnes travaillait depuis son retour et s'cria avec joie :
:Le premier que j'aperus tait celui-l mme auquel je ne cessais de penser, mais le dernier que j'eusse pu m'attendre  voir en ce lieu. Il tait  la place habituelle de Meaulnes, le premier de tous, un pied sur la marche de pierre une paule et le coin du sac qu'il avait sur le dos accots au chambranle de la porte. Son visage fin, trs ple, un peu piqu de rousseur, tait pench et tourn vers nous avec une sorte de curiosit mprisante et amuse. Il avait la tte et tout un ct de la figure bands de linge blanc. Je reconnaissais le chef de bande, le jeune bohmien qui nous avait vols la nuit prcdente.
: ais celui-ci ne devait pas se faire aussitt oublier. Je me rappelle encore cet tre singulier et tous les trsors tranges apports dans ce cartable qu'il s'accrochait au dos. Ce furent d'abord les porte-plume " vue" qu'il tira pour crire sa dicte. Dans un oeillet du manche, en fermant un oeil, on voyait apparatre, trouble et grossie, la basilique de Lourdes ou quelque monument inconnu. Il en choisit un et les autres aussitt passrent de main en main. Puis ce fut un plumier chinois rempli de compas et d'instruments amusants qui s'en allrent par le banc de gauche, glissant silencieusement, sournoisement, de main en main, sous les cahiers, pour que M. Seurel ne pt rien voir.
:Passrent aussi des livres tout neufs, dont j'avais, avec convoitise, lu les titres derrire la couverture des rares bouquins de notre bibliothque : La Teppe aux Merles, La Roche aux Mouettes, Mon ami Benoist... Les uns feuilletaient d'une main sur leurs genoux ces volumes, venus on ne savait d'o, vols peut-tre, et crivaient la dicte de l'autre main. D'autres faisaient tourner le compas au fond de leurs casiers. D'autres brusquement, tandis que M. Seurel tournant le dos continuait la dicte en marchant du bureau  la fentre, fermaient un oeil et se collaient sur l'autre la vue glauque et troue de Notre Dame de Paris. Et l'lve tranger, la plume  la main, son fin profil contre le poteau gris, clignait des yeux, content de tout ce jeu furtif qui s'organisait autour de lui.
:Partags en deux groupes qui partaient des deux bouts de la cour, ils fondaient les uns sur les autres, cherchant  terrasser l'adversaire par la violence du choc, et les cavaliers, usant de cache-nez comme de lassos, ou de leurs bras tendus comme de lances, s'efforaient de dsaronner leurs rivaux. Il y en eut dont on esquivait le choc et qui, perdant l'quilibre, allaient s'taler dans la boue, le cavalier roulant sous sa monture. Il y eut des coliers  moiti dsaronns que le cheval rattrapait par les jambes et qui, de nouveau acharns  la lutte, regrimpaient sur ses paules. Mont sur le grand Delage qui avait des membres dmesurs, le poil roux et les oreilles dcolles, le mince cavalier  la tte bande excitait les deux troupes rivales et dirigeait malignement sa monture en riant aux clats.
:Il expliquait comment, immobiliss par le froid sur la place, ne songeant pas mme  organiser des reprsentations nocturnes, o personne ne viendrait, ils avaient dcid que lui-mme irait au cours pour se distraire pendant la journe, tandis que son compagnon soignerait les oiseaux des Iles et la chvre savante. Puis il racontait leurs voyages dans le pays environnant, alors que l'averse tombe sur le mauvais toit de zinc de la voiture et qu'il faut descendre aux ctes pour pousser  la roue. Les lves du fond quittaient leur table pour venir couter de plus prs. Les moins romanesques profitaient de cette occasion pour se chauffer autour du pole. Mais bientt la curiosit les gagnait et ils se rapprochaient du groupe bavard en tendant l'oreille, laissant une main pose sur le couvercle du pole pour y garder leur place.
:Je m'tais donc assis sur une petite table, auprs de la fentre, lisant  la dernire lueur du jour, et je les vis tous les deux dplacer en silence les bancs de l'cole -- le grand Meaulnes, taciturne et l'air dur, sa blouse noire boutonne  trois boutons en arrire et sangle  la ceinture ; l'autre, dlicat, nerveux, la tte bande comme un bless. Il tait vtu d'un mauvais paletot, avec des dchirures que je n'avais pas remarques pendant le jour. Plein d'une ardeur presque sauvage, il soulevait et poussait les tables avec une prcipitation folle, en souriant un peu. On et dit qu'il jouait l quelque jeu extraordinaire dont nous ne connaissons pas le fin mot.
:Aux cris de sa belle-soeur, Dumas tait accouru. Il constata que le chenapan, pour entrer, avait d ouvrir avec une fausse clef la porte de la petite cour et qu'il s'tait enfui, sans la fermer, par le mme chemin. Aussitt, en homme habitu aux braconniers et aux chapardeurs, il alluma le falot de sa voiture, et le prenant d'une main, son fusil charg de l'autre, il s'effora de suivre la trace du voleur, trace trs imprcise -- l'individu devait tre chauss d'espadrilles -- qui le mena sur la route de La Gare puis se perdit devant la barrire d'un pr. Forc d'arrter l ses recherches, il releva la tte, s'arrta... et entendit au loin, sur la mme route, le bruit d'une voiture lance au grand galop, qui s'enfuyait...
:Meaulnes,  la premire rcration, parla d'essayer tout de suite l'itinraire qu'avait prcis l'colier-bohmien. A grand peine je lui persuadai d'attendre que nous eussions revu notre ami, que le temps ft srieusement au beau... que tous les pruniers de Sainte-Agathe fussent en fleur. Appuys contre le mur bas de la petite ruelle, les mains aux poches et nu-tte, nous parlions et le vent tantt nous faisait frissonner de froid, tantt, par bouffes de tideur, rveillait en nous je ne sais quel vieil enthousiasme profond. Ah ! frre, compagnon, voyageur, comme nous tions persuads, tous deux, que le bonheur tait proche, et qu'il allait suffire de se mettre en chemin pour l'atteindre !...
:A midi et demi, pendant le djeuner, nous entendmes un roulement de tambour sur la place des Quatre-Routes. En un clin d'oeil, nous tions sur le seuil de la petite grille, nos serviettes  la main... C'tait Ganache qui annonait pour le soir,  huit heures, "vu le beau temps", une grande reprsentation sur la place de l'glise. A tout hasard, "pour se prmunir contre la pluie", une tente serait dresse. Suivait un long programma des attractions, que le vent emporta, mais o nous pmes distinguer vaguement "pantomimes... chansons... fantaisies questres...", le tout scand par de nouveaux roulements de tambour.
:Avant mme d'avoir regard, comme si depuis longtemps, inconsciemment, cette pense couvait en moi et n'attendait que l'instant d'clore, j'avais devin ! Debout aprs d'un quinquet,  l'entre de la roulotte, le jeune personnage inconnu avait dfait son bandeau et jet sur les paules une plerine. On voyait, dans la lueur fumeuse, comme nagure  la lumire de la bougie, dans la chambre du Domaine, un trs fin, trs aquilin visage sans moustache. Ple, les lvres entr'ouvertes, il feuilletait htivement une sorte de petit album rouge qui devait tre un atlas de poche. Sauf une cicatrice qui lui barrait la tempe et disparaissait sous la masse des cheveux, c'tait, tel que me l'avait dcrit minutieusement le grand Meaulnes, le fianc du Domaine inconnu.
:Et tandis que nous revenions,  travers le village o la matine du jeudi commenait, quatre gendarmes  cheval, avertis par Delouche la veille au soir, dbouchrent au galop sur la place et s'parpillrent  travers les rues pour garder toutes les issues, comme des dragons qui font la reconnaissance d'un village... Mais il tait trop tard. Ganache, le voleur de poulets, avait fuit avec son compagnon. Les gendarmes ne retrouvrent personne, ni lui, ni ceux-l qui chargeaient dans des voitures les chapons qu'il tranglait. Prvenu  temps par le mot imprudent de Jasmin, Frantz avait d comprendre soudain de quel mtier son compagnon et lui vivaient, quand la caisse de la roulotte tait vide ; plein de honte et de fureur, il avait arrt aussi-tt un itinraire et dcid de prendre du champ avant l'arrive des gendarmes. Mais, ne craignant plus dsormais qu'on tentt de le ramener au domaine de son pre, il avait voulu se montrer  nous sans bandage, avant de disparatre.
:Comment rester l, devant un livre,  ruminer notre dception, tandis que tout nous appelait au-dehors : les poursuites des oiseaux dans les branches prs des fentres, la fuite des autres lves vers les prs et les bois, et surtout le fivreux dsir d'essayer au plus vite l'itinraire incomplet vrifi par le bohmien -- dernire ressource de notre sac presque vide, dernire clef du trousseau, aprs avoir essay toutes les autres ?... Cela tait au-dessus de nos forces ! Meaulnes marchait de long en large, allait auprs des fentres, regardait dans le jardin, puis revenait et regardait vers le bourg, comme s'il et attendu quelqu'un qui ne viendrait certainement pas.
:Me voici, j'imagine, prs de ce bonheur mystrieux que Meaulnes a entrevu un jour. Toute la matine est  moi pour explorer la lisire du bois, l'endroit le plus frais et le plus cach du pays, tandis que mon grand frre aussi est parti  la dcouverte. C'est comme un ancien lit de ruisseau. Je passe sous les basses branches d'arbres dont je ne sais pas le nom mais qui doivent tre des aulnes. J'ai saut tout  l'heure un chalier au bout de la sente, et je me suis trouv dans cette grande voie d'herbe verte qui coule sous les feuilles, foulant par endroits les orties, crasant les hautes valrianes.
:Mais tandis que j'espre et m'enivre ainsi, voici que brusquement je dbouche dans une sorte de clairire, qui se trouve tre tout simplement un pr. Je suis arriv sans y penser  l'extrmit des Communaux, que j'avais toujours imagine infiniment loin. Et voici  ma droite, entre des piles de bois, toute bourdonnante dans l'ombre, la maison du garde. Deux paires de bas schent sur l'appui de la fentre. Les annes passes, lorsque nous arrivions  l'entre du bois, nous disions toujours, en montrant un point de lumire tout au bout de l'immense alle noire : "C'est l-bas la maison du garde ; la maison de Baladier". Mais jamais nous n'avions pouss jusque l. Nous entendions dire quelquefois, comme s'il se ft agi d'une expdition extraordinaire : "Il a t jusqu' la maison du garde !..."
:Il y avait l une troupe de six grands gamins, o, seul, le tratre Moucheboeuf avait l'air triomphant. C'tait Giraudat, Auberger, Delage et d'autres... Grce  l'appeau, on avait pris les uns grimps dans un merisier isol au milieu d'une clairire ; les autres en train de dnicher des pics-verts. Giraudat, le nigaud aux yeux bouffis,  la blouse crasseuse, avait cach les petits dans son estomac, entre sa chemise et sa peau. Deux de leurs compagnons s'taient enfuis  l'approche de M. Seurel : ce devait tre Delouche et le petit Coffin. Ils avaient d'abord rpondu par des plaisanteries  l'adresse de
:Il tait plus de midi lorsque nous reprmes la route de Sainte-Agathe, lentement, la tte basse, fatigus, terreux. A la sortie du bois, lorsque nous emes frott et secou la boue de nos souliers sur la route sche, le soleil commena de frapper dur. Dj ce n'tait plus ce matin de printemps si frais et si luisant. Les bruits de l'aprs-midi avaient commenc. De loin en loin un cop criait, cri dsol ! dans les fermes dsertes aux alentours de la route. A la descente du Glacis, nous nous arrtmes un instant pour causer avec des ouvriers des champs qui avaient repris leur travail aprs le djeuner. Ils taient accouds  la barrire, et M. Seurel leur disait :
:Morne fte !... Toute la chaleur du pole tait prise par la lessive et il faisait grand froid. Dans la cour, tombait interminablement et mollement une petite pluie d'hiver. C'est l pourtant que ds neuf heures du matin, dvor d'ennui, je retrouvai le grand Meaulnes. Par les barreaux du grand portail, o nous regardmes, au haut du bourg, sur les Quatre-Routes, le cortge d'un enterrement venu du fond de la campagne. Le cercueil, amen dans une charrette  boeufs, tait dcharg et pos sur une dalle, au pied de la grande croix o le boucher avait aperu nagure les sentinelles du bohmien ! O tait-il maintenant, le jeune capitaine qui si bien menait l'abordage ?... Le cur et les chantres vinrent comme c'tait l'usage au-devant du cercueil pos l, et les tristes chants arrivaient jusqu' nous. Ce serait l, nous le savions, le seul spectacle de la journe, qui s'coulerait tout entire comme une eau jaunie dans un caniveau.
:Nous sommes maintenant dans l'arrire-boutique, chez la bonne femme qui est en mme temps picire et aubergiste. Un rayon de soleil glisse  travers la fentre basse sur les botes en fer-blanc et sur les tonneaux de vinaigre. Le gros Boujardon s'assoit sur l'appui de la fentre et tourn vers nous, avec un gros rire d'homme pteux, il mange des biscuits  la cuiller. A la porte de la main, sur un tonneau, la bote est ouverte et entame. Le petit Roy pousse des cris de plaisir. Une sorte d'intimit de mauvais aloi s'est tablie entre nous. Jasmin et Boujardon seront maintenant mes camarades, je le vois. Le cours de ma vie a chang tout d'un coup. Il me semble que Meaulnes est parti depuis trs longtemps et que son aventure est une vieille histoire triste, mais finie.
:Un vent froid fait claquer ma blouse, pareil au vent de cet hiver qui tait si tragique et si beau. Dj tout me parat moins facile. Dans la grande classe o l'on m'attend pour dner, de brusques courants d'air traversent la maigre tideur que rpand le pole. Je grelotte, tandis qu'on me reproche mon aprs-midi de vagabondage. Je n'ai pas mme, pour rentrer dans la rgulire vie passe, la consolation de prendre place  table et de retrouver mon sige habituel. On n'a pas mis la table ce soir-l ; chacun dne sur ses genoux, o il peut, dans la salle de classe obscure. Je mange silencieusement la galette cuite sur le pole, qui devait tre la rcompense de ce jeudi pass dans l'cole, et qui a brl sur les cercles rougis.
:Lettres de peu de confidence quoi qu'il paraisse ! Meaulnes ne me disait ni pourquoi il tait rest si longtemps silencieux, ni ce qu'il comptait faire maintenant. J'eus l'impression qu'il rompait avec moi, parce que son aventure tait finie, comme il rompait avec son pass. J'eus beau lui crire, en effet, je ne reus plus de rponse. Un mot de flicitations seulement, lorsque j'obtins mon Brevet Simple. En septembre je sus par un camarade d'cole qu'il tait venu en vacances chez sa mre  La Fert-d'Angillon. Mais nous dmes, cette anne l, invits par mon oncle Florentin du Vieux-Nanay, passer chez lui les vacances. Et Meaulnes repartit pour Paris sans que j'eusse pu le voir.
:Fumer la cigarette, se mettre de l'eau sucre sur les cheveux pour qu'ils frisent, embrasser les filles du Cours Complmentaire dans les chemins et crier "A la cornette !" derrire la haie pour narguer la religieuse qui passe, c'tait la joie de tous les mauvais drles du pays. A vingt ans, d'ailleurs, les mauvais drles de cette espce peuvent trs bien s'amender et deviennent parfois des jeunes gens fort sensibles. Le cas est plus grave lorsque le drle en question a la figure dj vieillotte et fane, lorsqu'il s'occupe des histoires louches des femmes du pays, lorsqu'il dit de Gilberte Poquelin mille btises pour faire rire les autres. Mais enfin le cas n'est pas encore dsespr...
:Et il se mit  raconter sur elle et ses amies plusieurs histoires grivoises, tandis que toute la troupe, par fanfaronnade, s'engageait dans le chemin, laissant M. Seurel continuer en avant, sur la route, dans la voiture  ne. Une fois l, pourtant, la bande commena  s'grener. Delouche lui-mme paraissait peu soucieux de s'attaquer devant nous  la gamine qui filait, et il ne l'approcha pas  plus de cinquante mtres. Il y eut quelques cris de coqs et de poules, des petits coups de sifflet galants, puis nous rebroussmes chemin, un peu mal  l'aise, abandonnant la partie. Sur la route, en plein soleil, il fallut courir. Nous ne chantions plus.
:Nous nous dshabillmes et rhabillmes dans les saulaies arides qui bordent le Cher. Les saules nous abritaient des regards, mais non pas du soleil. Les pieds dans le sable et la vase dessche, nous ne pensions qu' la bouteille de limonade de la veuve Delouche, qui frachissait dans la fontaine de Grand'Fons, une fontaine creuse dans la rive mme du Cher. Il y avait toujours, dans le fond, des herbes glauques et deux ou trois btes pareilles  des cloportes ; mais l'eau tait si claire, si transparente, que les pcheurs n'hsitaient pas  s'agenouiller, les deux mains sur chaque bord, pour y boire.
:Plusieurs fois, en revenant du Vieux-Nanay, Dumas et lui avaient t intrigus par la vieille tourelle grise qu'on apercevait au-dessus des sapins. Il y avait l, au milieu des bois, tout un ddale de btiments ruins que l'on pouvait visiter en l'absence des matres. Un jour, un garde de l'endroit, qu'ils avaient fait monter dans leur voiture, les avait conduits dans le domaine trange. Mais depuis lors on avait fait tout abattre ; il ne restait plus gure, disait-on, que la ferme et une petite maison de plaisance. Les habitants taient toujours les mmes : un vieil officier retrait, demi-ruin, et sa fille.
:Le Vieux-Nanay fut pendant trs longtemps le lieu du monde que je prfrais, le pays des fins de vacances, o nous n'allions que bien rarement, lorsqu'il se trouvait une voiture  louer pour nous y conduire. Il y avait eu, jadis, quelque brouille avec la branche de la famille qui habitait l-bas, et c'est pourquoi sans doute Millie se faisait tant prier chaque fois pour monter en voiture. Mais moi, je me souciais bien de ces fcheries !... Et sitt arriv, je me perdais et m'battais parmi les oncles, les cousines et les cousins, dans une existence faite de mille occupations amusantes et de plaisirs qui me ravissaient.
:"Toutes les Sablonnires taient en ruine, madame de Galais prs de sa fin, qu'ils cherchaient encore  l'amuser et lui passaient toutes ses fantaisies. C'est l'hiver dernier -- non, l'autre hiver, qu'ils ont fait leur plus grande fte costume. Ils avaient invit moiti gens de Paris et moiti gens de campagne. Ils avaient achet ou lou des quantits d'habits merveilleux, des jeux, des chevaux, des bateaux. Toujours pour amuser Frantz de Galais. On disait qu'il allait se marier et qu'on ftait l ses fianailles. Mais il tait bien trop jeune. Et tout a cass d'un coup ; il s'est sauv ; on ne l'a jamais revu... La chtelaine morte, mademoiselle de Galais est reste soudain toute seule avec son pre, le vieux capitaine de vaisseau.
:Je n'attendis pas longtemps. Le lendemain, un peu avant le dner, la nuit commenait  tomber ; une brume frache, plutt de septembre que d'aot, descendait avec la nuit. Firmin et moi, pressentant le magasin vide d'acheteurs un instant, nous tions venus voir Marie-Louise et Charlotte. Je leur avais confi le secret qui m'amenait au Vieux-Nanay  cette date prmature. Accouds sur le comptoir ou assis les deux mains  plat sur le bois cir, nous nous racontions mutuellement ce que nous savions de la mystrieuse jeune fille -- et cela se rduisait  fort peu de chose -- lorsqu'un bruit de roues nous fit tourner la tte.
:Jamais je ne vis tant de grce s'unir  tant de gravit. Son costume lui faisait la taille si mince qu'elle semblait fragile. Un grand manteau marron, qu'elle enleva en entrant, tait jet sur ses paules. C'tait la plus grave des jeunes filles, la plus frle des femmes. Une lourde chevelure blonde pesait sur son front et sur son visage, dlicatement dessin, finement model. Sur son teint trs pur, l't avait pos deux taches de rousseur... Je ne remarquai qu'un dfaut  tant de beaut : aux moments de tristesse, de dcouragement ou seulement de rflexion profonde, ce visage si pur se marbrait lgrement de rouge, comme il arrive chez certains malades gravement atteints sans qu'on le sache. Alors toute l'admiration de celui qui la regardait faisait place  une sorte de piti d'autant plus dchirante qu'elle surprenait davantage.
:Je n'avais jamais fait de longue course  bicyclette. Celle-ci tait la premire. Mais, depuis longtemps, malgr mon mauvais genou, en cachette, Jasmin m'avait appris  monter. Si dj pour un jeune homme ordinaire la bicyclette est un instrument bien amusant, que ne devait-elle pas sembler  un pauvre garon comme moi, qui nagure encore tranais misrablement la jambe, tremp de sueur, ds le quatrime kilomtre !... Du haut des ctes, descendre et s'enfoncer dans le creux des paysages ; dcouvrir comme  coups d'ailes les lointains de la route qui s'cartent et fleurissent  votre approche, traverser un village dans l'espace d'un instant et l'emporter tout entier d'un coup d'oeil... En rve seulement j'avais connu jusque-l course aussi charmante, aussi lgre. Les ctes mmes me trouvaient plein d'entrain. Car c'tait, il faut le dire, le chemin du pays de Meaulnes que je buvais ainsi...
:"Je revenais d'une fte avec Moinel. C'tait le premier mariage o nous allions tous les deux, depuis la mort de notre pauvre Ernest ; et j'y avais rencontr ma soeur Adle que je n'avais pas vue depuis quatre ans ! Un vieil ami de Moinel, trs riche, l'avait invit  la noce de son fils, au domaine des Sablonnires. Nous avions lou une voiture. Cela nous avait cot bien cher. Nous revenions sur la route vers sept heures du matin, en plein hiver. Le soleil se levait. Il n'y avait absolument personne. Qu'est-ce que je vois tout d'un coup devant nous, sur la route ? Un petit homme, un petit jeune homme arrt, beau comme le jour, qui ne bougeait pas, qui nous regardait venir. A mesure que nous approchions, nous distinguions sa jolie figure, si blanche, si jolie que cela faisait peur !...
: -- Eh bien, non, fit-elle toute penaude en me regardant. Il n'y a pas eu de noces. Puisque cette pauvre folle s'tait mis dans la tte mille folies qu'elle nous a expliques. C'tait une des filles d'un pauvre tisserand. Elle tait persuade que tant de bonheur tait impossible, que le jeune homme tait trop jeune pour elle ; que toutes les merveilles qu'il lui dcrivait taient imaginaires, et lorsqu'enfin Frantz est venu la chercher, Valentine a pris peur. Il se promenait avec elle et sa soeur dans le jardin de l'Archevch  Bourges, malgr le froid et le grand vent. Le jeune homme, par dlicatesse certainement en parce qu'il aimait la cadette, tait plein d'attentions pour l'ane. Alors ma folle s'est imagin je ne sais quoi ; elle a dit qu'elle allait chercher un fichu  la maison ; et l, pour tre sre de n'tre pas suivie, elle a revtu des habits d'homme et s'est enfuie  pied sur la route de Paris.
: -- Nous lui avons fait boire une goutte, d'abord. Puis nous lui avons donn  manger et elle a dormi auprs du feu quand nous avons t de retour. Elle est reste chez nous une bonne partie de l'hiver. Tout le jour, tant qu'il faisait clair, elle taillait, cousait des robes, arrangeait des chapeaux et nettoyait la maison avec rage. C'est elle qui a recoll toute la tapisserie que tu vois l. Et depuis son passage les hirondelles nichent dehors. Mais, le soir,  la tombe de la nuit, son ouvrage fini, elle trouvait toujours un prtexte pour aller dans la cour, dans le jardin, ou sur le devant de la porte, mme quand il gelait  pierre fendre. Et on la dcouvrait l, debout, pleurant de tout son coeur.
:Augustin et sa mre habitaient l'ancienne maison d'cole. A la mort de son pre, retrait depuis longtemps, et qu'un hritage avait enrichi, Meaulnes avait voulu qu'on achett l'cole o le vieil instituteur avait enseign pendant vingt annes, o lui-mme avait appris  lire. Non pas qu'elle ft d'aspect fort aimable : c'tait une grosse maison carre comme une mairie qu'elle avait t ; les fentres du rez-de-chausse qui donnaient sur la rue taient si hautes que personne n'y regardait jamais ; et la cour de derrire, o il n'y avait pas un arbre et dont un haut prau barrait la vue sur la campagne, tait bien la plus sche et la plus dsole cour d'cole abandonne que j'aie jamais vue...
:En hte je grimpai l'escalier, ouvris la porte de droite o l'on avait laiss l'criteau Mairie, et me trouvait dans une grande salle  quatre fentres, deux sur le bourg, deux sur la campagne, orne aux murs des portraits jaunis des prsidents Grvy et Carnot. Sur une longue estrade qui tenait tout le fond de la salle, il y avait encore, devant une table  tapis vert, les chaises des conseillers municipaux. Au centre, assis sur un vieux fauteuil qui tait celui du maire, Meaulnes crivait, trempant sa plume au fond d'un encrier de faence dmod, en forme de coeur. Dans ce lieu qui semblait fait pour quelque rentier de village, Meaulnes se retirait, quand il ne battait pas la contre, durant les longues vacances...
:Il paraissait trs troubl de me voir. D'un bond j'tais mont sur l'estrade. Mais, chose trange  dire, il ne songea pas mme  me tendre la main. Il s'tait tourn vers moi, les mains derrire le dos, appuy contre la table, renvers en arrire, et l'air profondment gn. Dj, me regardant sans me voir, il tait absorb par ce qu'il allait me dire. Comme autrefois et comme toujours, homme lent  commencer de parler, ainsi que sont les solitaires, les chasseurs et les hommes d'aventures, il avait pris une dcision sans se soucier des mots qu'il faudrait pour l'expliquer. Et maintenant que j'tais devant lui, il commenait seulement  ruminer pniblement les paroles ncessaires.
:On tait  la fin du mois d'aot, au dclin de l't. Dj les fourreaux vides des chtaigniers jaunis commenaient  joncher les routes blanches. Le trajet n'tait pas long ; la ferme des Aubiers, prs du Cher o nous allions, ne se trouvait gure qu' deux kilomtres au del des Sablonnires. De loin en loin, nous rencontrions d'autres invits en voiture, et mme des jeunes gens  cheval, que Florentin avait convis audacieusement au nom de M. de Galais... On s'tait efforc comme jadis de mler riches et pauvres, chtelains et paysans. C'est ainsi que nous vmes arriver  bicyclette Jasmin Delouche, qui, grce au garde Baladier, avait fait nagure la connaissance de mon oncle.
:Nous tions arrivs en ce lieu par un ddale de petits chemins, tantt hrisss de cailloux blancs, tantt remplis de sable -- chemins qu'aux abords de la rivire les sources vives transformaient en ruisseaux. Au passage, les branches des groseilliers sauvages nous agrippaient par la manche. Et tantt nous tions plongs dans la frache obscurit des fonds de ravins, tantt au contraire, les haies interrompues, nous baignions dans la claire lumire de toute la valle. Au loin sur l'autre rive, quand nous approchmes, un homme accroch aux rocs, d'un geste lent, tendait des cordes  poissons. Qu'il faisait beau, mon Dieu !
:Je leur demandai s'ils avaient rencontr sur la route M. et Mlle de Galais. L'un d'eux rpondit qu'il ne savait pas ; l'autre : "Je pense que oui, monsieur". Et nous ne fmes pas plus avancs. Ils descendirent enfin vers la pelouse, les uns tirant l'non par la bride, les autres poussant derrire la voiture. Nous reprmes notre attente. Meaulnes regardait fixement le dtour du chemin des Sablonnires, guettant avec une sorte d'effroi la venue de la jeune fille qu'il avait tant cherche jadis. Un nervement bizarre et presque comique, qu'il passait sur Jasmin, s'tait empar de lui. Du petit talus o nous tions grimps pour voir au loin le chemin, nous apercevions sur la pelouse, en contrebas, un groupe d'invits o Delouche essayait de faire bonne figure.
:Sur l'herbe courte et lgrement jaune dj, nous marchions tous les trois sans bruit : Augustin avait  sa droite prs de lui la jeune fille qu'il avait crue perdue pour toujours. Lorsqu'il posait une de ces dures questions, elle tournait vers lui lentement, pour lui rpondre, son charmant visage inquiet ; et une fois, en lui parlant, elle avait pos doucement sa main sur son bras, d'un geste plein de confiance et de faiblesse. Pourquoi le grand Meaulnes tait-il l comme un tranger, comme quelqu'un qui n'a pas trouv ce qu'il cherchait et que rien d'autre ne peut intresser ? Ce bonheur-l, trois ans plus tt, il n'et pu le supporter sans effroi, sans folie, peut-tre. D'o venait donc ce vide, cet loignement, cette impuissance  tre heureux, qu'il y avait en lui,  cette heure ?
:Nous approchions du petit bois o le matin M. de Galais avait attach Blisaire ; le soleil vers son dclin allongeait nos ombres sur l'herbe ;  l'autre bout de la pelouse, nous entendions, assourdis par l'loignement, comme un bourdonnement heureux, les voix des joueurs et des fillettes, et nous restions silencieux dans ce calme admirable, lorsque nous entendmes chanter de l'autre ct du bois, dans la direction des Aubiers, la ferme du bord de l'eau. C'tait la voix jeune et lointaine de quelqu'un qui mne ses btes  l'abreuvoir, un air rythm comme un air de danse, mais que l'homme tirait et alanguissait comme une vieille ballade triste :
:J'hsitais  rpondre, craignant que Meaulnes, qui devait d'un saut avoir gagn la ferme et qui maintenant revenait par le bois, ne surprt notre conversation. Mais j'allais l'encourager cependant ; lui dire de ne pas craindre de brusquer le grand gars ; qu'un secret sans doute le dsesprait et que jamais de lui-mme il ne se confierait  elle ni  personne -- lorsque soudain, de l'autre ct du bois, partit un cri ; puis nous entendmes un pitinement comme d'un cheval qui ptarade et le bruit d'une dispute  voix entrecoupes... Je compris tout de suite qu'il tait arriv un accident au vieux Blisaire et je courus vers l'endroit d'o venait tout le tapage. Mlle de Galais me suivit de loin. Du fond de la pelouse on avait d remarquer notre mouvement, car j'entendis, au moment o j'entrai dans le taillis, les cris des gens qui accouraient.
:Plusieurs jeunes gens s'offrirent aussitt. Mais Mlle de Galais les remercia vivement. Le visage en feu, prte  fondre en larmes, elle dit au revoir  tout le monde, et mme  Meaulnes dcontenanc, qui n'osa pas la regarder. Elle prit la bte par les rnes, comme on donne  quelqu'un la main, plutt pour s'approcher d'elle davantage que pour la conduire... Le vent de cette fin d't tait si tide sur le chemin des Sablonnires qu'on se serait cru au mois de mai, et les feuilles des haies tremblaient  la brise du sud... Nous la vmes partir ainsi, son bras a demi sorti du manteau, tenant dans sa main troite la grosse-rne de cuir. Son pre marchait pniblement  ct d'elle...
:Nous errons  la lisire des bois qui sont derrire la maison des Sablonnires, au bord du grand terrain en friche, emplacement ancien du Domaine aujourd'hui abattu. Sans vouloir l'avouer et sans savoir pourquoi, nous sommes remplis d'inquitude. En vain nous essayons de distraire nos penses et de tromper notre angoisse en nous montrant, au cours de notre promenade errante, les bauges des livres et les petits sillons de sable o les lapins ont gratt frachement... un collet tendu... la trace d'un braconnier... Mais sans cesse nous revenons  ce bord du taillis, d'ou l'on dcouvre la maison silencieuse et ferme...
:De temps  autre, le vent charg d'une bue qui est presque de la pluie nous mouille la figure et nous apporte la parole perdue d'un piano. Lbas, dans la maison ferme, quelqu'un joue. Je m'arrte un instant pour couter en silence. C'est d'abord comme une voix tremblante qui, de trs loin, ose  peine chanter sa joie... C'est comme le rire d'une petite fille qui, dans sa chambre, a t chercher tous ses jouets et les rpand devant son ami. Je pense aussi  la joie craintive encore d'une femme qui a t mettre une belle robe et qui vient la montrer et ne sait pas si elle plaira... Cet air que je ne connais pas, c'est aussi une prire, une supplication au bonheur de ne pas tre trop cruel, un salut et comme un agenouillement devant le bonheur...
:Dans le salon des Sablonnires, ds le dbut de l'aprs-midi, Meaulnes et sa femme, que j'appelle encore Mlle de Galais, sont rests compltement seuls. Tous les invits partis, le vieux M. de Galais a ouvert la porte, laissant une seconde le grand vent pntrer dans la maison et gmir ; puis il s'est dirig vers le Vieux-Nanais et ne reviendra qu' l'heure du dner, pour fermer tout  clef et donner des ordres  la mtairie. Aucun bruit du dehors n'arrive plus maintenant jusqu'aux jeunes gens. Il y a tout juste une branche de rosier sans feuilles qui cogne la vitre, du ct de la lande. Comme deux passagers dans un bateau  la drive, ils sont, dans le grand vent d'hiver, deux amants enferms avec le bonheur.
:Il sortit lentement, silencieusement aprs avoir regard sa jeune femme une fois encore. Nous le vmes, de la lisire du bois, fermer d'abord avec hsitation un volet, puis regarder vaguement vers nous, en fermer un autre, et soudain s'enfuir  toutes jambes dans notre direction. Il arriva prs de nous avant que nous eussions pu songer  nous dissimuler davantage. Il nous aperut, comme il allait franchir une petite haie rcemment plante et qui formait la limite d'un pr. Il fit un cart. Je me rappelle son allure hagarde, son air de bte traque... Il fit mine de revenir sur ses pas pour franchir la haie du ct du petit ruisseau.
:Il m'est arriv, dans les quartiers pauvres de Paris, de voir soudain, descendue dans la rue, spar par des agents intervenus dans la bataille, un mnage qu'on croyait heureux, uni, honnte. Le scandale a clat tout d'un coup, n'importe quand,  l'instant de se mettre  table, le dimanche avant de sortir, au moment de souhaiter la fte du petit garon.... et maintenant tout est oubli, saccag. L'homme et la femme, au milieu du tumulte, ne sont plus que deux dmons pitoyables et les enfants en larmes se jettent contre eux, les embrassent troitement, les supplient de se taire et de ne plus se battre.
:Mal rassur, en proie  une sourde inquitude, que l'heureux dnouement du tumulte de la veille n'avait pas suffi  dissiper, il me fallut rester enferm dans l'cole pendant toute la journe du lendemain. Sitt aprs l'heure "d'tude" qui suit la classe du soir, je pris le chemin des Sablonnires. La nuit tombait quand j'arrivai dans l'alle de sapins qui menait  la maison. Tous les volets taient dj clos. Je craignis d'tre importun, en me prsentant  cette heure tardive, le lendemain d'un mariage. Je restai fort tard  rder sur la lisire du jardin et dans les terres avoisinantes, esprant toujours voir sortir quelqu'un de la maison ferme... Mais mon espoir fut du. Dans la mtairie voisine elle-mme, rien ne bougeait. Et je dus rentrer chez moi, hant par les imaginations les plus sombres.
:Le lendemain samedi, mmes incertitudes. Le soir, je pris en hte ma plerine, mon bton, un morceau de pain, pour manger en route, et j'arrivai, quand la nuit tombait dj, pour trouver tout ferm aux Sablonnires, comme la veille... Un peu de lumire au premier tage ; mais aucun bruit ; pas un mouvement... Pourtant, de la cour de la mtairie je vis cette fois la porte de la ferme ouverte, le feu allum dans la grande cuisine et j'entendis le bruit habituel des voix et des pas  l'heure de la soupe. Ceci me rassura sans me renseigner. Je ne pouvais rien dire ni rien demander  ces gens. Et je retournai guetter encore, attendre en vain, pensant toujours voir la porte s'ouvrir et surgir enfin la haute silhouette d'Augustin.
:Chaque jeudi et chaque dimanche, je vins demander des nouvelles d'Yvonne de Galais, jusqu'au soir o, convalescente enfin, elle me fit prier d'entrer. Je la trouvai, assise auprs du feu, dans le salon dont la grande fentre basse donnait sur la terre et les bois. Elle n'tait point ple comme je l'avais imagin, mais tout enfivre, au contraire, avec de vives taches rouges sous les yeux, et dans un tat d'agitation extrme. Bien qu'elle part trs faible encore, elle s'tait habille comme pour sortir. Elle parlait peu, mais elle disait chaque phrase avec une animation extraordinaire, comme si elle et voulu se persuader  elle-mme que le bonheur n'tait pas vanoui encore... Je n'ai pas gard le souvenir de ce que nous avons dit. Je me rappelle seulement que j'en vins  demander avec hsitation quand Meaulnes serait de retour.
:Elle coutait gravement, tendrement, avec un intrt quasi maternel, le rcit de nos misres de grands enfants. Elle ne paraissait jamais surprise, pas mme de nos enfantillages les plus audacieux, les plus dangereux. Cette tendresse attentive qu'elle tenait de M. de Galais, les aventures dplorables de son frre ne l'avaient point lasse. Le seul regret que lui inspirt le pass, c'tait, je pense, de n'avoir point encore t pour son frre une confidente assez intime, puisque, au moment de sa grande dbcle, il n'avait rien os lui dire non plus qu' personne et s'tait jug perdu sans recours. Et c'tait l, quand j'y songe, une lourde tche qu'avait assume la jeune femme -- tche prilleuse, de seconder un esprit follement chimrique comme son frre ; tche crasante, quand il s'agissait de lier partie avec ce coeur aventureux qu'tait mon ami le grand Meaulnes.
:Ce fut par une soire d'avril dsole comme une fin d'automne. Depuis prs d'un mois nous vivions dans un doux printemps prmatur, et la jeune femme avait repris en compagnie de M. de Galais les longues promenades qu'elle aimait. Mais ce jour-l, se vieillard se trouvant fatigu et moi-mme libre, elle me demanda de l'accompagner malgr le temps menaant. A plus d'une demi-lieue des Sablonnires, en longeant l'tang, l'orage, la pluie, la grle nous surprirent. Sous le hangar o nous nous tions abrits contre l'averse interminable, le vent nous glaait, debout l'un prs de l'autre, pensifs, devant le paysage noirci. Je la revois, dans sa douce robe svre, toute plie, toute tourmente.
:A voir Yvonne de Galais, on et dit que cette maison nous appartenait et que nous l'avions abandonne durant un long voyage. Elle ouvrit, en se penchant, une petite grille, et se hta d'inspecter avec inquitude le lieu solitaire. Une grande cour herbeuse, o des enfants avaient d venir jouer pendant les longues et lentes soires de la fin de l'hiver, tait ravine par l'orage. Un cerceau trempait dans une flaque d'eau. Dans les jardinets o les enfants avaient sem des fleurs et des pois, la grande pluie n'avait laiss que des tranes de gravier blanc. Et enfin nous dcouvrmes, blottie contre le seuil d'une des portes mouilles, toute une couve de poussins transperce par l'averse. Presque tous taient morts sous les ailes raidies et les plumes fripes de la mre.
:"C'tait ici, me dit enfin ma compagne, la maison de Frantz quand il tait petit. Il avait voulu une maison pour lui tout seul, loin de tout le monde, dans laquelle il pt aller jouer, s'amuser et vivre quand cela lui plairait. Mon pre avait trouv cette fantaisie si extraordinaire, si drle, qu'il n'avait pas refus. Et quand cela lui plaisait, un jeudi, un dimanche, n'importe quand, Frantz partait habiter dans sa maison comme un homme. Les enfants des fermes d'alentour venaient jouer avec lui, l'aider  faire son mnage, travailler dans le jardin. C'tait un jeu merveilleux ! Et le soir venu, il n'avait pas peur de coucher tout seul. Quant  nous, nous l'admirions tellement que nous ne pensions pas mme  tre inquiets.
:Des semaines, des mois passrent. Epoque passe ! Bonheur perdu ! De celle qui avait t la fe, la princesse et l'amour mystrieux de toute notre adolescence, c'est  moi qu'il tait chu de prendre le bras et de dire ce qu'il fallait pour adoucir son chagrin, tandis que mon compagnon avait fui. De cette poque, de ces conversations, le soir, aprs la classe que je faisais sur la cte de Saint-Benoist-des-Champs, de ces promenades o la seule chose dont il et fallu parler tait la seule sur laquelle nous tions dcids  nous taire, que pourrais-je dire  prsent ? Je n'ai pas gard d'autre souvenir que celui,  demi effac dj, d'un beau visage amaigri, de deux yeux dont les paupires s'abaissent lentement tandis qu'ils me regardent, comme pour dj ne plus voir qu'un monde intrieur.
:Et je suis demeur son compagnon fidle -- compagnon d'une attente dont nous ne parlions pas -- durant tout un printemps et tout un t comme il n'y en aura jamais plus. Plusieurs fois, nous retournmes, l'aprs-midi,  la maison de Frantz. Elle ouvrait les portes pour donner de l'air, pour que rien ne ft moisi quand le jeune mnage reviendrait. Elle s'occupait de la volaille  demi sauvage qui gtait dans la basse-cour. Et le jeudi o le dimanche, nous encouragions les jeux des petits campagnards d'alentour, dont les cris et les rires, dans le site solitaire, faisaient paratre plus dserte et plus vide encore la petite maison abandonne.
:Durant cette dernire semaine des vacances, qui est en gnral la plus belle et la plus romantique, semaine de grandes pluies, semaine o l'on commence  allumer les feux, et que je passais d'ordinaire  chasser dans les sapins noirs et mouills du Vieux-Nancay, je fis mes prparatifs pour rentrer directement  Saint-Benoist-des-Champs. Firmin, ma tante Julie et mes cousines du Vieux-Nancay m'eussent pos trop de questions auxquelles je ne voulais pas rpondre. Je renonai pour cette fois  mener durant huit jours la vie enivrante de chasseur campagnard et je regagnai ma maison d'cole quatre jours avant la rentre des classes.
:La nuit venait. Une pluie fine commenait  tomber. La tte basse, je regardais, sans y songer, mes souliers se mouiller peu  peu et luire d'eau. L'ombre m'entourait lentement et la fracheur me gagnait sans troubler ma rverie. Tendrement, tristement, je rvais aux chemins boueux de Sainte-Agathe, par ce mme soir de septembre ; j'imaginais la place pleine de brume, le garon boucher qui siffle en allant  la pompe, le caf illumin, la joyeuse voiture avec sa carapace de parapluies ouverts qui arrivait avant la fin des vacances, chez l'oncle Florentin... Et je me disais tristement : "Qu'importe tout ce bonheur, puisque Meaulnes, mon compagnon, ne peut pas y tre, ni sa jeune femme..."
:C'est alors que, levant la tte, je la vis  deux pas de moi. Ses souliers, dans le sable, faisaient un bruit lger que j'avais confondu avec celui des gouttes d'eau de la haie. Elle avait sur la tte et les paules un grand fichu de laine noire, et la pluie fine poudrait sur son front ses cheveux. Sans doute, de sa chambre, m'avait-elle aperu par la fentre qui donnait sur le jardin. Et elle venait vers moi. Ainsi ma mre, autrefois, s'inquitait et me cherchait pour me dire : "Il faut rentrer", mais ayant pris got  cette promenade sous la pluie et dans la nuit, elle disait seulement avec douceur : "Tu vas prendre froid !" et restait en ma compagnie  causer longuement...
:Dans l'ombre je vis qu'elle avait lev les yeux sur moi. C'tait comme une confession qu'elle m'avait faite, et elle attendait, anxieusement, que je l'approuve ou la condamne. Mais que pouvais-je dire ? Certes, au fond de moi, je revoyais le grand Meaulnes de jadis, gauche et sauvage, qui se faisait toujours punir plutt que de s'excuser ou de demander une permission qu'on lui et certainement accorde. Sans doute aurait-il fallu qu'Yvonne de Galais lui fit violence, et lui prenant la tte entre ses mains, lui dit : "Qu'importe ce que vous avez fait ; je vous aime ; tous les hommes ne sont-ils pas des pcheurs ?" Sans doute avait-elle eu grand tort, par gnrosit, par esprit de sacrifice, de le rejeter ainsi sur la route des aventures... Mais comment aurais-je pu dsapprouver tant de bont, tant d'amour !...
:Et alors, la pense nous venant  tous deux de la vie aventureuse qu'il menait  cette heure sur les routes de France ou d'Allemagne, nous commenmes  parler de lui comme nous ne l'avions jamais fait. Dtails oublis, impressions anciennes nous revenaient en mmoire, tandis que lentement nous regagnions la maison, faisant  chaque pas de longues stations pour mieux changer nos souvenirs... Longtemps -- jusqu'aux barrires du jardin -- dans l'ombre, j'entendis la prcieuse voix basse de la jeune femme ; et moi, repris par mon vieil enthousiasme, je lui parlais sans me lasser, avec une amiti profonde, de celui qui nous avait abandonns...
:La classe devait commencer le lundi. Le samedi soir, vers cinq heures, une femme du Domaine entra dans la cour de l'cole o j'tais occup  scier du bois pour l'hiver. Elle venait m'annoncer qu'une petite fille tait ne aux Sablonnires. L'accouchement avait t difficile. A neuf heures du soir il avait fallu demander la sage-femme de Prveranges. A minuit, on avait attel de nouveau pour aller chercher le mdecin de Vierzon. Il avait d appliquer les fers. La petite fille avait la tte blesse et criait beaucoup mais elle paraissait bien en vie. Yvonne de Galais tait maintenant trs affaisse , mais elle avait souffert et rsist avec une vaillance extraordinaire.
:Elle voulut faire un effort pour me dire quelque chose, me demander je ne sais quoi ; elle tourna les yeux vers moi, puis vers la fentre, comme pour me faire signe d'aller dehors chercher Quelqu'un... Mais alors une affreuse crise d'touffement la saisit : ses beaux yeux bleus qui, un instant, m'avaient appel si tragiquement, se rvulsrent ; ses joues et son front noircirent, et elle se dbattit doucement cherchant  contenir jusqu' la fin son pouvante et son dsespoir. On se prcipita -- le mdecin et les femmes -- avec un ballon d'oxygne, des serviettes, des flacons ; tandis que le vieillard pench sur elle criait -- criait comme si dj elle et t loin de lui, de sa voix rude et tremblante :
:En arrivant  la lisire des sapins, derrire la maison, songeant au regard de la jeune femme tourn vers la fentre, j'examinai avec l'attention d'une sentinelle ou d'un chasseur d'hommes la profondeur de ce bois par o Augustin tait venu jadis et par o il avait fui l'hiver prcdent. Hlas ! Rien de bougea. Pas une ombre suspecte ; pas une branche qui remue. Mais,  la longue, l-bas, vers l'alle qui venait de Prveranges, j'entendis le son trs fin d'une clochette ; bientt parut au dtour du sentier un enfant avec une calotte rouge et une blouse d'colier que suivait un prtre... Et je partis, dvorant mes larmes.
:L'habillage termin -- on lui a mis son admirable robe de velours bleu sombre, seme par endroits de petites toiles d'argent, mais il a fallu aplatir et friper les belles manches  gigot maintenant dmodes -- au moment de faire monter le cercueil, on s'est aperu qu'il ne pourrait pas tourner dans le couloir trop troit. Il faudrait avec une corde le hisser dehors par la fentre et de la mme faon le faire descendre ensuite... Mais M. de Galais, toujours pench sur de vieilles choses parmi lesquelles il cherche on ne sait quels souvenirs perdus, intervient alors avec une vhmence terrible.
:Je ne dsesprais pas, d'ailleurs, de dcouvrir  la longue dans les meubles, dans les tiroirs de la maison, quelque papier, quelque indice qui me permit de connatre l'emploi de son temps, durant le long silence des annes prcdentes -- et peut-tre ainsi de saisir les raisons de sa fuite ou tout au moins de retrouver sa trace... J'avais dj vainement inspect je ne sais combien de placards et d'armoires, ouvert, dans les cabinets de dbarras, une quantit d'anciens cartons de toutes formes, qui se trouvaient tantt remplis de liasses de vieilles lettres et de photographies jaunies de la famille de Galais, tantt bonds de fleurs artificielles, de plumes, d'aigrettes et d'oiseaux dmods. Il s'chappait de ces botes je ne sais quelle odeur fane, quel parfum teint, qui, soudain, rveillaient en moi pour tout un jour les souvenirs, les regrets, et arrtaient mes recherches...
:Un jour de cong, enfin, j'avisai au grenier une vieille petite malle longue et basse, couverte de poils de porc  demi rongs, et que je reconnus pour tre la malle d'colier d'Augustin. Je me reprochai de n'avoir point commenc par l mes recherches. J'en fis sauter facilement la serrure rouille. La malle tait pleine jusqu'au bord des cahiers et des livres de Sainte-Agathe. Arithmtiques, littratures, cahiers de problmes, que sais-je ?... Avec attendrissement plutt que par curiosit, je me mis  fouiller dans tout cela, relisant les dictes que je savais encore par coeur, tant de fois nous les avions recopies !
:Il y avait aussi un "Cahier de Devoirs Mensuels". J'en fus surpris, car ces cahiers restaient au Cours et les lves ne les emportaient jamais au dehors. C'tait un cahier vert tout jauni sur les bords. Le nom de l'lve, Augustin Meaulnes, tait crit sur la couverture en ronde magnifique. Je l'ouvris. A la date des devoirs, avril 189... je reconnus que Meaulnes l'avait commenc peu de jours avant de quitter Sainte Agathe. Les premires pages taient tenues avec le soin religieux qui tait de rgle lorsqu'on travaillait sur ce cahier de compositions. Mais il n'y avait pas plus de trois pages crites, le reste tait blanc et voil pourquoi Meaulnes l'avait emport.
:C'tait encore l'criture de Meaulnes, mais rapide, mal forme,  peine lisible ; de petits paragraphes de largeurs ingales, spars par des lignes blanches. Parfois ce n'tait qu'une phrase inacheve. Quelquefois une date. Ds la premire ligne, je jugeai qu'il pouvait y avoir l des renseignements sur la vie passe de Meaulnes  Paris, des indices sur la piste que je cherchais, et je descendis dans la salle  manger pour parcourir  loisir,  la lumire du jour, l'trange document. Il faisait un jour d'hiver clair et agit. Tantt le soleil vif dessinait les croix des carreaux sur les rideaux blancs de la fentre, tantt un vent brusque jetait aux vitres une averse glace. Et c'est devant cette fentre, auprs du feu, que je lus ces lignes qui m'expliqurent tant de choses et dont voici la copie trs exacte...
:Cependant  la nuit pleine, sur le trottoir dsert et mouill qui reflte la lueur d'un bec de gaz, elle s'est approche de moi tout d'un coup, pour me demander de l'emmener ce soir au thtre avec sa soeur. Je remarque pour la premire fois qu'elle est habille de deuil, avec un chapeau de dame trop vieux pour sa jeune figure, un haut parapluie fin, pareil  une canne. Et comme je suis tout prs d'elle, quand je fais un geste mes ongles griffent le crpe de son corsage... Je fais des difficults pour accorder ce qu'elle demande. Fche, elle veut partir tout de suite. Et c'est moi, maintenant qui la retiens et la prie. Alors un ouvrier qui passe dans l'obscurit plaisante  mi-voix :
:Il y a en elle je ne sais quoi de pauvre et de puril ; il y a dans son regard je ne sais quel air souffrant et hasardeux qui m'attire. Prs d'elle, le seul tre au monde qui ait pu me renseigner sur les gens du Domaine, je ne cesse de penser  mon trange aventure de jadis... J'ai voulu l'interroger de nouveau sur le petit htel du boulevard. Mais  son tour, elle m'a pos des questions si gnantes que je n'ai su rien rpondre. Je sens que dsormais nous serons, tous les deux, muets sur ce sujet. Et pourtant je sais aussi que je la reverrai. A quoi bon ? Et pourquoi ?... Suis-je condamn maintenant  suivre  la trace tout tre qui portera en soi le plus vague, le plus lointain relent de mon aventure manque ?...
:A minuit, seul, dans la rue dserte, je me demande ce que me veut cette nouvelle et bizarre histoire ? Je marche le long des maisons pareilles  des botes en carton alignes, dans lesquelles tout un peuple dort. Et je me souviens tout  coup d'une dcision que j'avais prise l'autre mois : j'avais rsolu d'aller l-bas en pleine nuit, vers une heure du matin, de contourner l'htel, d'ouvrir la porte du jardin, d'entrer comme un voleur et de chercher un indice quelconque qui me permit de retrouver le Domaine perdu, pour la revoir, seulement la revoir... Mais je suis fatigu. J'ai faim. Moi aussi je me suis ht de changer de costume, avant le thtre, et je n'ai pas dn... Agit, inquiet pourtant, je reste longtemps assis sur le bord de mon lit, avant de me coucher, en proie  un vague remords. Pourquoi ?
:Cette soire que j'avais voulu escamoter me pse trangement. Tandis que l'heure avance, que ce jour-l va bientt finir et que dj je le voudrai fini, il y a des hommes qui lui ont confi tout leur espoir, tout leur amour et leurs dernires forces. Il y a des hommes mourants, d'autres qui attendent une chance, et qui voudraient que ce ne soit jamais demain. Il y en a d'autres pour qui demain pointera comme un remords. D'autres qui sont fatigus, et cette nuit ne sera jamais assez longue pour leur donner tout le repos qu'il faudrait. Et moi, moi qui a perdu ma journe, de quel droit est-ce que j'ose appeler demain ?
:Longtemps,  bicyclette, il erra autour de la cathdrale, se disant obscurment : "En somme, c'est pour la cathdrale que j'tais venu". Au bout de toutes les rues, sur la place dserte, on la voyait monter norme et indiffrente. Ces rues taient troites et souilles comme les ruelles qui entourent les glises de village. Il y avait  et l l'enseigne d'une maison louche, une lanterne rouge... Meaulnes sentait sa douleur perdue, dans ce quartier malpropre, vicieux, rfugi, comme aux anciens ges, sous les arcs-boutants de la cathdrale. Il lui venait une crainte de paysan, une rpulsion pour cette glise de la ville, o tous les vices sont sculpts dans des cachettes, qui est btie entre les mauvais lieux et qui n'a pas de remde pour les plus douleurs d'amour.
:Quelques lignes htives du journal m'apprenaient encore qu'il avait form le projet de retrouver Valentine cote que cote avant qu'il ft trop tard. Une date, dans un coin de page, me faisait croire que c'tait l ce long voyage pour lequel Mme Meaulnes faisait des prparatifs, lorsque j'tais venu  La Fert-d'Angillon pour tout dranger. Dans la marie abandonne, Meaulnes notait ses souvenirs et ses projets par un beau matin de la fin du mois d'aot -- lorsque j'avais pouss la porte et lui avait apport la grande nouvelle qu'il n'attendait plus. Il avait t repris, immobilis, par son ancienne aventure, sans oser rien faire ni rien avouer. Alors avaient commenc le remords, le regret et la peine, tantt touffs, tantt triomphants, jusqu'au jour des noces o le cri du bohmien dans les sapins lui avait thtralement rappel son premier serment de jeune homme.
:La seule joie des Sablonnires, ce fut bientt la petite fille qu'on avait pu sauver. A la fin de septembre, elle s'annonait mme comme une solide et jolie petite fille. Elle allait avoir un an. Cramponne aux barreaux des chaises, elle les poussait toute seule, s'essayant  marcher sans prendre garde aux chutes, et faisait un tintamarre qui rveillait longuement les chos sourds de la demeure abandonne. Lorsque je la tenais dans mes bras, elle ne souffrait jamais que je lui donne un baiser. Elle avait une faon sauvage et charmante en mme temps de frtiller et de me repousser la figure avec sa petite main ouverte, en riant aux clats. De toute sa gaiet, de toute sa violence enfantine, on et dit qu'elle allait chasser le chagrin qui pesait sur la maison depuis sa naissance. Je me disais parfois : "Sans doute, malgr cette sauvagerie, sera-t-elle un peu mon enfant". Mais une fois encore la Providence en dcida autrement.
:Un dimanche matin de la fin de septembre, je m'tais lev de fort bonne heure, avant mme la paysanne qui avait la garde de la petite fille. Je devais aller pcher au Cher avec deux hommes de Saint-Benoist et Jasmin Delouche. Souvent ainsi les villageois d'alentour s'entendaient avec moi pour de grandes parties de braconnage : pches  la main, la nuit, pches aux perviers prohibs... Tout le temps de l't, nous partions les jours de cong, ds l'aube, et nous ne rentrions qu' midi. C'tait le gagne-pain de presque tous ces hommes. Quant  moi, c'tait mon seul passe-temps ; les seules aventures qui me rappelassent les quipes de jadis. Et j'avais fini par prendre got  ces randonnes,  ces longues pches le long de la rivire ou dans les roseaux de l'tang.
