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:Puis elle s'aperut qu'elle avait oubli de mettre son calendrier dans son sac de voyage. Elle cueillit sur le mur le petit carton divis par mois, et portant au milieu d'un dessin la date de l'anne courante 1819 en chiffres d'or. Puis elle biffa  coups de crayon les quatre premires colonnes, rayant chaque nom de saint jusqu'au 2 mai, jour de sa sortie du couvent. 
:Il l'avait tenue l svrement enferme, clotre, ignore et ignorante des choses humaines. Il voulait qu'on la lui rendt chaste  dix-sept ans pour la tremper lui-mme dans une sorte de bain de posie raisonnable ; et, par les champs, au milieu de la terre fconde, ouvrir son me, dgourdir son ignorance  l'aspect de l'amour naf, des tendresses simples des animaux, des lois sereines de la vie. 
:Elle semblait un portrait de Vronse avec ses cheveux d'un blond luisant qu'on aurait dit avoir dteint sur sa chair, une chair d'aristocrate  peine nuance de rose, ombre d'un lger duvet, d'une sorte de velours ple qu'on apercevait un peu quand le soleil la caressait. Ses yeux taient bleus, de ce bleu opaque qu'ont ceux des bonshommes en faence de Hollande. 
:Elle avait, sur l'aile gauche de la narine, un petit grain de beaut, un autre  droite, sur le menton, o frisaient quelques poils si semblables  sa peau qu'on les distinguait  peine. Elle tait grande, mre de poitrine, ondoyante de la taille. Sa voix nette semblait parfois trop aigu ; mais son rire franc jetait de la joie autour d'elle. Souvent, d'un geste familier, elle portait ses deux mains  ses tempes comme pour lisser sa chevelure. 
:Elle allait maintenant passer l't dans leur proprit des Peuples, vieux chteau de famille plant sur la falaise prs d'Yport ; et elle se promettait une joie infinie de cette vie libre au bord des flots. Puis il tait entendu qu'on lui faisait don de ce manoir, qu'elle habiterait toujours lorsqu'elle serait marie. 
:Jeanne tait prte  monter en voiture lorsque la baronne descendit l'escalier, soutenue d'un ct par son mari, et, de l'autre, par une grande fille de chambre forte et bien dcouple comme un gars. C'tait une Normande du pays de Caux, qui paraissait au moins vingt ans, bien qu'elle en et au plus dix-huit. On la traitait dans la famille un peu comme une seconde fille, car elle avait t la soeur de lait de Jeanne. Elle s'appelait Rosalie. 
:La cuisinire Ludivine apporta des masses de manteaux qu'on disposa sur les genoux, plus deux paniers qu'on dissimula sous les jambes ; puis elle grimpa sur le sige  ct du pre Simon, et s'enveloppa d'une grande couverture qui la coiffait entirement. Le concierge et sa femme vinrent saluer en fermant la portire ; ils reurent les dernires recommandations pour les malles qui devaient suivre dans une charrette ; et on partit. 
:La baronne, peu  peu, s'endormait. Sa figure qu'encadraient six boudins rguliers de cheveux pendillants s'affaissa peu  peu, mollement soutenue par les trois grandes vagues de son cou dont les dernires ondulations se perdaient dans la pleine mer de sa poitrine. Sa tte, souleve  chaque aspiration, retombait ensuite ; les joues s'enflaient, tandis que, entre ses lvres entrouvertes, passait un ronflement sonore. Son mari se pencha sur elle, et posa doucement, dans ses mains croises sur l'ampleur de son ventre, un petit portefeuille en cuir. 
:Cependant on s'arrta. Des hommes et des femmes se tenaient debout devant les portires avec des lanternes  la main. On arrivait. Jeanne subitement rveille sauta bien vite. Pre et Rosalie, clairs par un fermier, portrent presque la baronne tout  fait extnue, geignant de dtresse, et rptant sans cesse d'une petite voix expirante : " Ah ! mon Dieu ! mes pauvres enfants ! " Elle ne voulut rien boire, rien manger, se coucha et tout aussitt dormit. 
:Alors elle reconnut les malheurs de Pyrame et de Thysb ; et, quoiqu'elle sourt de la simplicit des dessins, elle se sentit heureuse d'tre enferme dans cette aventure d'amour qui parlerait sans cesse  sa pense des espoirs chris, et ferait planer, chaque nuit, sur son sommeil, cette tendresse antique et lgendaire. 
:Elle savait seulement qu'elle l'adorerait de toute son me et qu'il la chrirait de toute sa force. Ils se promneraient par les soirs pareils  celui-ci, sous la cendre lumineuse qui tombait des toiles. Ils iraient, les mains dans les mains, serrs l'un contre l'autre, entendant battre leurs coeurs, sentant la chaleur de leurs paules, mlant leur amour  la simplicit suave des nuits d't, tellement unis qu'ils pntreraient aisment, par la seule puissance de leur tendresse, jusqu' leurs plus secrtes penses. 
:Et il lui sembla soudain qu'elle le sentait l, contre elle ; et brusquement un vague frisson de sensualit lui courut des pieds  la tte. Elle serra ses bras contre sa poitrine, d'un mouvement inconscient, comme pour treindre son rve ; et sur sa lvre tendue vers l'inconnu quelque chose passa qui la fit presque dfaillir, comme si l'haleine du printemps lui et donn un baiser d'amour. 
:Tout  coup, l-bas, derrire le chteau, sur la route elle entendit marcher dans la nuit. Et dans un lan de son me affole, dans un transport de foi  l'impossible, aux hasards providentiels, aux pressentiments divins, aux romanesques combinaisons du sort, elle pensa : " Si c'tait lui ? " Elle coutait anxieusement le pas rythm du marcheur, sre qu'il allait s'arrter  la grille pour demander l'hospitalit. 
:Avec lui elle vivrait ici, dans ce calme chteau qui dominait la mer. Elle aurait sans doute deux enfants, un fils pour lui, une fille pour elle. Et elle les voyait courant sur l'herbe entre le platane et le tilleul, tandis que le pre et la mre les suivraient d'un oeil ravi, en changeant par-dessus leurs ttes des regards pleins de passion. 
:L'air devenait plus frais. Vers l'orient, l'horizon plissait. Un coq chanta dans la ferme de droite ; d'autres rpondirent dans la ferme de gauche. Leurs voix enroues semblaient venir de trs loin  travers la cloison des poulaillers ; et dans l'immense vote du ciel, blanchie insensiblement, les toiles disparaissaient. 
:Lorsqu'elle releva la tte, le dcor superbe du jour naissant avait dj disparu. Elle se sentit elle-mme apaise, un peu lasse, comme refroidie. Sans fermer sa fentre, elle alla s'tendre sur son lit, rva encore quelques minutes et s'endormit si profondment qu' huit heures elle n'entendit point les appels de son pre et se rveilla seulement lorsqu'il entra dans sa chambre. 
:Les couvertures taient refaites  neuf ; toute la menuiserie avait t restaure, les murs rpars, les chambres retapisses, tout l'intrieur repeint. Et le vieux manoir terni portait, comme des taches, ses contrevents frais, d'un blanc d'argent, et ses repltrages rcents sur sa grande faade gristre. 
:Jeanne et le baron, bras dessus, bras dessous, visitrent tout, sans omettre un coin ; puis ils se promenrent lentement dans les longues avenues de peupliers, qui enfermaient ce qu'on appelait le parc. L'herbe avait pouss sous les arbres, talant son tapis vert. Le bosquet, tout au bout, tait charmant, mlait ses petits chemins tortueux, spars par des cloisons de feuilles. Un livre partit brusquement, qui fit peur  la jeune fille, puis il sauta le talus et dtala dans les joncs marins vers la falaise. 
:Bientt apparut le village d'Yport. Des femmes qui raccommodaient des hardes, assises sur le seuil de leurs demeures, les regardaient passer. La rue incline, avec un ruisseau dans le milieu et des tas de dbris tranant devant les portes, exhalait une odeur forte de saumure. Les filets bruns, o restaient de place en place des cailles luisantes pareilles  des picettes d'argent, schaient entre les portes des taudis d'o sortaient les senteurs des familles nombreuses grouillant dans une seule pice. 
:Ils s'arrtrent, en face de la plage,  regarder. Des voiles, blanches comme des ailes d'oiseaux, passaient au large.  droite comme  gauche, la falaise norme se dressait. Une sorte de cap arrtait le regard d'un ct, tandis que de l'autre la ligne des ctes se prolongeait indfiniment jusqu' n'tre plus qu'un trait insaisissable. 
:Une vie charmante et libre commena pour Jeanne. Elle lisait, rvait et vagabondait, toute seule, aux environs. Elle errait  pas lents le long des routes, l'esprit parti dans les rves ; ou bien, elle descendait, en gambadant, les petites valles tortueuses, dont les deux croupes portaient, comme une chape d'or, une toison de fleurs d'ajoncs. Leur odeur forte et douce, exaspre par la chaleur, la grisait  la faon d'un vin parfum ; et, au bruit lointain des vagues roulant sur une plage, une houle berait son esprit. 
:Le baron de son ct mditait de grandes entreprises agricoles ; il voulait faire des essais, organiser le progrs, exprimenter des instruments nouveaux, acclimater des races trangres ; et il passait une partie de ses journes en conversation avec les paysans qui hochaient la tte, incrdules  ses tentatives. 
:Il partait au clair de lune pour lever les filets poss la veille. Il aimait  entendre craquer le mt,  respirer les rafales sifflantes et fraches de la nuit ; et, aprs avoir longtemps louvoy pour retrouver les boues en se guidant sur une crte de roche, le toit d'un clocher et le phare de Fcamp, il jouissait  demeurer immobile sous les premiers feux du soleil levant qui faisait reluire sur le pont du bateau le dos gluant des larges raies en ventail et le ventre gras des turbots. 
:Comme on lui avait recommand de " prendre du mouvement ", elle s'acharnait  marcher. Ds que la fracheur de la nuit s'tait dissipe, elle descendait appuye sur le bras de Rosalie, enveloppe d'une mante et de deux chles, et la tte touffe d'une capeline noire que recouvrait encore un tricot rouge. 
:Alors, tranant son pied gauche, un peu plus lourd et qui avait dj trac, dans toute la longueur du chemin, l'un  l'aller, l'autre au retour, deux sillons poudreux o l'herbe tait morte, elle recommenait sans fin un interminable voyage en ligne droite depuis l'encoignure du chteau jusqu'aux premiers arbustes du bosquet. Elle avait fait placer un banc  chaque extrmit de cette piste ; et toutes les cinq minutes elle s'arrtait, disant  la pauvre bonne patiente qui la soutenait : " Asseyons-nous, ma fille, je suis un peu lasse. " 
:Et  chaque arrt elle laissait sur un des bancs tantt le tricot qui lui couvrait la tte, tantt un chle, et puis l'autre, puis la capeline, puis la mante ; et tout cela faisait, aux deux bouts de l'alle, deux gros paquets de vtements que Rosalie rapportait sur son bras libre quand on rentrait pour djeuner. 
:Elle demeurait souvent pendant des heures immobile, loigne dans ses songeries ; et son habitation des Peuples lui plaisait infiniment parce qu'elle prtait un dcor aux romans de son me, lui rappelant et par les bois d'alentour, et par la lande dserte, et par le voisinage de la mer, les livres de Walter Scott qu'elle lisait depuis quelques mois. 
:Jeanne parfois remplaait Rosalie et promenait petite mre qui lui racontait des souvenirs d'enfance. La jeune fille se retrouvait dans ces histoires d'autrefois, s'tonnant de la similitude de leurs penses, de la parent de leurs dsirs ; car chaque coeur s'imagine ainsi avoir tressailli avant tout autre sous une foule de sensations qui ont fait battre ceux des premires cratures et feront palpiter encore ceux des derniers hommes et des dernires femmes. 
:Il tait gai, vrai prtre campagnard, tolrant, bavard et brave homme. Il raconta des histoires, parla des gens du pays, ne sembla pas s'tre aperu que ses deux paroissiennes n'taient pas encore venues aux offices, la baronne accordant son indolence avec sa foi confuse et Jeanne trop heureuse d'tre dlivre du couvent o elle avait t repue de crmonies pieuses. 
:Elles l'attendirent aprs l'office afin de l'inviter  djeuner pour le jeudi. Il sortit de la sacristie avec un grand jeune homme lgant qui lui donnait le bras familirement. Ds qu'il aperut les deux femmes, il fit un geste de joyeuse surprise et s'cria : " Comme a tombe ! Permettez-moi, madame la baronne et mademoiselle Jeanne, de vous prsenter votre voisin, M. le vicomte de Lamare. " 
:Il arriva comme on essayait un banc rustique pos le matin mme sous le grand platane en face des fentres du salon. Le baron voulait qu'on en plat un autre, pour faire pendant, sous le tilleul ; petite mre, ennemie de la symtrie, ne voulait pas. Le vicomte consult fut de l'avis de la baronne. 
:" Dites-moi, vicomte, avez-vous entendu parler des Saunoy de Varfleur ? le fils an, Gontran, avait pous une demoiselle de Coursil, une Coursil-Courville, et le cadet, une de mes cousines, Mlle de la Roche-Aubert qui tait allie aux Crisange. Or, M. de Crisange tait l'ami intime de mon pre et a d connatre aussi le vtre. 
:-- Lui-mme. Il avait demand en mariage ma tante, aprs la mort de son mari, le comte d'Eretry ; mais elle ne voulut pas de lui parce qu'il prisait. Savez-vous,  ce propos, ce que sont devenus les Viloise ? Ils ont quitt la Touraine vers 1813,  la suite de revers de fortune, pour se fixer en Auvergne, et je n'en ai plus entendu parler. 
:Et des noms appris et retenus ds l'enfance dans les conversations des vieux parents revenaient. Et les mariages de ces familles gales prenaient dans leurs esprits l'importance des grands vnements publics. Ils parlaient de gens qu'ils n'avaient jamais vus comme s'ils les connaissaient beaucoup ; et ces gens-l, dans d'autres contres, parlaient d'eux de la mme faon ; et ils se sentaient familiers de loin, presque amis, presque allis, par le seul fait d'appartenir  la mme caste, et d'tre d'un sang quivalent. 
:Comme ils se trouvaient sur la plage, un soir, le pre Lastique les aborda, et, sans quitter sa pipe, dont l'absence aurait tonn peut-tre davantage que la disparition de son nez, il pronona : " Avec ce vent-l m'sieu l'baron, y aurait d'quoi aller d'main jusqu'tretat, et r'venir sans s'donner d'peine. " 
:Deux autres marins aidrent au dpart. Les hommes, appuyant leurs paules aux bordages, poussaient de toute leur force. On avanait avec peine sur la plate-forme de galet. Lastique glissait sous la quille des rouleaux de bois graisss, puis, reprenant sa place, modulait d'une voix tranante son interminable " Ohe hop ! " qui devait rgler l'effort commun. 
:On s'loigna d'abord. Vers l'horizon, le ciel se baissant se mlait  l'ocan. Vers la terre, la haute falaise droite faisait une grande ombre  son pied, et des pentes de gazon pleines de soleil l'chancraient par endroits. L-bas, en arrire, des voiles brunes sortaient de la jete blanche de Fcamp, et l-bas, en avant, une roche d'une forme trange, arrondie et perce  jour, avait  peu prs la figure d'un lphant norme enfonant sa trompe dans les flots. C'tait la petite porte d'tretat. 
:Personne ne parlait. Le pre Lastique, qui tenait la barre et l'coute, buvait un coup de temps en temps  mme une bouteille cache sous son banc ; et il fumait, sans repos, son moignon de pipe qui semblait inextinguible. Il en sortait toujours un mince filet de fume bleue, tandis qu'un autre tout pareil s'chappait du coin de sa bouche. Et on ne voyait jamais le matelot rallumer le fourneau de terre plus noir que l'bne, ou le remplir de tabac. Quelquefois il le prenait d'une main, l'tait de ses lvres, et du mme coin d'o sortait la fume lanait  la mer un long jet de salive brune. 
:Le baron, assis  l'avant, surveillait la voile, tenant la place d'un homme. Jeanne et le vicomte se trouvaient cte  cte, un peu troubls tous les deux. Une force inconnue faisait se rencontrer leurs yeux qu'ils levaient au mme moment comme si une affinit les et avertis ; car entre eux flottait dj cette subtile et vague tendresse qui nat si vite entre deux jeunes gens, lorsque le garon n'est pas laid et que la jeune fille est jolie. Ils se sentaient heureux l'un prs de l'autre, peut-tre parce qu'ils pensaient l'un  l'autre. 
:On aborda, et pendant que le baron, descendu le premier, retenait la barque au rivage en tirant sur une corde, le vicomte prit dans ses bras Jeanne pour la dposer  terre sans qu'elle se mouillt les pieds ; puis ils montrent la dure banque de galet, cte  cte, mus tous deux de ce rapide enlacement, et ils entendirent tout  coup le pre Lastique disant au baron : " M'est avis que a ferait un joli couple tout de mme. " 
:Encaisse entre deux talus, une alle troite s'avanait sous de grands arbres impntrables au soleil. Une espce de fracheur moisie les saisit en entrant, cette humidit qui fait frissonner la peau et pntre dans les poumons. L'herbe avait disparu, faute de jour et d'air libre ; mais une mousse cachait le sol. 
:Ils s'assirent, la tte  l'abri et les pieds dans la chaleur. Ils regardaient toute cette vie grouillante et petite qu'un rayon fait apparatre ; et Jeanne attendrie rptait : " Comme on est bien ! que c'est bon la campagne ! Il y a des moments o je voudrais tre mouche ou papillon pour me cacher dans les fleurs. " 
:On remonta dans la barque. Elle s'en allait mollement, vent arrire, sans secousse aucune, sans avoir l'air d'avancer. La brise arrivait par souffles lents et tides qui tendaient la voile une seconde, puis la laissaient retomber, flasque, le long du mt. L'onde opaque semblait morte ; et le soleil puis d'ardeurs, suivant sa route arrondie, s'approchait d'elle tout doucement. 
:Alors, ils parcoururent l'univers, discutant les agrments de chaque pays, depuis les ples jusqu' l'quateur, s'extasiant sur des paysages imaginaires et les moeurs invraisemblables de certains peuples comme les Chinois et les Lapons ; mais ils en arrivrent  conclure que le plus beau pays du monde, c'tait la France avec son climat tempr, frais l't et doux l'hiver, ses riches campagnes, ses vertes forts, ses grands fleuves calmes et ce culte des beaux-arts qui n'avait exist nulle part ailleurs, depuis les grands sicles d'Athnes. 
:Le crpuscule fut court ; la nuit se dploya crible d'astres. Le pre Lastique prit les rames ; et on s'aperut que la mer tait phosphorescente. Jeanne et le vicomte, cte  cte, regardaient ces lueurs mouvantes que la barque laissait derrire elle. Ils ne songeaient presque plus, contemplant vaguement, aspirant le soir dans un bien-tre dlicieux ; et comme Jeanne avait une main appuye sur le banc, un doigt de son voisin se posa, comme par hasard, contre sa peau ; elle ne remua point, surprise, heureuse, et confuse de ce contact si lger. 
:tait-ce bien LUI l'poux promis par mille voix secrtes, qu'une Providence souverainement bonne avait ainsi jet sur sa route ? tait-ce bien l'tre cr pour elle,  qui elle dvouerait son existence ? taient-ils ces deux prdestins dont les tendresses se joignant devaient s'treindre, se mler indissolublement, engendrer L'AMOUR ? 
:Elle n'avait point encore ces lans tumultueux de tout son tre, ces ravissements fous, ces soulvements profonds qu'elle croyait tre la passion ; il lui semblait cependant qu'elle commenait  l'aimer ; car elle se sentait parfois toute dfaillante en pensant  lui ; et elle y pensait sans cesse. Sa prsence lui remuait le coeur ; elle rougissait et plissait en rencontrant son regard, et frissonnait en entendant sa voix. 
:La calche attele s'avana, Mme Adlade descendit de sa chambre en grand apparat au bras de Rosalie, qui parut tellement mue par l'lgance de M. de Lamare que petit pre murmura : " Dites donc, vicomte, je crois que notre bonne vous trouve  son got. " Il rougit jusqu'aux oreilles, fit semblant de n'avoir pas entendu, et, s'emparant du gros bouquet, le prsenta  Jeanne. Elle le prit plus tonne encore. Tous les quatre montrent en voiture ; et la cuisinire Ludivine, qui apportait  la baronne un bouillon froid pour la soutenir, dclara : " Vrai, madame, on dirait une noce. " 
:Puis passrent trois vieux chantres dont l'un boitait, puis le serpent, puis le cur soulevant de son ventre pointu l'tole dore, croise dessus. Il dit bonjour d'un sourire et d'un signe de tte ; puis, les yeux mi-clos, les lvres remues d'une prire, la barrette enfonce jusqu'au nez, il suivit son tat-major en surplis en se dirigeant vers la mer. 
:Le pre Lastique, patron de ce bateau construit avec l'argent du baron, s'avana au-devant du cortge. Tous les hommes, d'un mme mouvement, trent ensemble leurs coiffures ; et une range de dvotes, encapuchonnes sous de vastes mantes noires  grands plis tombant des paules, s'agenouillrent en cercle  l'aspect de la croix. 
:La mer immobile et transparente semblait assister, recueillie, au baptme de sa nacelle, roulant  peine, avec un tout petit bruit de rteau grattant le galet, des vaguettes hautes comme le doigt. Et les grandes mouettes blanches aux ailes dployes passaient en dcrivant des courbes dans le ciel bleu, s'loignaient, revenaient d'un vol arrondi au-dessus de la foule agenouille, comme pour voir aussi ce qu'on faisait l. 
:Le jeune homme gardait sa figure grave de beau garon, mais la jeune fille, trangle par une motion soudaine, dfaillante, se mit  trembler tellement, que ses dents s'entrechoquaient. Le rve qui la hantait depuis quelque temps venait de prendre tout  coup, dans une espce d'hallucination, l'apparence d'une ralit. On avait parl de noce, un prtre tait l, bnissant, des hommes en surplis psalmodiaient des prires ; n'tait-ce pas elle qu'on mariait ? 
:Eut-elle dans les doigts une secousse nerveuse, l'obsession de son coeur avait-elle couru le long de ses veines jusqu'au coeur de son voisin ? Comprit-il, devina-t-il, fut-il comme elle envahi par une sorte d'ivresse d'amour ? ou bien, savait-il seulement par exprience qu'aucune femme ne lui rsistait ? Elle s'aperut soudain qu'il pressait sa main, doucement d'abord, puis plus fort, plus fort,  la briser. Et, sans que sa figure remut, sans que personne s'en apert, il dit, oui certes, il dit trs distinctement : " Oh ! Jeanne, si vous vouliez, ce seraient nos fianailles. " 
:Quand le repas fut fini, on laissa la cour aux matelots et on passa de l'autre ct du chteau. La baronne se mit  faire son exercice, appuye sur le baron, escorte de ses deux prtres. Jeanne et Julien allrent jusqu'au bosquet, entrrent dans les petits chemins touffus ; et tout  coup il lui saisit les mains : " Dites, voulez-vous tre ma femme ? " 
:Le coeur de Jeanne se mit  battre follement. Le jeune homme s'avanait sans paratre mu. Lorsqu'il fut tout prs, il prit les doigts de la baronne et les baisa, puis soulevant  son tour la main frmissante de la jeune fille, il y dposa de toutes ses lvres un long baiser tendre et reconnaissant. 
:Et la radieuse saison des fianailles commena. Ils causaient seuls dans les coins du salon ou bien assis sur le talus au fond du bosquet devant la lande sauvage. Parfois, ils se promenaient dans l'alle de petite mre, lui, parlant d'avenir, elle, les yeux baisss sur la trace poudreuse du pied de la baronne. 
:Une fois la chose dcide, on voulut hter le dnouement ; il fut donc convenu que la crmonie aurait lieu dans six semaines, au 15 aot ; et que les jeunes maris partiraient immdiatement pour leur voyage de noces. Jeanne consulte sur le pays qu'elle voulait visiter se dcida pour la Corse o l'on devait tre plus seuls que dans les villes d'Italie. 
:Ils attendaient le moment fix pour leur union sans impatience trop vive, mais envelopps, rouls dans une tendresse dlicieuse, savourant le charme exquis des insignifiantes caresses, des doigts presss, des regards passionns si longs que les mes semblent se mler ; et vaguement tourments par le dsir indcis des grandes treintes. 
:Aprs la mort de leur pre, la baronne avait voulu garder sa soeur avec elle ; mais la vieille fille, poursuivie par l'ide qu'elle gnait tout le monde, qu'elle tait inutile et importune, se retira dans une de ces maisons religieuses qui louent des appartements aux gens tristes et isols dans l'existence. 
:Elle avait un air bon et vieillot, bien qu'elle ft ge seulement de quarante-deux ans, un oeil doux et triste ; elle n'avait jamais compt pour rien dans sa famille. Toute petite, comme elle n'tait point jolie ni turbulente, on ne l'embrassait gure ; et elle restait tranquille et douce dans les coins. Depuis elle demeura toujours sacrifie. Jeune fille, personne ne s'occupa d'elle. 
:Un soir Lise, ge alors de vingt ans, s'tait jete  l'eau sans qu'on st pourquoi. Rien dans sa vie, dans ses manires, ne pouvait faire pressentir cette folie. On l'avait repche  moiti morte ; et ses parents, levant des bras indigns, au lieu de chercher la cause mystrieuse de cette action, s'taient contents de parler du " coup de tte ", comme ils parlaient de l'accident du cheval " Coco " qui s'tait cass la jambe un peu auparavant dans une ornire et qu'on avait t oblig d'abattre. 
:Depuis lors, Lise, bientt Lison, fut considre comme un esprit trs faible. Le doux mpris qu'elle avait inspir  ses proches s'infiltra lentement dans le coeur de tous les gens qui l'entouraient. La petite Jeanne elle-mme, avec cette divination naturelle des enfants, ne s'occupait point d'elle, ne montait jamais l'embrasser dans son lit, ne pntrait jamais dans sa chambre. La bonne Rosalie, qui donnait  cette chambre les quelques soins ncessaires, semblait seule savoir o elle tait situe. 
: tout moment elle prsentait  la baronne des mouchoirs qu'elle avait ourls elle-mme, des serviettes dont elle avait brod les chiffres, en demandant : " Est-ce bien comme a, Adlade ? " Et petite mre, tout en examinant nonchalamment l'objet, rpondait : " Ne te donne donc pas tant de mal, ma pauvre Lison. " 
:Un soir, vers la fin du mois, aprs une journe de lourde chaleur, la lune se leva dans une de ces nuits claires et tides, qui troublent, attendrissent, font s'exalter, semblent veiller toutes les posies secrtes de l'me. Les souffles doux des champs entraient dans le salon tranquille. La baronne et son mari jouaient mollement une partie de cartes dans la clart ronde que l'abat-jour de la lampe dessinait sur la table ; tante Lison, assise entre eux, tricotait ; et les jeunes gens accouds  la fentre ouverte regardaient le jardin plein de clart. 
:Attire invinciblement par le charme tendre de cette nuit, par cet clairement vaporeux des arbres et des massifs, Jeanne se tourna vers ses parents : " Petit pre, nous allons faire un tour l, sur l'herbe, devant le chteau. " Le baron dit, sans quitter son jeu : " Allez, mes enfants ", et se remit  sa partie. 
:La vieille fille tourna les yeux ; ils taient rouges comme si elle et pleur. Les amoureux n'y prirent point garde ; mais le jeune homme aperut soudain les fins souliers de la jeune fille tout couverts d'eau. Il fut saisi d'inquitude et demanda tendrement : " N'avez-vous point froid  vos chers petits pieds ? " 
:Les jeunes gens, pour trouver de l'abri, traversrent la lande en tournant  droite, voulant gagner la valle ondulante et boise qui descend vers Yport. Ds qu'ils eurent atteint les taillis, aucun souffle ne les effleura plus, et ils quittrent le chemin pour prendre un troit sentier s'enfonant sous les feuilles. Ils pouvaient  peine marcher de front ; alors elle sentit un bras qui se glissait lentement autour de sa taille. 
:Alors il se mit  l'embrasser  petits baisers rapides sur la tempe et sur le cou, l o frisaient les premiers cheveux. Saisie  chaque fois par ces baisers d'homme auxquels elle n'tait point habitue, elle penchait instinctivement la tte de l'autre ct pour viter cette caresse qui la ravissait cependant. 
:Ils rentrrent. Une surprise les arrta sur la porte du salon. Mme Adlade sanglotait sur le coeur de Julien. Ses pleurs, des pleurs bruyants pousss comme par un soufflet de forge, semblaient lui sortir en mme temps du nez, de la bouche et des yeux ; et le jeune homme interdit, gauche, soutenait la grosse femme abattue en ses bras pour lui recommander sa chrie, sa mignonne, son adore fillette. 
:Tante Lison s'tait dj retire en sa chambre. Le baron et sa femme restrent seuls avec Julien. Et ils demeuraient si gns tous les trois qu'aucune parole ne leur venait, les deux hommes en tenue de soire, debout, les yeux perdus, Mme Adlade abattue sur son sige avec des restes de sanglots dans la gorge. Leur embarras devenait intolrable, le baron se mit  parler du voyage que les jeunes gens devaient entreprendre dans quelques jours. 
:Sans qu'elle et entendu monter l'escalier, on frappa trois coups lgers contre sa porte. Elle tressaillit horriblement et ne rpondit point. On frappa de nouveau, puis la serrure grina. Elle se cacha la tte sous ses couvertures comme si un voleur et pntr chez elle. Des bottines craqurent doucement sur le parquet ; et soudain on toucha son lit. 
:Alors, doucement, il lui prit la main qu'il baisa, et, s'agenouillant auprs du lit comme devant un autel, il murmura d'une voix aussi lgre qu'un souffle : " Voudrez-vous m'aimer ? " Elle, rassure tout  coup, souleva sur l'oreiller sa tte ennuage de dentelles, et elle sourit : " Je vous aime dj, mon ami. " 
:Et tout  coup, en caleon, en chaussettes, il traversa vivement la chambre pour aller dposer sa montre sur la chemine. Puis il retourna, en courant, dans la petite pice voisine, remua quelque temps encore et Jeanne se retourna rapidement de l'autre ct en fermant les yeux, quand elle sentit qu'il arrivait. 
:Elle ne le pouvait croire, se sentant indigne, plus outrage par ce sommeil que par sa brutalit, traite comme la premire venue. Pouvait-il dormir une nuit pareille ? Ce qui s'tait pass entre eux n'avait donc pour lui rien de surprenant ? Oh ! elle et mieux aim tre frappe, violente encore, meurtrie de caresses odieuses jusqu' perdre connaissance. 
:Ils ne voulurent pas rentrer dans leur cabine o l'on sentait toutes les horribles odeurs des paquebots ; et ils s'tendirent tous les deux sur le pont, flanc contre flanc, rouls dans leurs manteaux. Julien s'endormit tout de suite ; mais Jeanne restait les yeux ouverts, agite par l'inconnu du voyage. Le bruit monotone des roues la berait ; et elle regardait au-dessus d'elle ces lgions d'toiles si claires, d'une lumire aigu, scintillante et comme mouille, dans ce ciel pur du Midi. 
:Ce long voyage au pas nervait Jeanne. " Courons un peu ", dit-elle. Et elle lana son cheval. Puis comme elle n'entendait pas son mari galoper prs d'elle, elle se retourna et se mit  rire d'un rire fou en le voyant accourir, ple, tenant la crinire de la bte et bondissant trangement. Sa beaut mme, sa figure de beau cavalier rendaient plus drles sa maladresse et sa peur. 
:C'tait le maquis, l'impntrable maquis, form de chnes verts, de genvriers, d'arbousiers, de lentisques, d'alaternes, de bruyres, de lauriers-tins, de myrtes et de buis que reliaient entre eux, les mlant comme des chevelures, des clmatites enlaantes, des fougres monstrueuses, des chvrefeuilles, des cystes, des romarins, des lavandes, des ronces, jetant sur le dos des monts une inextricable toison. 
:Ils avaient faim. Le guide les rejoignit et les conduisit auprs d'une de ces sources charmantes, si frquentes dans les pays escarps, fil mince et rond d'eau glace qui sort d'un petit trou dans la roche et coule au bout d'une feuille de chtaignier dispose par un passant pour amener le courant menu jusqu' la bouche. 
:Vers le soir, ils traversrent Cargse, le village grec fond l jadis par une colonie de fugitifs chasss de leur patrie. De grandes et belles filles, aux reins lgants, aux mains longues,  la taille fine, singulirement gracieuses, formaient un groupe auprs d'une fontaine. Julien leur ayant cri " Bonsoir ", elles rpondirent d'une voix chantante dans la langue harmonieuse du pays abandonn. 
:Ils s'adressaient justement  un jeune mnage. On les reut comme les patriarches devaient recevoir l'hte envoy de Dieu, et ils dormirent sur une paillasse de mas, dans une vieille maison vermoulue dont toute la charpente pique des vers, parcourue par les longs tarets mangeurs de poutres, bruissait, semblait vivre et soupirer. 
:Hauts jusqu' trois cents mtres, minces, ronds, tortus, crochus, difformes, imprvus, fantastiques, ces surprenants rochers semblaient des arbres, des plantes, des btes, des monuments, des hommes, des moines en robe, des diables cornus, des oiseaux dmesurs, tout un peuple monstrueux, une mnagerie de cauchemar ptrifie par le vouloir de quelque Dieu extravagant. 
:Plus loin, la flure du mont se ddouble ; le sentier grimpe entre les deux ravins, en zigzags brusques. Jeanne lgre et folle allait la premire, faisant rouler des cailloux sous ses pieds, intrpide, se penchant sur les abmes. Il la suivait, un peu essouffl, les yeux  terre par crainte du vertige. 
:Tout  coup le soleil les inonda ; ils crurent sortir de l'enfer. Ils avaient soif, une trace humide les guida,  travers un chaos de pierres, jusqu' une source toute petite canalise dans un bton creux pour l'usage des chevriers. Un tapis de mousse couvrait le sol alentour. Jeanne s'agenouilla pour boire ; et Julien en fit autant. 
:Et comme elle savourait la fracheur de l'eau, il lui prit la taille et tcha de lui voler sa place au bout du conduit de bois. Elle rsista ; leurs lvres se battaient, se rencontraient, se repoussaient. Dans les hasards de la lutte, ils saisissaient tour  tour la mince extrmit du tube et la mordaient pour ne point lcher. Et le filet d'eau froide, repris et quitt sans cesse, se brisait et se renouait, claboussait les visages, les cous, les habits, les mains. Des gouttelettes pareilles  des perles luisaient dans leurs cheveux. Et des baisers coulaient dans le courant. 
:Il les guida, par un sentier perdu, sous des chtaigniers dmesurs. Soudain, il s'arrta, et, de son accent monotone : " C'est ici que mon cousin Jean Rinaldi fut tu par Mathieu Lori. Tenez, j'tais tout prs de Jean, quand Mathieu parut  dix pas de nous. "Jean, cria-t-il, ne va pas  Albertacce ; n'y va pas Jean, ou je te tue, je te le dis. " 
:En arrivant  Bastia, il fallut payer le guide. Julien fouilla dans ses poches. Ne trouvant point ce qu'il lui fallait, il dit  Jeanne : " Puisque tu ne te sers pas des deux mille francs de ta mre, donne-les-moi donc  porter. Ils seront plus en sret dans ma ceinture, et cela m'vitera de faire de la monnaie. " 
:Elle se demanda ce qu'elle allait faire maintenant, cherchant une occupation pour son esprit, une besogne pour ses mains. Elle n'avait point envie de redescendre au salon auprs de sa mre qui sommeillait ; et elle songeait  une promenade, mais la campagne semblait si triste qu'elle sentait en son coeur, rien qu' la regarder par la fentre, une pesanteur de mlancolie. 
:Alors elle s'aperut qu'elle n'avait plus rien  faire, plus jamais rien  faire. Toute sa jeunesse au couvent avait t proccupe de l'avenir, affaire de songeries. La continuelle agitation de ses esprances emplissait, en ce temps-l, ses heures sans qu'elle les sentt passer. Puis,  peine sortie des murs austres o ses illusions taient closes, son attente d'amour se trouvait tout de suite accomplie. L'homme espr, rencontr, aim, pous en quelques semaines, comme on pouse en ces brusques dterminations, l'emportait dans ses bras sans la laisser rflchir  rien. 
:Les avenues dtrempes par les continuelles averses d'automne s'allongeaient, couvertes d'un pais tapis de feuilles mortes, sous la maigreur grelottante des peupliers presque nus. Les branches grles tremblaient au vent, agitaient encore quelque feuillage prt  s'grener dans l'espace. Et sans cesse, tout le long du jour, comme une pluie incessante et triste  faire pleurer, ces dernires feuilles, toutes jaunes maintenant, pareilles  de larges sous d'or, se dtachaient, tournoyaient, voltigeaient et tombaient. 
:Elle alla jusqu'au bosquet. Il tait lamentable comme la chambre d'un mourant. La muraille verte, qui sparait et faisait secrtes les gentilles alles sinueuses, s'tait parpille. Les arbustes emmls, comme une dentelle de bois fin, heurtaient les unes aux autres leurs maigres branches ; et le murmure des feuilles tombes et sches que la brise poussait, remuait, amoncelait en tas par endroits, semblait un douloureux soupir d'agonie. 
:Tout  coup, elle aperut une mouette qui traversait le ciel, emporte dans une rafale ; et elle se rappela cet aigle qu'elle avait vu, l-bas, en Corse, dans le sombre val d'Ota. Elle reut au coeur la vive secousse que donne le souvenir d'une chose bonne et finie ; et elle revit brusquement l'le radieuse avec son parfum sauvage, son soleil qui mrit les oranges et les cdrats, ses montagnes aux sommets roses, ses golfes d'azur, et ses ravins o roulent des torrents. 
:Et il s'assit devant la chemine. Pendant que ses pieds mouills fumaient prs de la flamme, et que la crotte de ses semelles tombait, sche par la chaleur, il se frottait gaiement les mains : " Je crois bien, dit-il, qu'il va geler ; le ciel s'claircit au nord ; c'est pleine lune ce soir ; a piquera ferme cette nuit. " 
:Au salon, ensuite, elle se laissa engourdir par le feu, en face de petite mre qui dormait tout  fait ; et, un moment rveille par la voix des deux hommes qui discutaient, elle se demanda, en essayant de secouer son esprit, si elle allait aussi tre saisie par cette lthargie morne des habitudes que rien n'interrompt. 
:Le baron se rapprocha, souriant et tendant ses doigts ouverts aux tisons vifs : " Ah ah ! a flambe bien, ce soir. Il gle, mes enfants, il gle. " Puis il posa sa main sur l'paule de Jeanne, et, montrant le feu : " Vois-tu, fillette, voil ce qu'il y a de meilleur au monde : le foyer, le foyer avec les siens autour. Rien ne vaut a. Mais si on allait se coucher. Vous devez tre extnus, les enfants ? " 
:Remonte en sa chambre, la jeune femme se demandait comment deux retours aux mmes lieux qu'elle croyait aimer pouvaient tre si diffrents. Pourquoi se sentait-elle comme meurtrie, pourquoi cette maison, ce pays cher, tout ce qui, jusque-l, faisait frmir son coeur, lui semblaient-ils aujourd'hui si navrants ? 
:Une brise glace, saine et piquante, s'engouffra dans sa chambre, lui cinglant la peau d'un froid aigu qui fit pleurer ses yeux ; et au milieu d'un ciel empourpr, un gros soleil rutilant et bouffi comme une figure d'ivrogne apparaissait derrire les arbres. La terre, couverte de gele blanche, dure et sche  prsent, sonnait sous les pieds des gens de ferme. En cette seule nuit toutes les branches encore garnies des peupliers s'taient dpouilles ; et derrire la lande apparaissait la grande ligne verdtre des flots tout parsems de tranes blanches. 
:Ses relations avec Julien avaient chang compltement. Il semblait tout autre depuis le retour de leur voyage de noces, comme un acteur qui a fini son rle et reprend sa figure ordinaire. C'est  peine s'il s'occupait d'elle, s'il lui parlait mme ; toute trace d'amour avait subitement disparu ; et les nuits taient rares o il pntrait dans sa chambre. 
:Il ne quittait plus, bien qu'il ft tigr de taches, un vieil habit de chasse en velours, garni de boutons de cuivre, retrouv dans sa garde-robe de jeune homme, et, envahi par la ngligence des gens qui n'ont plus besoin de plaire, il avait cess de se raser, de sorte que sa barbe longue, mal coupe, l'enlaidissait incroyablement. Ses mains n'taient plus soignes ; et il buvait, aprs chaque repas, quatre ou cinq petits verres de cognac. 
:Elle avait pris son parti de ces changements d'une faon qui l'tonnait elle-mme. Il tait devenu un tranger pour elle, un tranger dont l'me et le coeur lui restaient ferms. Elle y songeait souvent, se demandant d'o venait qu'aprs s'tre rencontrs ainsi, aims, pouss dans un lan de tendresse, ils se retrouvaient tout  coup presque aussi inconnus l'un  l'autre que s'ils n'avaient pas dormi cte  cte. 
:Il tait convenu qu'aprs le jour de l'an les nouveaux maris resteraient seuls ; et que pre et petite mre retourneraient passer quelques mois dans leur maison de Rouen. Les jeunes gens, cet hiver-l, ne devaient point quitter les Peuples, pour achever de s'installer, de s'habituer et de se plaire aux lieux o allait s'couler toute leur vie. Ils avaient quelques voisins d'ailleurs,  qui Julien prsenterait sa femme. C'taient les Briseville, les Coutelier et les Fourville. 
:On le fit entrer dans la salle et on lui servit  manger comme s'il et t un monsieur, car sa spcialit, ses rapports incessants avec toute l'aristocratie du dpartement, sa connaissance des armoiries, des termes consacrs, des emblmes, en avaient fait une sorte d'homme-blason  qui les gentilshommes serraient la main. 
:On fit apporter aussitt un crayon et du papier et, pendant qu'il mangeait, le baron et Julien esquissrent leurs cussons cartels. La baronne, toute secoue ds qu'il s'agissait de ces choses, donnait son avis ; et Jeanne elle-mme prenait part  la discussion comme si quelque mystrieux intrt se ft soudain veill en elle. 
:Malgr le froid, la baronne fit apporter un sige afin de le regarder travailler ; puis elle demanda une chaufferette pour ses pieds qui se glaaient : et elle se mit tranquillement  causer avec le peintre, l'interrogeant sur des alliances qu'elle ignorait, sur les morts et les naissances nouvelles, compltant par ses renseignements l'arbre des gnalogies qu'elle portait en sa mmoire. 
:Bientt, le pre Simon, qui se rendait au potager avec sa bche sur l'paule, s'arrta lui-mme pour considrer le travail ; et l'arrive de Bataille ayant pntr dans les deux fermes, les deux fermires ne tardrent point  se prsenter. Elles s'extasiaient debout aux deux cts de la baronne, rptant : " Faut d'l'adresse tout d'mme pour fignoler ces machines-l. " 
:Jeanne, malade, convulse, impuissante  se calmer, s'assit sur une marche du perron. Le baron en fit autant ; et, dans la calche, des ternuements convulsifs, une sorte de gloussement continu, disaient que la baronne touffait. Et soudain la redingote de Marius se mit  palpiter. Il avait compris sans doute, car il riait lui-mme de toute sa force au fond de sa coiffure. 
:Alors Julien exaspr s'lana. D'une gifle il spara la tte du gamin et le chapeau gant qui s'envola sur le gazon ; puis, s'tant retourn vers son beau-pre, il balbutia d'une voix tremblante de colre : " Il me semble que ce n'est pas  vous de rire. Nous n'en serions pas l si vous n'aviez gaspill votre fortune et mang votre avoir.  qui la faute si vous tes ruin ? " 
:Tout la gaiet fut glace, cessa net. Et personne ne dit un mot. Jeanne, prte  pleurer maintenant, monta sans bruit prs de sa mre. Le baron, surpris et muet, s'assit en face des deux femmes ; et Julien s'installa sur le sige, aprs avoir hiss prs de lui l'enfant larmoyant et dont la joue enflait. 
:Enfin, on pntra dans une grande avenue de sapins aboutissant  la route. Les ornires boueuses et profondes faisaient se pencher la calche et pousser des cris  petite mre. Au bout de l'avenue, une barrire blanche tait ferme ; Marius courut l'ouvrir et on contourna un immense gazon pour arriver, par un chemin arrondi, devant un haut, vaste et triste btiment dont les volets taient clos. 
:Enfin, une des hautes portes tourna, dcouvrant le vicomte et la vicomtesse de Briseville. Ils taient tous les deux petits, maigrelets, sautillants, sans ge apprciable, crmonieux et embarrasss. La femme en robe de soie ramage, coiffe d'un petit bonnet douairire  rubans, parlait vite de sa voix aigrelette. 
:Mais soudain la voiture s'arrta, et Julien criait appelant quelqu'un par-derrire. Alors Jeanne et le baron, s'tant penchs aux portires, aperurent un tre singulier qui semblait rouler vers eux. Les jambes embarrasses dans la jupe flottante de sa livre, aveugl par sa coiffure qui chavirait sans cesse, agitant ses manches comme des ailes de moulin, pataugeant dans les larges flaques d'eau qu'il traversait perdument, trbuchant contre toutes les pierres de la route, se trmoussant, bondissant et couvert de boue, Marius suivait la calche de toute la vitesse de ses pieds. 
:Ds qu'il l'eut rattrape, Julien, se penchant, l'empoigna par le collet, l'amena prs de lui et, lchant les rnes, se mit  cribler de coups de poing le chapeau qui s'enfona jusqu'aux paules du gamin en sonnant comme un tambour. Le gars hurlait l-dedans, essayait de fuir, de sauter du sige, tandis que son matre, le maintenant d'une main, frappait toujours avec l'autre. 
:Jeanne, perdue, balbutiait : " Pre... Oh ! pre ! " et la baronne souleve d'indignation serrait le bras de son mari. " Mais empchez-le donc, Jacques. ". Alors brusquement le baron abaissa la vitre de devant, et, attrapant la manche de son gendre, lui jeta, d'une voix frmissante : " Avez-vous bientt fini de frapper cet enfant ? " 
:Mais le baron, la tte sortie entre les deux : " Eh, que m'importe ! on n'est pas brutal  ce point. " Julien se fchait de nouveau : " Laissez-moi tranquille, s'il vous plat, cela ne vous regarde pas ! " et il levait encore la main ; mais son beau-pre la saisit brusquement et l'abaissa avec tant de force qu'il la heurta contre le bois du sige, et il cria si violemment : " Si vous ne cessez pas, je descends et je saurai bien vous arrter, moi ! " que le vicomte se calma soudain, et, haussant les paules sans rpondre, il fouetta les btes qui partirent au grand trot. 
:Au dner Julien fut plus charmant que de coutume, comme si rien ne s'tait pass. Jeanne, son pre et Mme Adlade, qui oubliaient vite en leur sereine bienveillance, attendris de le voir aimable, se laissaient aller  la gaiet avec la sensation de bien-tre des convalescents ; et, comme Jeanne reparlait des Briseville, son mari lui-mme plaisanta, mais il ajouta bien vite : " C'est gal, ils ont grand air. " 
:Ils traversrent le bois qu'elle avait parcouru le jour de son mariage, toute mle  celui dont elle devenait pour toujours la compagne, le bois o elle avait reu sa premire caresse, tressailli du premier frisson, pressenti cet amour sensuel qu'elle ne devait connatre enfin que dans le vallon sauvage d'Ota, auprs de la source o ils avaient bu, mlant leurs baisers  l'eau. 
:Elle rpondit avec un sourire gel : " a ne vaut point la Mditerrane. " Mais son pre, s'indignant : " La Mditerrane ! de l'huile, de l'eau sucre, l'eau bleue d'un baquet de lessive. Regarde donc celle-ci comme elle est effrayante avec ses crtes d'cume ! Et songe  tous ces hommes, partis l-dessus, et qu'on ne voit dj plus. " 
:En certains jours cependant, Jeanne se reprenait  rver. Elle s'arrtait doucement de travailler, et, les mains molles, le regard teint, elle refaisait un de ses romans de petite fille, partie en des aventures charmantes. Mais soudain, la voix de Julien qui donnait un ordre au pre Simon l'arrachait  ce bercement de songerie ; et elle reprenait son patient ouvrage en se disant : " C'est fini, tout a " ; et une larme tombait sur ses doigts qui poussaient l'aiguille. 
:Alors sous sa robe colle  ses cuisses ouvertes quelque chose remua. Et de l partit aussitt un bruit singulier, un clapotement, un souffle de gorge trangle qui suffoque ; puis soudain ce fut un long miaulement de chat, une plainte frle et dj douloureuse, le premier appel de souffrance de l'enfant entrant dans la vie. 
:Un maigre feu brlait dans la chemine ; il faisait froid ; l'enfant pleurait. Jeanne n'osait point parler du petit de crainte d'amener une autre crise ; et avait pris la main de sa bonne, en rptant d'un ton machinal : " a ne sera rien, a ne sera rien. " La pauvre fille regardait  la drobe vers la garde, tressaillait aux cris du marmot ; et un reste de chagrin l'tranglant jaillissait encore par moments en un sanglot convulsif, tandis que des larmes rentres faisaient un bruit d'eau dans sa gorge. 
:Julien cependant parlait  peine  sa femme, comme s'il et gard contre elle une grosse colre depuis qu'elle avait refus de renvoyer la bonne. Un jour, il revint sur ce sujet, mais Jeanne tira de sa poche une lettre de la baronne demandant qu'on lui envoyt immdiatement cette fille si on ne la gardait pas aux Peuples. Julien, furieux, cria : " Ta mre est aussi folle que toi. " Mais il n'insista plus. 
:Rosalie gmissait comme si on l'et martyrise, et de temps en temps donnait une secousse pour se dgager et s'enfuir. Jeanne reprit : " Je comprends bien que tu aies honte, mais tu vois que je ne me fche pas, que je te parle doucement. Si je te demande le nom de l'homme, c'est pour ton bien, parce que je sens  ton chagrin qu'il t'abandonne, et que je veux empcher cela. Julien ira le trouver, vois-tu, et nous le forcerons  t'pouser ; et comme nous vous garderons tous les deux, nous le forcerons bien aussi  te rendre heureuse. " 
:Les fermes isoles dans leurs cours carres, derrire leurs rideaux de grands arbres poudrs de frimas, semblaient endormies en leur chemise blanche. Ni hommes ni btes ne sortaient plus ; seules les chemines des chaumires rvlaient la vie cache, par les minces filets de fume qui montaient droit dans l'air glacial. 
:Il riait de son rire bon enfant d'autrefois, et Jeanne lui sauta au cou ; mais elle se sentait justement si mal  l'aise, ce soir-l, si endolorie, si trangement nerveuse qu'elle le pria, tout bas, en lui baisant les lvres, de la laisser dormir seule. Elle lui dit, en quelques mots, son mal : " Je t'en prie, mon chri ; je t'assure que je ne suis pas bien. a ira mieux demain, sans doute. " 
:Deux fois elle se releva pour mettre des bches au foyer, et chercher des robes, des jupes, des vieux vtements qu'elle amoncelait sur sa couche. Rien ne la pouvait rchauffer, ses pieds s'engourdissaient, tandis qu'en ses mollets et jusqu'en ses cuisses des vibrations couraient qui la faisaient se retourner sans cesse, s'agiter, s'nerver  l'excs. 
:Non, elle ne voulait pas couter ni se laisser toucher du bout des doigts ; et elle se jeta dans la salle  manger courant comme devant un assassin. Elle cherchait une issue, une cachette, un coin noir, un moyen de l'viter. Elle se blottit sous la table. Mais dj il ouvrait la porte, sa lumire  la main, rptant toujours : " Jeanne ! " et elle repartit comme un livre, s'lana dans la cuisine, en fit deux fois le tour  la faon d'une bte accule ; et, comme il la rejoignait encore, elle ouvrit brusquement la porte du jardin et s'lana dans la campagne. 
:Puis des visions anciennes passrent devant ses yeux ; cette promenade avec lui dans le bateau du pre Lastique, leur causerie, son amour naissant, le baptme de la barque ; puis elle remonta plus loin jusqu' cette nuit berce de rves  son arrive aux Peuples. Et maintenant ! maintenant ! Oh ! sa vie tait casse, toute joie finie, toute attente impossible ; et l'pouvantable avenir plein de tortures, de trahisons et de dsespoirs lui apparut. Autant mourir, ce serait fini tout de suite. 
:Puis un cauchemar -- tait-ce un cauchemar ? -- l'obsda. Elle tait couche dans sa chambre. Il faisait jour, mais elle ne pouvait pas se lever. Pourquoi ? Elle n'en savait rien. Alors elle entendit un petit bruit sur le plancher, une sorte de grattement, de frlement, et soudain une souris, une petite souris grise passait vivement sur son drap. Une autre aussitt la suivait, puis une troisime qui s'avanait vers la poitrine, de son trot vif et menu. Jeanne n'avait pas peur ; mais elle voulut prendre la bte et lana sa main, sans y parvenir. 
:Petite mre, tante Lison et le baron taient venus, donc elle avait t trs malade. Mais Julien ? Qu'avait-il dit ? Ses parents savaient-ils ? Et Rosalie ? o tait-elle ? Et puis que faire ? Une ide l'illumina -- retourner avec pre et petite mre,  Rouen, comme autrefois. Elle serait veuve ; voil tout. 
:Mais Jeanne, obstine, reprit : " J'ai toute ma raison maintenant, petite maman, je ne dis pas de folies comme j'ai d en dire les jours derniers. Je me sentais malade une nuit, alors j'ai t chercher Julien. Rosalie tait couche avec lui. J'ai perdu la tte de chagrin et je me suis sauve dans la neige pour me jeter  la falaise. " 
:Il lui prit la main, d'une faon tendre, comme autrefois quand il l'endormait avec des histoires. " coute, ma chrie, il faut agir avec prudence. Ne brusquons rien ; tche de supporter ton mari jusqu'au moment o nous aurons pris une rsolution... Tu me le promets ? " Elle murmura : " Je veux bien, mais je ne resterai pas ici quand je serai gurie. " 
:Jeanne, ds qu'elle l'aperut, se dressa brusquement, s'assit, plus ple que ses draps ; et son coeur affol soulevait de ses battements la mince chemise colle  sa peau. Elle ne pouvait parler, respirant  peine, suffoque. Enfin, elle pronona d'une voix coupe par l'motion : " Je... je... n'aurais pas... pas besoin... de t'interroger. Il... il me suffit de te voir ainsi... de... de voir ta... ta honte devant moi. " 
:" J'sais ti m ? C'est le jour qu'il a dn ici la premire fois, qu'il est v'nu m'trouver dans ma chambre. Il s'tait cach dans l'grenier. J'ai pas os crier pour pas faire d'histoire. Il s'est couch avec m ; j'savais pu c'que j'faisais  u moment-l ; il a fait c'qu'il a voulu. J'ai rien dit parce que je le trouvais gentil !... " 
:" C'est trs mal, ce que tu as fait l, ma fille, trs mal ; et le bon Dieu ne te pardonnera pas de sitt. Pense  l'enfer qui t'attend si tu ne gardes pas dsormais une bonne conduite. Maintenant que tu as un enfant, il faut que tu te ranges. Mme la baronne fera sans doute quelque chose pour toi, et nous te trouverons un mari... " 
:C'tait vrai, parbleu, qu'il en avait fait autant, et souvent encore, toutes les fois qu'il avait pu ; et il n'avait pas respect non plus le toit conjugal ; et, quand elles taient jolies, il n'avait jamais hsit devant les servantes de sa femme ! tait-il pour cela un misrable ? Pourquoi jugeait-il si svrement la conduite de Julien alors qu'il n'avait jamais mme song que la sienne pt tre coupable ? 
:Il se leva, s'approcha du lit, et posa sa main tide sur le front de cette dsespre. Ce simple contact l'amollit trangement ; elle se sentit aussitt alanguie, comme si cette forte main de rustre habitue aux gestes qui absolvent, aux caresses rconfortantes, lui et apport dans son toucher un apaisement mystrieux. 
:Le bonhomme, demeur debout, reprit : " Madame, il faut toujours pardonner. Voil un grand malheur qui vous arrive ; mais Dieu, dans sa misricorde, l'a compens par un grand bonheur, puisque vous allez tre mre. Cet enfant sera votre consolation. C'est en son nom que je vous implore, que je vous adjure de pardonner l'erreur de M. Julien. Ce sera un lien nouveau entre vous, un gage de sa fidlit future. Pouvez-vous rester spare de coeur de celui dont vous portez l'oeuvre dans votre flanc ? " 
:Alors le prtre prit la main du jeune homme, et, l'attirant prs du lit, la posa dans la main de sa femme. Il appliqua dessus une petite tape comme pour les unir d'une faon dfinitive ; et, quittant son ton prcheur et professionnel, il dit, d'un air content : " Allons, c'est fait : croyez-moi, a vaut mieux. " 
:L'abb parlait, expliquant, dveloppant ses ides ; et la baronne consentait toujours d'un signe de tte. Il dit enfin, pour conclure : " Donc, c'est entendu, vous donnez  cette fille la ferme de Barville, et je me charge de lui trouver un mari, un brave garon rang. Oh ! avec un bien de vingt mille francs, nous ne manquerons pas d'amateurs. Nous n'aurons que l'embarras du choix. " 
:Le printemps tait venu tout doucement. Les arbres nus frmissaient sous la brise encore frache, mais dans l'herbe humide des fosss, o pourrissaient les feuilles de l'automne, les primevres jaunes commenaient  se montrer. De toute la plaine, des cours de ferme, des champs dtremps, s'levait une senteur d'humidit, comme un got de fermentation. Et une foule de petites pointes vertes sortaient de la terre brune et luisaient aux rayons du soleil. 
:Un aprs-midi, vers quatre heures, comme deux cavaliers, l'homme et la femme, entraient au trot dans la cour prcdant le chteau, Julien, trs anim, pntra dans la chambre de Jeanne. " Vite, vite, descends. Voici les Fourville. Ils viennent en voisins, tout simplement, sachant ton tat. Dis que je suis sorti, mais que je vais rentrer. Je fais un bout de toilette. " 
:Tout  coup, Julien entra. Jeanne stupfaite ne le reconnaissait plus. Il s'tait ras. Il tait beau, lgant et sduisant comme aux jours de leurs fianailles. Il serra la patte velue du comte qui sembla rveill par sa venue, et baisa la main de la comtesse dont la joue d'ivoire rosit un peu, et dont les paupires eurent un tressaillement. 
:Un mardi soir, comme ils taient assis sous le platane, autour d'une table de bois qui portait deux petits verres et un carafon d'eau-de-vie, Jeanne soudain poussa une sorte de cri, et, devenant trs ple, porta les deux mains  son flanc. Une douleur rapide, aigu, l'avait brusquement parcourue, puis s'tait teinte aussitt. 
:Mais, au bout de dix minutes, une autre douleur la traversa qui fut plus longue, bien que moins vive. Elle eut grand-peine  rentrer, presque porte par son pre et son mari. Le court trajet du platane  sa chambre lui parut interminable ; et elle geignait involontairement, demandant  s'asseoir,  s'arrter, accable par une sensation intolrable de pesanteur dans le ventre. 
:Dans le lit les souffrances s'taient un peu apaises, mais une angoisse affreuse treignait Jeanne, une dfaillance dsespre de tout son tre, quelque chose comme le pressentiment, le toucher mystrieux de la mort. Il est de ces moments o elle nous effleure de si prs que son souffle nous glace le coeur. 
:La garde et le mdecin taient penchs sur elle, la maniaient. Ils enlevrent quelque chose ; et bientt ce bruit touff qu'elle avait entendu dj la fit tressaillir ; puis ce petit cri douloureux, ce miaulement frle d'enfant nouveau-n lui entra dans l'me, dans le coeur, dans tout son pauvre corps puis ; et elle voulut, d'un geste inconscient, tendre les bras. 
:Elle voulut connatre son enfant ! Il n'avait pas de cheveux, pas d'ongles, tant venu trop tt, mais lorsqu'elle vit remuer cette larve, qu'elle la vit ouvrir la bouche, pousser des vagissements, qu'elle toucha cet avorton, frip, grimaant, vivant, elle fut inonde d'une joie irrsistible, elle comprit qu'elle tait sauve, garantie contre tout dsespoir, qu'elle tenait l de quoi aimer  ne savoir plus faire autre chose. 
:Ds lors elle n'eut plus qu'une pense : son enfant. Elle devint subitement une mre fanatique, d'autant plus exalte qu'elle avait t plus due dans son amour, plus trompe dans ses esprances. Il lui fallait toujours le berceau prs de son lit, puis, quand elle put se lever, elle resta des journes entires assise contre la fentre, auprs de la couche lgre qu'elle balanait. 
:Elle fut jalouse de la nourrice, et quand le petit tre assoiff tendait les bras vers le gros sein aux veines bleutres, et prenait entre ses lvres goulues le bouton de chair brune et plisse, elle regardait, plie, tremblante, la forte et calme paysanne, avec un dsir de lui arracher son fils, et de frapper, de dchirer de l'ongle cette poitrine qu'il buvait avidement. 
:Puis elle voulut broder elle-mme, pour le parer, des toilettes fines, d'une lgance complique. Il fut envelopp dans une brume de dentelles, et coiff de bonnets magnifiques. Elle ne parlait plus que de cela, coupait les conversations, pour faire admirer un lange, une bavette ou quelque ruban suprieurement ouvrag, et, n'coutant rien de ce qui se disait autour d'elle, elle s'extasiait sur des bouts de linge qu'elle tournait longtemps et retournait dans sa main leve pour mieux voir ; puis soudain elle demandait : " Croyez-vous qu'il sera beau avec a ? " 
:Elle se fcha, pleura, implora ; mais on resta sourd  ses prires. Il fut plac chaque soir auprs de sa nourrice ; et chaque nuit la mre se levait, nu-pieds, et allait coller son oreille au trou de la serrure pour couter s'il dormait paisiblement, s'il ne se rveillait pas, s'il n'avait besoin de rien. 
:Alors Julien se tourna vers elle, la prit  tmoin, comme une associe frustre aussi dans un bnfice espr. Il lui raconta brusquement le complot pour marier Rosalie, le don de la terre de Barville qui valait au moins vingt mille francs. Il rptait : " Mais tes parents sont fous, ma chre, fous  lier ! vingt mille francs ! vingt mille francs ! mais ils ont perdu ta tte ! vingt mille francs pour un btard ! " 
:Julien, tonn de la violence du baron, le considrait fixement. Il reprit d'un ton plus pos : " Mais quinze cents francs suffisaient bien. Elles en ont toutes, des enfants, avant de se marier. Que ce soit  l'un ou  l'autre, a n'y change rien, par exemple. Au lieu qu'en donnant une de vos fermes d'une valeur de vingt mille francs, outre le prjudice que vous nous portez, c'est dire  tout le monde ce qui est arriv ; vous auriez d, au moins, songer  notre nom et  notre situation. " 
:Et petite mre, chez qui la gaiet tait aussi prompte que les larmes, au souvenir de la tte furieuse de son gendre, et de ses exclamations indignes, et de son refus vhment de laisser donner  la fille, sduite par lui, de l'argent qui n'tait pas  lui, heureuse aussi de la bonne humeur de Jeanne, fut secoue par son rire poussif, qui lui emplissait les yeux de pleurs. Alors, le baron partit  son tour, gagn par la contagion ; et tous trois, comme aux bons jours passs, s'amusaient  s'en rendre malades. 
:Mais deux jours plus tard, aprs le djeuner, alors que Julien partait  cheval, un grand gars de vingt-deux  vingt-cinq ans, vtu d'une blouse bleue toute neuve, aux plis raides, aux manches ballonnes, boutonnes aux poignets, franchit sournoisement la barrire, comme s'il et t embusqu l depuis le matin, se glissa le long du foss des Couillard, contourna le chteau et s'approcha,  pas suspects, du baron et des deux femmes, assis toujours sous le platane. 
:Le paysan s'assit aussitt en murmurant : " Vous tes bien honnte. " Puis il attendit comme s'il n'avait plus rien  dire. Au bout d'un assez long silence il se dcida enfin, et, levant son regard vers le ciel bleu : " En v'l du biau temps pour la saison. C'est la terre, qui n'en profite pour c' qu'y'a dj d'sem. " Et il se tut de nouveau. 
:La comtesse et lui parlrent de leurs promenades  cheval. Elle riait un peu de sa manire de monter, l'appelant " le chevalier Trbuche ", et il riait aussi, l'ayant baptise " la reine Amazone ". Un coup de fusil parti sous les fentres fit pousser  Jeanne un petit cri. C'tait le comte qui tuait une sarcelle. 
:Il semblait plus  son aise, en sa demeure, et ravi de voir les visiteurs. Il fit remettre du bois au feu, apporter du vin de Madre et des biscuits ; et soudain il s'cria : " Mais vous allez dner avec nous, c'est entendu. " Jeanne, qui ne quittait jamais la pense de son enfant, refusait ; il insista, et, comme elle s'obstinait  ne pas vouloir, Julien fit un geste brusque d'impatience. Alors elle eut peur de rveiller son humeur mchante et querelleuse ; et, bien que torture  l'ide de ne plus revoir Paul avant le lendemain, elle accepta. 
:On rentra dans le vaste salon o flambait un feu gigantesque. Une sensation de chaleur et de plaisir rendait joyeux ds la porte. Alors le comte, mis en gaiet, saisit sa femme dans ses bras d'athlte, et, l'levant comme un enfant jusqu' sa bouche, il lui colla sur les joues deux gros baisers de brave homme satisfait. 
:Et Jeanne, souriante, regardait ce bon gant qu'on disait un ogre au seul aspect de ses moustaches ; et elle pensait : " Comme on se trompe, chaque jour, sur tout le monde. " Ayant alors, presque involontairement, report les yeux sur Julien, elle le vit debout dans l'embrasure de la porte, horriblement ple, et l'oeil fix sur le comte. Inquite, elle s'approcha de son mari, et,  voix basse : " Es-tu malade ? Qu'as-tu donc ? " Il rpondit d'un ton courrouc : " Rien, laisse-moi tranquille. J'ai eu froid. " 
:Quand on passa dans la salle  manger, le comte demanda la permission de laisser entrer ses chiens ; et ils vinrent aussitt se planter sur leur derrire,  droite et  gauche de leur matre. Il leur donnait  tout moment quelque morceau et caressait leurs longues oreilles soyeuses. Les btes tendaient la tte, remuaient la queue, frmissaient de contentement. 
:La torche faisait ramper sur l'eau des tranes de feu tranges et mouvantes, jetait des lueurs dansantes sur les roseaux, illuminait le rideau de sapins. Et soudain, la barque ayant tourn, une ombre colossale, fantastique, une ombre d'homme se dressa sur cette lisire claire du bois. La tte dpassait les arbres, se perdait dans le ciel, et les pieds plongeaient dans l'tang. Puis l'tre dmesur leva les bras comme pour prendre les toiles. Ils se dressrent brusquement, ces bras immenses, puis retombrent ; et on entendit aussitt un petit cri d'eau fouette. 
:Jeanne et Julien considraient ce prsent royal quand entrrent le marquis et la marquise. La femme tait poudre, aimable par fonction et manire par dsir de sembler condescendante. L'homme, gros personnage  cheveux blancs relevs droit sur la tte, mettait en ses gestes, en sa voix, en toute son attitude, une hauteur qui disait son importance. 
:Souvent, quand la mre le tenait en ses bras, le caressait avec ces frnsies de tendresse qu'ont les femmes pour leurs enfants, elle le prsentait au pre, en lui disant : " Mais embrasse-le donc ; on dirait que tu ne l'aimes pas. " Il effleurait du bout des lvres, d'un air dgot, le front glabre du marmot en dcrivant un cercle de tout son corps, comme pour ne point rencontrer les petites mains remuantes et crispes. Puis il s'en allait brusquement ; on et dit qu'une rpugnance le chassait. 
:Le comte paraissait adorer Paul. Il le tenait sur ses genoux pendant toute la dure des visites, ou mme pendant des aprs-midi tout entiers. Il le maniait d'une faon dlicate dans ses grosses mains de colosse, lui chatouillait le bout du nez avec la pointe de ses longues moustaches, puis l'embrassait par lans passionns,  la faon des mres. Il souffrait continuellement de ce que son mariage demeurt strile. 
:Puis ils commencrent les excursions. Ils allaient toujours deux par deux ; la comtesse et Julien devant, le comte et Jeanne cent pas derrire. Ceux-ci causaient tranquillement, comme deux amis, car ils taient devenus amis par le contact de leurs mes droites, de leurs coeurs simples ; ceux-l parlaient bas souvent, riaient parfois par clats violents, se regardaient soudain comme si leurs yeux avaient  se dire des choses que ne prononaient pas leurs bouches ; et ils partaient brusquement au galop, pousss par un dsir de fuir, d'aller plus loin, trs loin. 
:Un soir, en rentrant, comme la comtesse excitait sa jument, la piquant, puis la retenant par secousses brusques, on entendit plusieurs fois Julien lui rpter : " Prenez garde, prenez donc garde, vous allez tre emporte. " Elle rpliqua : " Tant pis ; ce n'est pas votre affaire ", d'un ton si clair et si dur que les paroles nettes sonnrent par la campagne comme si elles taient suspendues dans l'air. 
:Puis la comtesse, pendant le mois qui suivit, se montra joyeuse comme elle ne l'avait jamais t. Elle venait plus souvent aux Peuples, riait sans cesse, embrassait Jeanne avec des lans de tendresse. On et dit qu'un mystrieux ravissement tait descendu sur sa vie. Son mari, tout heureux lui-mme, ne la quittait point des yeux, et tchait  tout instant de toucher sa main, sa robe, dans un redoublement de passion. 
:Depuis les douces matines jusqu'aux calmes et tides soires, le soleil faisait germer toute la surface de la terre. C'tait une brusque et puissante closion de tous les germes en mme temps, une de ces irrsistibles pousses de sve, une de ces ardeurs  renatre que la nature montre quelquefois en des annes privilgies qui feraient croire  des rajeunissements du monde. 
:Un matin, comme elle somnolait ainsi, une vision la traversa, une vision rapide de ce trou ensoleill au milieu des sombres feuillages, dans le petit bois prs d'tretat. C'est l que, pour la premire fois, elle avait senti frmir son corps auprs de ce jeune homme qui l'aimait alors ; c'est l qu'il avait balbuti, pour la premire fois, le timide dsir de son coeur ; c'est aussi l qu'elle avait cru toucher tout  coup l'avenir radieux de ses esprances. 
:Un calme brlant et souverain descendait du soleil, insensiblement, en bue d'or ; et Jeanne allait au pas de son bidet, berce, heureuse. De temps en temps elle levait les yeux pour regarder un tout petit nuage blanc, gros comme une pince de coton, un flocon de vapeur suspendu, oubli, rest l-haut, tout seul, au milieu du ciel bleu. 
:Elle descendit dans la valle qui va se jeter  la mer entre ces grandes arches de la falaise qu'on nomme les portes d'tretat, et tout doucement elle gagna le bois. Il pleuvait de la lumire  travers la verdure encore grle. Elle cherchait l'endroit sans le retrouver, errant par les petits chemins. 
:Elle attendit un quart d'heure, vingt minutes, surprise, sans comprendre ce qu'ils pouvaient faire. Comme elle avait mis pied  terre, et ne remuait plus, appuye contre un tronc d'arbre, deux petits oiseaux, sans la voir, s'abattirent dans l'herbe tout prs d'elle, l'un d'eux s'agitait, sautillait autour de l'autre, les ailes souleves et vibrantes, saluant de la tte et ppiant ; et tout  coup ils s'accouplrent. 
:Jeanne fut surprise comme si elle et ignor cette chose ; puis elle se dit : " C'est vrai, c'est le printemps ", puis une autre pense lui vint, un soupon. Elle regarda de nouveau le gant, les cravaches, les deux chevaux abandonns ; et elle se remit brusquement en selle avec une irrsistible envie de fuir. 
:Elle galopait maintenant en retournant aux Peuples. Sa tte travaillait, raisonnait, unissait les faits, rapprochait les circonstances. Comment n'avait-elle pas devin plus tt ? Comment n'avait-elle rien vu ? Comment n'avait-elle pas compris les absences de Julien, le recommencement de ses lgances passes, puis l'apaisement de son humeur ? Elle se rappelait aussi les brusqueries nerveuses de Gilberte, ses clineries exagres, et, depuis quelque temps, cette espce de batitude o elle vivait, et dont le comte tait heureux. 
:Elle les attendit avec une impatience grandissante, comme si elle et prouv, en dehors mme de son affection filiale, un besoin nouveau de frotter son coeur  des coeurs honntes ; de causer, l'me ouverte, avec des gens purs, sains de toute infamie, dont la vie, et toutes les actions, et toutes les penses et tous les dsirs avaient toujours t droits. 
:Ce qu'elle sentait maintenant, c'tait une sorte d'isolement de sa conscience juste au milieu de toutes ces consciences dfaillantes ; et bien qu'elle et appris soudain  dissimuler, bien qu'elle accueillt la comtesse, la main tendue et la lvre souriante, cette sensation de vide, de mpris pour les hommes, elle la sentait grandir, l'envelopper ; et chaque jour les petites nouvelles du pays lui jetaient  l'me un dgot plus grand, une plus haute msestime des tres. 
:Et Jeanne, dont les sens teints ne s'agitaient plus, dont le coeur meurtri, l'me sentimentale semblaient seuls remus par les souffles tides et fconds, qui rvait, exalte sans dsirs, passionne pour des songes et morte aux besoins charnels, s'tonnait, pleine d'une rpugnance qui devenait haineuse, de cette sale bestialit. 
:Mais elle demeura saisie, et presque dfaillante, quand elle aperut petite mre. La baronne, en ces six mois d'hiver, avait vieilli de dix ans. Ses joues normes, flasques, tombantes, s'taient empourpres, comme gonfles de sang ; son oeil semblait teint ; et elle ne remuait plus que souleve sous les deux bras ; sa respiration pnible tait devenue sifflante, et si difficile, qu'on prouvait prs d'elle une sensation de gne douloureuse. 
:Quelquefois Jeanne, entrant brusquement, la trouvait pleurant, pleurant des larmes tristes. Elle s'criait : " Qu'as-tu, petite mre ? " Et la baronne, aprs un long soupir, rpondait : " Ce sont mes reliques qui m'ont fait a. On remue des choses qui ont t si bonnes et qui sont finies ! Et puis, il y a des personnes auxquelles on ne pensait plus gure et qu'on retrouve tout d'un coup. On croit les voir, et les entendre, et a vous produit un effet pouvantable. Tu connatras a, plus tard. " 
:Quand le baron survenait en ces instants de mlancolie, il murmurait : " Jeanne, ma chrie, si tu m'en crois, brle tes lettres, toutes tes lettres, celles de ta mre, les miennes, toutes. Il n'y a rien de plus terrible, quand on est vieux, que de remettre le nez dans sa jeunesse. " Mais Jeanne aussi gardait sa correspondance, prparait sa " bote aux reliques ", obissant, bien qu'elle diffrt en tout de sa mre,  une sorte d'instinct hrditaire de sentimentalit rveuse. 
:Elle aperut, de loin, des gens en tas sous le platane. Elle s'lana et, le groupe s'tant ouvert, elle vit sa mre tendue par terre, la tte soutenue par deux oreillers. La figure tait toute noire, les yeux ferms, et sa poitrine, qui depuis vingt ans haletait, ne bougeait plus. La nourrice saisit l'enfant dans les bras de la jeune femme, et l'emporta. 
:Jeanne, hagarde, demandait : " Qu'est-il arriv ? Comment est-elle tombe ? Qu'on aille chercher le mdecin, " Et comme elle se retournait, elle aperut le cur, prvenu on ne sait comment. Il offrit ses soins, s'empressa en relevant les manches de sa soutane. Mais le vinaigre, l'eau de Cologne, les frictions demeurrent inefficaces. " Il faudrait la dvtir et la coucher ", dit le prtre. 
:Le fermier Joseph Couillard se trouvait l ainsi que le pre Simon et Ludivine. Aids de l'abb Picot, ils voulurent emporter la baronne ; mais, quand ils la soulevrent, la tte s'abattit en arrire, et la robe qu'ils avaient saisie se dchirait, tant sa grosse personne tait pesante et difficile  remuer. Alors Jeanne se mit  crier d'horreur. On reposa par terre le corps norme et mou. 
:Au bout d'une heure on la laissa revenir. Aucun espoir ne subsistait. L'appartement tait arrang maintenant en chambre mortuaire. Julien et le prtre parlaient bas prs d'une fentre. La veuve Dentu, assise dans un fauteuil, d'une faon confortable, en femme habitue aux veilles et qui se sent chez elle dans une maison ds que la mort vient d'y entrer, paraissait assoupie dj. 
:La nuit tombait. Le cur s'avana vers Jeanne, lui prit les mains, l'encouragea, dversant, sur ce coeur inconsolable, l'onde onctueuse des consolations ecclsiastiques. Il parla de la trpasse, la clbra en termes sacerdotaux, et, triste de cette fausse tristesse de prtre pour qui les cadavres sont bienfaisants, il s'offrit  passer la nuit en prires auprs du corps. 
:Mais Jeanne,  travers ses larmes convulsives, refusa. Elle voulait tre seule, toute seule en cette nuit d'adieux. Julien s'avana : " Mais ce n'est pas possible, nous resterons tous les deux. " Elle faisait " non " de la tte, incapable de parler davantage. Elle put dire enfin : " C'est ma mre, ma mre. Je veux tre seule  la veiller. " Le mdecin murmura : " Laissez-la faire  sa guise, la garde pourra rester dans la chambre  ct. " 
:Elle se rappelait les visites de petite mre au parloir du couvent, la faon dont elle lui tendait le sac de papier plein de gteaux, une multitude de petits dtails, de petits faits, de petites tendresses, des paroles, des intonations, des gestes familiers, les plis de ses yeux quand elle riait, son grand soupir essouffl quand elle venait de s'asseoir. 
:On allait la clouer dans une caisse et l'enfouir, et ce serait fini. On ne la verrait plus. tait-ce possible ? Comment ? Elle n'aurait plus sa mre ? Cette chre figure si familire, vue ds qu'on a ouvert les yeux, aime ds qu'on a ouvert les bras, ce grand dversoir d'affection, cet tre unique, la mre, plus important pour le coeur que tout le reste des tres, tait disparu. Elle n'avait plus que quelques heures  regarder son visage, ce visage immobile et sans pense ; et puis rien, plus rien, un souvenir. 
:Puis elle ne l'entendit plus. Alors elle remarqua le tic-tac lger de la pendule et un autre petit bruit, ou plutt un bruissement presque imperceptible. C'tait la montre de petite mre qui continuait  marcher, oublie dans la robe jete sur une chaise au pied du lit. Et soudain un vague rapprochement entre cette morte et cette mcanique qui ne s'tait point arrte raviva la douleur aigu au coeur de Jeanne. 
:Trs proche peut-tre ? Dans cette chambre, autour de cette chair inanime qu'elle avait quitte ! Et brusquement Jeanne crut sentir un souffle l'effleurer, comme le contact d'un esprit. Elle eut peur, une peur atroce, si violente qu'elle n'osait plus remuer, ni respirer, ni se retourner pour regarder derrire elle. Son coeur battait comme dans les pouvantes. 
:Et soudain l'invisible insecte reprit son vol et se remit  heurter les murs en tournoyant. Elle frissonna des pieds  la tte, puis, rassure tout  coup quand elle eut reconnu le ronflement de la bte aile, elle se leva, et se retourna. Ses yeux tombrent sur le secrtaire aux ttes de sphinx, le meuble aux reliques. 
:C'tait l'ancienne correspondance de son grand-pre et de sa grand-mre, qu'elle n'avait point connus. Elle voulait leur tendre les bras par-dessus le corps de leur fille, aller vers eux en cette nuit funbre comme s'ils eussent souffert aussi, former une sorte de chane mystrieuse de tendresse entre ceux-l morts autrefois, celle qui venait de disparatre  son tour, et elle-mme reste encore sur la terre. 
:La premire commenait par " Ma chrie ". Une autre par " Ma belle petite-fille ", puis c'taient " Ma chre petite ", -- " Ma mignonne ", -- " Ma fille adore ", puis " Ma chre enfant ", -- " Ma chre Adlade ", -- " Ma chre fille ", selon qu'elles s'adressaient  la fillette,  la jeune fille, et, plus tard,  la jeune femme. 
:Et tout cela tait plein de tendresses passionnes et puriles, de mille petites choses intimes, de ces grands et simples vnements du foyer, si mesquins pour les indiffrents : " Pre a la grippe ; la bonne Hortense s'est brle au doigt ; le chat " Croquerat " est mort ; on a abattu le sapin  droite de la barrire ; mre a perdu son livre de messe en revenant de l'glise, elle pense qu'on le lui a vol. " 
:Elle s'attendrissait  ces dtails qui lui semblaient des rvlations ; comme si elle ft entre tout  coup dans toute la vie passe, secrte, la vie du coeur de petite mre. Elle regardait le corps gisant ; et, brusquement, elle se mit  lire tout haut,  lire pour la morte, comme pour la distraire, la consoler. 
:Dans une autre : " J'ai pass une nuit de dlire  te dsirer vainement. J'avais ton corps dans mes bras, ta bouche sous mes lvres, tes yeux sous mes yeux. Et puis je me sentais des rages  me jeter par la fentre en songeant qu' cette heure-l mme tu dormais  son ct, qu'il te possdait  son gr... " 
:Et soudain, la tte perdue, elle rejeta d'une secousse ces papiers infmes, comme elle et rejet quelque bte venimeuse monte sur elle, et elle courut  la fentre, et elle se mit  pleurer affreusement avec des cris involontaires qui lui dchiraient la gorge ; puis, tout son tre se brisant, elle s'affaissa au pied de la muraille, et, cachant son visage pour qu'on n'entendt point ses gmissements, elle sanglota abme dans un dsespoir insondable. 
:Quand il n'y eut plus qu'un amas de cendres au fond du foyer, elle retourna s'asseoir auprs de la fentre ouverte comme si elle n'et plus os rester auprs de la morte, et elle se remit  pleurer, la figure dans ses mains, et gmissant d'un ton navr, d'un ton de plainte dsole : " Oh ! ma pauvre maman, oh ! ma pauvre maman ! " 
:Et une atroce rflexion lui vint : -- si petite mre n'tait pas morte, par hasard, si elle n'tait qu'endormie d'un sommeil lthargique, si elle allait soudain se lever, parler ? -- La connaissance de l'affreux secret n'amoindrirait-elle pas son amour filial ? L'embrasserait-elle des mmes lvres pieuses ? La chrirait-elle de la mme affection sacre ? Non. Ce n'tait pas possible ! Et cette pense lui dchira le coeur. 
:On voyait par la fentre les voitures tourner  la grille, s'en venant au trot. Et des voix rsonnaient dans le grand vestibule. Des femmes en noir entraient peu  peu dans la chambre, des femmes que Jeanne ne connaissait point. La marquise de Coutelier et la vicomtesse de Briseville l'embrassrent. 
:Il gurit ; mais elle demeura pouvante par cette ide qu'il pouvait mourir. Alors que ferait-elle ? que deviendrait-elle ? Et tout doucement se glissa dans son coeur le vague besoin d'avoir un autre enfant. Bientt elle en rva, reprise tout entire par son ancien dsir de voir autour d'elle deux petits tres, un garon et une fille. Et ce fut une obsession. 
:Elle y et renonc peut-tre ; mais voil que, chaque nuit, elle se mit  rver d'une fille ; et elle la voyait jouant avec Paul sous le platane ; et parfois elle sentait une sorte de dmangeaison de se lever, et d'aller, sans prononcer un mot, trouver son mari dans sa chambre. Deux fois mme elle se glissa jusqu' sa porte ; puis elle revint vivement, le coeur battant de honte. 
:Accoutum aux promiscuits et aux moeurs sans dignit des campagnes, il fut tonn de cette rvlation ; puis tout  coup il crut deviner le dsir vritable de la jeune femme. Il la regarda de coin, plein de bienveillance et de sympathie pour sa dtresse : " Oui, je saisis parfaitement. Je comprends que votre... votre veuvage vous pse. Vous tes jeune, bien portante. Enfin, c'est naturel, trop naturel. " 
:Un soir, au dner, Julien la regarda d'une faon singulire avec un certain pli souriant des lvres qu'elle lui connaissait en ses heures de gouaillerie. Il eut mme  son gard une sorte de galanterie imperceptiblement ironique ; et comme ils se promenaient ensuite dans la grande avenue de petite mre, il lui dit tout bas dans l'oreille : " Il parat que nous sommes raccommods. " 
:Rsolue maintenant et sans timidit pudique, elle rpondit immdiatement : " Mon mari ne veut plus d'enfants. " L'abb se retourna vers elle, intress tout  fait, prt  fouiller avec une curiosit de prtre dans ces mystres du lit qui lui rendaient plaisant le confessionnal. Il demanda : " Comment a ? " Alors, malgr sa dtermination, elle se troubla pour expliquer : " Mais il... il... il refuse de me rendre mre. " 
:Puis il rflchit quelques instants, et, d'une voix tranquille, comme s'il lui et parl de la rcolte qui venait bien, il lui traa un plan de conduite habile, rglant tous les points : " Vous n'avez qu'un moyen, ma chre enfant, c'est de lui faire accroire que vous tes grosse. Il ne s'observera plus ; et vous le deviendrez pour de vrai. " 
:Elle se sentait de nouveau presque heureuse, s'tonnant de la promptitude avec laquelle s'tait adoucie sa douleur aprs la mort de sa mre. Elle s'tait crue inconsolable ; et voil qu'en deux mois  peine cette plaie vive se fermait. Il ne lui restait plus qu'une mlancolie attendrie, comme un voile de chagrin jet sur sa vie. Aucun vnement ne lui paraissait plus possible. Ses enfants grandiraient, l'aimeraient ; elle vieillirait tranquille, contente, sans s'occuper de son mari. 
:Vers la fin du mois de septembre, l'abb Picot vint faire une visite de crmonie avec une soutane neuve qui ne portait encore que huit jours de taches ; et il prsenta son successeur, l'abb Tolbiac. C'tait un tout jeune prtre maigre, fort petit,  la parole emphatique, et dont les yeux, cercls de noir et caves, indiquaient une me violente. Le vieux cur tait nomm doyen de Goderville. 
:Malgr son avancement il ne semblait pas gai. Il disait : " a me cote, a me cote, madame la comtesse. Voil dix-huit ans que je suis ici. Oh ! la commune rapporte peu et ne vaut point grand-chose. Les hommes n'ont pas plus de religion qu'il ne faut, et les femmes, les femmes, voyez-vous, n'ont gure de conduite. Les filles ne passent  l'glise pour le mariage qu'aprs avoir fait un plerinage  Notre- Dame du Gros-Ventre, et la fleur d'oranger ne vaut pas cher dans le pays. Tant pis, je l'aimais, moi. " 
:Le nouveau cur rpondit avec rudesse : " Nous pensons diffremment ; il est inutile d'insister. " Et l'abb Picot se remit  regretter son village, la mer qu'il voyait des fentres du presbytre, les petites valles en entonnoir o il allait rciter son brviaire, en regardant au loin passer les bateaux. 
:Huit jours plus tard, l'abb Tolbiac revint. Il parla des rformes qu'il accomplissait comme aurait pu le faire un prince prenant possession de son royaume. Puis il pria la comtesse de ne point manquer l'office du dimanche, et de communier  toutes les ftes. " Vous et moi, disait-il, nous sommes la tte du pays ; nous devons le gouverner et nous montrer toujours comme un exemple  suivre. Il faut que nous soyons unis pour tre puissants et respects. L'glise et le chteau se donnant la main, la chaumire nous craindra et nous obira. " 
:D'une inflexible svrit pour lui-mme, il se montrait pour les autres d'une implacable intolrance. Une chose surtout le soulevait de colre et d'indignation, l'amour. Il en parlait dans ses prches avec emportement, en termes crus, selon l'usage ecclsiastique, jetant sur cet auditoire de rustres des priodes tonnantes contre la concupiscence ; et il tremblait de fureur, trpignait, l'esprit hant des images qu'il voquait dans ses fureurs. 
:Les grands gars et les filles se coulaient des regards sournois  travers l'glise ; et les vieux paysans, qui aiment toujours  plaisanter sur ces choses-l, dsapprouvaient l'intolrance du petit cur en retournant  la ferme aprs l'office,  ct du fils en blouse bleue et de la fermire en mante noire. Et toute la contre tait en moi. 
:Ils se promenaient tous deux le long de la grande alle de la baronne en parlant du Christ et des Aptres, et de la Vierge et des Pres de l'glise, comme s'ils les eussent connus. Ils s'arrtaient parfois pour se poser des questions profondes qui les faisaient divaguer mystiquement, elle, se perdant en des raisonnements potiques qui montaient au ciel comme des fuses, lui plus prcis, arguant comme un avou monomane qui dmontrerait mathmatiquement la quadrature du cercle. 
:Jeanne, dsole, priait le Seigneur, implorait son pre ; mais il rpondait toujours : " Il faut combattre ces hommes-l, c'est notre droit et notre devoir. Ils ne sont pas humains. " Il rptait, en secouant ses longs cheveux blancs : " Ils ne sont pas humains ; ils ne comprennent rien, rien, rien. Ils agissent dans un rve fatal ; ils sont anti-physiques. " Et il criait " Anti-physiques ! " comme s'il et jet une maldiction. 
:Juste sur son chemin, au milieu de la cour, un tas d'enfants, ceux de la maison et ceux des voisins attroups autour de la loge de la chienne Mirza, contemplaient curieusement quelque chose, avec une attention concentre et muette. Au milieu d'eux le baron, les mains derrire le dos, regardait aussi avec curiosit. On et dit un matre d'cole. Mais, quand il vit de loin le prtre, il s'en alla pour viter de le rencontrer, de le saluer, de lui parler. 
:Le prtre ne revint pas, mais, le dimanche suivant, il lana du haut de la chaire des imprcations, des maldictions et des menaces contre le chteau, disant qu'il faut porter le fer rouge dans les plaies, anathmatisant le baron qui s'en amusa, et marquant d'une allusion voile, encore timide, les nouvelles amours de Julien. Le vicomte fut exaspr, mais la crainte d'un scandale affreux teignit sa colre. 
:Mais voil qu'un jour, au moment o ils quittaient ce refuge, ils aperurent l'abb Tolbiac assis presque cach dans les joncs marins de la cte. " Il faudra laisser nos chevaux dans le ravin, dit Julien, ils pourraient nous dnoncer de loin. " Et ils prirent l'habitude d'attacher les btes dans un repli du val plein de broussailles. 
:Elle descendit vivement pour le recevoir et, quand elle fut en face de lui, elle le pensa devenu fou. Il tait coiff d'une grosse casquette fourre qu'il ne portait que chez lui, vtu de sa blouse de chasse, et si ple que sa moustache rousse, qui ne tranchait point d'ordinaire sur son teint color, semblait une flamme. Et ses yeux taient hagards, roulaient, comme vides de pense. 
:Alors il s'assit, comme si ses jambes se fussent brises, il ta sa coiffure et s'essuya le front avec son mouchoir, plusieurs fois, par un geste machinal ; puis se relevant d'une secousse, il s'avana vers la jeune femme, les deux mains tendues, la bouche ouverte, prt  parler,  lui confier quelque affreuse douleur ; puis il s'arrta, la regarda fixement, pronona dans une sorte de dlire : " Mais c'est votre mari... vous aussi... " Et il s'enfuit du ct de la mer. 
:Ds qu'il les eut aperus, le comte se coucha contre terre, puis il se trana sur les mains et sur les genoux, semblable  une sorte de monstre avec son grand corps souill de boue et sa coiffure en poil de bte. Il rampa jusqu' la cabane solitaire et se cacha dessous pour n'tre point dcouvert par les fentes des planches. 
:Il ne bougeait plus ; il semblait attendre. Un temps assez long s'coula ; et tout  coup il se releva, fangeux de la tte aux pieds. Avec un geste forcen il poussa le verrou qui fermait l'auvent au-dehors, et, saisissant les brancards, il se mit  secouer cette niche comme s'il et voulu la briser en pices. Puis soudain, il s'attela, pliant sa haute taille dans un effort dsespr, tirant comme un boeuf, et haletant ; et il entrana, vers la pente rapide, la maison voyageuse et ceux qu'elle enfermait. 
:" Qu qui faisaient dans c't cahute ? " dit une femme. Alors, le vieux pauvre raconta qu'ils s'taient apparemment rfugis l-dedans pour se mettre  l'abri d'une bourrasque, et que le vent furieux avait d chavirer et prcipiter la cabane. Et il expliquait que lui-mme allait s'y cacher quand il avait vu les chevaux attachs aux brancards, et compris par l que la place tait occupe. 
:Il ajouta d'un air satisfait : " Sans a, c'est moi qu'j'y passais. " Une voix dit : " a aurait-il pas mieux valu ? " Alors, le bonhomme se mit dans une colre terrible : " Pourquoi qu'a aurait mieux valu ? Parce qu'je sieus pauvre et qu'i sont riches ! Guettez-les,  c't'heure... " Et, tremblant, dguenill, ruisselant d'eau, sordide avec sa barbe mle et ses longs cheveux coulant du chapeau dfonc, il montrait les deux cadavres du bout de son bton crochu ; et il dclara : " J'sommes tous gaux, l-devant. " 
:Elle ne vit rien de l'enterrement de Julien ; elle n'en sut rien. Elle s'aperut seulement au bout d'un jour ou deux que tante Lison tait revenue ; et, dans les cauchemars fivreux qui la hantaient, elle cherchait obstinment  se rappeler depuis quand la vieille fille tait repartie des Peuples,  quelle poque, dans quelles circonstances. Elle n'y pouvait parvenir, mme en ses heures de lucidit, sre seulement qu'elle l'avait vue aprs la mort de petite mre. 
:Elle demeura trois mois dans sa chambre, devenue si faible et si ple qu'on la croyait et qu'on la disait perdue. Puis peu  peu elle se ranima. Petit pre et tante Lison ne la quittaient pas, installs tous deux aux Peuples. Elle avait gard de cette secousse une maladie nerveuse ; le moindre bruit la faisait dfaillir, et elle tombait en de longues syncopes provoques par les causes les plus insignifiantes. 
:De rares visites taient changes avec les Briseville et les Coutelier. Le maire et le mdecin troublaient seuls la solitude du vieux chteau. Jeanne, depuis le meurtre de la chienne et les soupons que lui avait inspirs le prtre lors de la mort horrible de la comtesse et de Julien, n'entrait plus  l'glise, irrite contre le Dieu qui pouvait avoir de pareils ministres. 
:Alors une crainte se rpandit, une terreur de sa force cache. Ses confrres eux-mmes, prtres ignorants des campagnes, pour qui Belzbuth est article de foi, qui, troubls par les prescriptions minutieuses des rites en cas de manifestation de cette puissance du mal, en arrivent  confondre la religion avec la magie, considraient l'abb Tolbiac comme un peu sorcier ; et ils le respectaient autant pour le pouvoir obscur qu'ils lui supposaient que pour l'inattaquable austrit de sa vie. 
:Quand elle se trouvait seule, toute seule avec Paul, elle lui parlait, tout bas, du bon Dieu. Il l'coutait  peu prs quand elle lui racontait les histoires miraculeuses des premiers temps du monde ; mais, quand elle lui disait qu'il faut aimer, beaucoup, beaucoup le bon Dieu, il rpondait parfois : " O qu'il est, tante ? " Alors elle montrait le ciel avec son doigt : " L-haut, Poulet, mais il ne faut pas le dire. " Elle avait peur du baron. 
:Lise un matin vint trouver Jeanne et lui reprsenta qu'on ne pouvait laisser plus longtemps le petit sans instruction religieuse et sans remplir ses premiers devoirs. Elle argumenta de toutes les faons, invoquant mille raisons, et, avant tout, l'opinion des gens qu'ils voyaient. La mre, trouble, indcise, hsitait, affirmant qu'on pouvait attendre encore. 
:Il en fut de mme l'an suivant. Alors le baron exaspr jura que l'enfant n'avait pas besoin de croire  cette niaiserie,  ce symbole puril de la transsubstantiation, pour tre un honnte homme ; et il fut dcid qu'il serait lev en chrtien, mais non pas en catholique pratiquant, et qu' sa majorit il demeurerait libre de devenir ce qu'il lui plairait. 
:Les paysans aussi la blmaient entre eux de n'avoir point fait faire  Poulet sa premire communion. Ils n'allaient point aux offices, n'approchaient point des sacrements, ou bien ne les recevaient qu' Pques selon les prescriptions formelles de l'glise ; mais pour les mioches, c'tait autre chose ; et tous auraient recul devant l'audace d'lever un enfant hors de cette loi commune, parce que la Religion, c'est la Religion. 
:Le baron prit la direction des tudes de Paul, et le mit au latin. La mre n'avait plus qu'une recommandation : " Surtout ne le fatigue pas ", et elle rdait, inquite, prs de la chambre aux leons, petit pre lui en ayant interdit l'entre parce qu'elle interrompait  tout instant l'enseignement pour demander : " Tu n'as pas froid aux pieds, Poulet ? " Ou bien : " Tu n'as pas mal  la tte, Poulet ? " Ou bien pour arrter le matre : " Ne le fais pas tant parler, tu vas lui fatiguer la gorge. " 
:Son pre se leva, vint s'asseoir auprs d'elle, la prit dans ses bras. " Et moi, Jeanne ? " Elle le saisit brusquement par le cou, l'embrassa avec violence, puis, toute suffoque encore, elle articula au milieu d'tranglements : " Oui. Tu as raison... peut-tre... petit pre. J'tais folle, mais j'ai tant souffert. Je veux bien qu'il aille au collge. " 
:Jeanne et Poulet s'treignirent longtemps. Tante Lison restait derrire, oublie tout  fait et la figure dans son mouchoir. Mais le baron, qui s'attendrissait, abrgea les adieux en entranant sa fille. La calche attendait devant la porte ; ils montrent dedans tous trois et s'en retournrent dans la nuit vers les Peuples. 
:Et une inquitude incessante agitait son me. Elle se mit  rder par le pays, se promenant seule avec le chien Massacre pendant des jours entiers, en rvassant dans le vide. Parfois elle restait assise durant tout un aprs-midi  regarder la mer du haut de la falaise ; parfois, elle descendait jusqu' Yport  travers le bois, refaisant des promenades anciennes dont le souvenir la poursuivait. Comme c'tait loin, comme c'tait loin, le temps o elle parcourait ce mme pays, jeune fille, et grise de rves. 
:Chaque fois qu'elle revoyait son fils, il lui semblait qu'ils avaient t spars pendant dix ans. Il devenait homme de mois en mois ; de mois en mois elle devenait une vieille femme. Son pre paraissait son frre, et tante Lison, qui ne vieillissait point, reste fane ds son ge de vingt-cinq ans, avait l'air d'une soeur ane. 
:Bien que Paul et la tte de plus que sa mre, elle le traitait toujours comme un marmot, lui demandant encore : " Tu n'as pas froid aux pieds, Poulet ? " et, quand il se promenait devant le perron, aprs djeuner, en fumant une cigarette, elle ouvrait la fentre pour lui crier : " Ne sors pas nu-tte, je t'en prie, tu vas attraper un rhume de cerveau. " 
:Il lui parut chang sans qu'elle se rendt compte en quoi. Il semblait anim, parlait d'une voix plus mle. Et soudain il lui dit, comme une chose toute naturelle : " Sais-tu, maman, puisque tu es venue aujourd'hui, je n'irai pas aux Peuples dimanche prochain, parce que nous recommenons notre fte. " 
:Elle resta toute saisie, suffoque comme s'il et annonc qu'il partait pour le Nouveau Monde ; puis, quand elle put enfin parler : " Oh ! Poulet, qu'as-tu ? dis-moi, que se passe-t-il ? " Il se mit  rire et l'embrassa : " Mais rien de rien, maman. Je vais m'amuser, avec des amis, c'est de mon ge." 
:Elle ne trouva pas un mot  rpondre, et, quand elle fut toute seule dans la voiture, des ides singulires l'assaillirent. Elle ne l'avait plus reconnu son Poulet, son petit Poulet de jadis. Pour la premire fois elle s'apercevait qu'il tait grand, qu'il n'tait plus  elle, qu'il allait vivre de son ct sans s'occuper des vieux. Il lui semblait qu'en un jour il s'tait transform. Quoi ! c'tait son fils, son pauvre petit enfant qui lui faisait autrefois repiquer des salades, ce fort garon barbu dont la volont s'affirmait ! 
:Mais, un matin, un vieil homme assez mal vtu demanda en franais d'Allemagne : " Matame la vicomtesse. " Et, aprs beaucoup de saluts crmonieux, il tira de sa poche un portefeuille sordide en dclarant : " Ch un btit bapier bour fous ", et il tendit, en le dpliant, un morceau de papier graisseux. Elle lut, relut, regarda le Juif, relut encore et demanda : " Qu'est-ce que cela veut dire ? " 
:Le grand-pre et la mre partirent aussitt pour Le Havre ; mais en arrivant au collge, ils apprirent que depuis un mois Paul n'y tait point venu. Le principal avait reu quatre lettres signes de Jeanne pour annoncer un malaise de son lve, et ensuite pour donner des nouvelles. Chaque lettre tait accompagne d'un certificat de mdecin ; le tout faux, naturellement. Ils furent atterrs, et ils restaient l, se regardant. 
:Elle reut une lettre de l'abb Tolbiac : " Madame, la main de Dieu s'est appesantie sur vous. Vous Lui avez refus votre enfant ; Il vous l'a pris  son tour pour le jeter  une prostitue. N'ouvrirez-vous pas les yeux  cet enseignement du Ciel ? La misricorde du Seigneur est infinie. Peut-tre vous pardonnera-t-il si vous revenez vous agenouiller devant Lui. Je suis son humble serviteur, je vous ouvrirai la porte de sa demeure quand vous y viendrez frapper. " 
:" Ma chre maman, n'aie pas d'inquitude. Je suis  Londres, en bonne sant, mais j'ai grand besoin d'argent. Nous n'avons plus un sou et nous ne mangeons pas tous les jours. Celle qui m'accompagne et que j'aime de toute mon me a dpens tout ce qu'elle avait pour ne pas me quitter : cinq mille francs ; et tu comprends que je suis engag d'honneur  lui rendre cette somme d'abord. Tu serais donc bien aimable de m'avancer une quinzaine de mille francs sur l'hritage de papa, puisque je vais tre bientt majeur ; tu me tireras d'un grand embarras. 
:" Ma pauvre maman, je suis perdu, je n'ai plus qu' me brler la cervelle si tu ne viens pas  mon secours. Une spculation qui prsentait pour moi toutes les chances de succs vient d'chouer ; et je dois quatre-vingt-cinq mille francs. C'est le dshonneur si je ne paie pas, la ruine, l'impossibilit de rien faire dsormais. Je suis perdu. Je te le rpte, je me brlerai la cervelle plutt que de survivre  cette honte. Je l'aurais peut-tre fait dj sans les encouragements d'une femme dont je ne parle jamais et qui est ma Providence. 
:Paul connut l'vnement par un des agents liquidateurs de sa faillite. Il tait encore cach en Angleterre. Il crivit pour s'excuser de n'tre point venu, ayant appris trop tard le malheur. " D'ailleurs, maintenant que tu m'as tir d'affaire, ma chre maman, je rentre en France, et je t'embrasserai bientt. " 
:Elle s'veilla vers le milieu de la nuit. Une veilleuse brlait sur la chemine. Une femme dormait dans un fauteuil. Qui tait cette femme ? Elle ne la reconnaissait pas, et elle cherchait, s'tant penche au bord de sa couche, pour bien distinguer ses traits sous la lueur tremblotante de la mche flottant sur l'huile dans un verre de cuisine. 
:Il lui semblait pourtant qu'elle avait vu cette figure. Mais quand ? Mais o ? La femme dormait paisiblement, la tte incline sur l'paule, le bonnet tomb par terre. Elle pouvait avoir quarante ou quarante-cinq ans. Elle tait forte, colore, carre, puissante. Ses larges mains pendaient des deux cts du sige. Ses cheveux grisonnaient. Jeanne la regardait obstinment dans ce trouble d'esprit du rveil aprs le sommeil fivreux qui suit les grands malheurs. 
:-- Ah ! mais que oui, madame. De l'argent ! Vous me donneriez de l'argent ! Mais j'en ai quasiment autant que vous. Savez-vous seulement c'qui vous reste avec tous vos gribouillis d'hypothques et d'empruntages, et d'intrts qui n'sont pas pays et qui s'augmentent  chaque terme ? Savez-vous ? non, n'est-ce pas ? Eh bien, je vous promets que vous n'avez seulement plus dix mille livres de revenu. Pas dix mille, entendez-vous. Mais je vas vous rgler tout a, et vite encore. " 
:Rosalie, en huit jours, eut pris le gouvernement absolu des choses et des gens du chteau. Jeanne, rsigne, obissait passivement. Faible et tranant les jambes comme jadis petite mre, elle sortait au bras de sa servante qui la promenait  pas lents, la sermonnait, la rconfortait avec des paroles brusques et tendres, la traitant comme une enfant malade. 
:Puis, jusqu'au soir elle se promena toute seule dans l'alle de petite mre, le coeur dchir et l'esprit en dtresse, adressant  l'horizon, aux arbres, au banc vermoulu sous le platane,  toutes ces choses si connues qu'elles semblaient entres dans ses yeux et dans son me, au bosquet, au talus devant la lande o elle s'tait si souvent assise, d'o elle avait vu courir vers la mer le comte de Fourville en ce jour terrible de la mort de Julien,  un vieil orme sans tte contre lequel elle s'appuyait souvent,  tout ce jardin familier, des adieux dsesprs et sanglotants. 
:Un grand paysan de vingt-cinq ans attendait devant la porte. Il la salua d'un ton amical comme s'il la connaissait de longtemps. " Bonjour, madame Jeanne, a va bien ? La mre m'a dit de venir pour le dmnagement. Je voudrais savoir c'que vous emporterez, vu que je ferai a de temps en temps pour ne pas nuire aux travaux de la terre. " 
:Elle allait de pice en pice, cherchant les meubles qui lui rappelaient des vnements, ces meubles amis qui font partie de notre vie, presque de notre tre, connus depuis la jeunesse et auxquels sont attachs des souvenirs de joies ou de tristesses, des dates de notre histoire, qui ont t les compagnons muets de nos heures douces ou sombres, qui ont vieilli, qui se sont uss  ct de nous, dont l'toffe est creve par places et la doublure dchire, dont les articulations branlent, dont la couleur s'est efface. 
:Elle allait de l'un  l'autre avec des secousses au coeur, se disant : " Tiens, c'est moi qui ai fl cette tasse de Chine, un soir, quelques jours avant mon mariage. -- Ah ! voici la petite lanterne de mre et la canne que petit pre a casse en voulant ouvrir la barrire dont le bois tait gonfl par la pluie. " 
:Il y avait aussi l-dedans beaucoup de choses qu'elle ne connaissait pas, qui ne lui rappelaient rien, venues de ses grands-parents, ou de ses arrire-grands-parents, de ces choses poudreuses qui ont l'air exiles dans un temps qui n'est plus le leur, et qui semblent tristes de leur abandon, dont personne ne sait l'histoire, les aventures, personne n'ayant vu ceux qui les ont choisies, achetes, possdes, aimes, personne n'ayant connu les mains qui les maniaient familirement et les yeux qui les regardaient avec plaisir. 
:Reste seule, Jeanne se mit  errer par les chambres du chteau, saisie d'une crise affreuse de dsespoir, embrassant, en des lans d'amour exalt, tout ce qu'elle ne pouvait prendre avec elle, les grands oiseaux blancs des tapisseries du salon, des vieux flambeaux, tout ce qu'elle rencontrait. Elle allait d'une pice  l'autre, affole, les yeux ruisselants de larmes ; puis elle sortit pour " dire adieu "  la mer. 
:C'tait vers la fin de septembre, un ciel bas et gris semblait peser sur le monde ; les flots tristes et jauntres s'tendaient  perte de vue. Elle resta longtemps debout sur la falaise, roulant en sa tte des penses torturantes. Puis, comme la nuit tombait, elle rentra, ayant souffert en ce jour autant qu'en ses plus grands chagrins. 
:Depuis qu'ils savaient le chteau vendu, les fermiers n'avaient pour elle que bien juste les gards qu'ils lui devaient, l'appelant entre eux " la Folle ", sans trop savoir pourquoi, sans doute parce qu'ils devinaient, avec leur instinct de brutes, sa sentimentalit maladive et grandissante, ses rvasseries exaltes, tout le dsordre de sa pauvre me secoue par le malheur. 
:La veille de son dpart, elle entra, par hasard, dans l'curie. Un grognement la fit tressaillir. C'tait Massacre auquel elle n'avait plus song depuis des mois. Aveugle et paralytique, parvenu  un ge que ces animaux n'atteignent gure, il vivait encore sur un lit de paille, soign par Lucienne qui ne l'oubliait pas. Elle le prit dans ses bras, l'embrassa, et l'emporta dans la maison. Gros comme une tonne, il se tranait  peine sur ses pattes cartes et raides, et il aboyait  la faon des chiens de bois qu'on donne aux enfants. 
:Le pre Simon et Ludivine resteraient seuls jusqu' l'arrive du nouveau propritaire ; puis ils se retireraient chez des parents, Jeanne leur ayant constitu une petite rente. Ils avaient des conomies d'ailleurs. C'taient maintenant de trs vieux serviteurs, inutiles et bavards. Marius, ayant pris femme, avait depuis longtemps quitt la maison. 
:Quand elle se fut un peu calme, elle se sentit si faible qu'elle ne pouvait plus se lever. Mais Rosalie, qui redoutait d'autres crises si on retardait le dpart, alla chercher son fils. Ils la prirent, l'enlevrent, l'emportrent, la dposrent dans la carriole, sur le banc de bois garni de cuir cir ; et la vieille bonne, monte  ct de Jeanne, enveloppa ses jambes, lui couvrit les paules d'un gros manteau, puis, tenant ouvert un parapluie au-dessus de sa tte, elle s'cria : " Vite, Denis, allons-nous-en. " 
:Les jours suivants elle n'eut pas le temps de s'attendrir tant elle se trouva accable de besogne. Elle prit mme un certain plaisir  faire jolie sa nouvelle demeure, la pense que son fils y reviendrait la poursuivant sans cesse. Les tapisseries de son ancienne chambre furent tendues dans la salle  manger, qui servait en mme temps de salon ; et elle organisa avec un soin particulier une des deux pices du premier qui prit en sa pense le nom " d'appartement de Poulet ". 
:Jeanne cependant ne s'accoutumait gure  Batteville ; il lui semblait sans cesse qu'elle ne respirait plus comme autrefois, qu'elle tait plus seule encore, plus abandonne, plus perdue. Elle sortait pour faire un tour, gagnait le hameau de Verneuil, revenait par les Trois-Mares, puis une fois rentre, se relevait, prise d'une envie de ressortir comme si elle et oubli d'aller l justement o elle devait se rendre, o elle avait envie de se promener. 
:Ce qui lui manquait si fort, c'tait la mer, sa grande voisine depuis vingt-cinq ans, la mer avec son air sal, ses colres, sa voix grondeuse, ses souffles puissants, la mer que chaque matin elle voyait de sa fentre des Peuples, qu'elle respirait jour et nuit, qu'elle sentait prs d'elle, qu'elle s'tait mise  aimer comme une personne sans s'en douter. 
:Mais, aussitt que venait la nuit, il se levait et se tranait vers la porte du jardin, en heurtant les murs. Puis, quand il avait pass dehors les quelques minutes qu'il lui fallait, il rentrait, s'asseyait sur son derrire devant le fourneau encore chaud, et, ds que ses deux matresses taient parties se coucher, il se mettait  hurler. 
:Rien ne le pouvait calmer. Assoupi le long du jour, comme si ses yeux teints, la conscience de son infirmit, l'eussent empch de se mouvoir, alors que tous les tres vivent et s'agitent, il se mettait  rder sans repos ds que tombait le soir, comme s'il n'et plus os vivre et remuer que dans les tnbres, qui font tous les tres aveugles. 
:" Mon cher enfant, je viens te supplier de revenir auprs de moi. Songe donc que je suis vieille et malade, toute seule, toute l'anne, avec une bonne. J'habite maintenant une petite maison auprs de la route. C'est bien triste. Mais si tu tais l tout changerait pour moi. Je n'ai que toi au monde et je ne t'ai pas vu depuis sept ans ! Tu ne sauras jamais comme j'ai t malheureuse et combien j'avais repos mon coeur sur toi. Tu tais ma vie, mon rve, mon seul espoir, mon seul amour, et tu me manques, et tu m'as abandonne. 
:Puis, en attendant une rponse, elle fit ses prparatifs. Rosalie commena  empiler dans une vieille malle le linge et les effets de sa matresse. Mais comme elle pliait une robe, une ancienne robe de campagne, elle s'cria : " Vous n'avez seulement rien  vous mettre sur le dos. Je ne vous permettrai pas d'aller comme a. Vous feriez honte  tout le monde ; et les dames de Paris vous regarderaient comme une servante. " 
:Jeanne la laissa faire. Et les deux femmes se rendirent ensemble  Goderville pour choisir une toffe  carreaux verts qui fut confie  la couturire du bourg. Puis elles entrrent chez le notaire matre Roussel, qui faisait chaque anne un voyage d'une quinzaine dans la capitale, afin d'obtenir de lui des renseignements. Car Jeanne depuis vingt-huit ans n'avait pas revu Paris. 
:Il fit des recommandations nombreuses sur la manire d'viter les voitures, sur les procds pour n'tre pas vol, conseillant de coudre l'argent dans la doublure des vtements et de ne garder dans la poche que l'indispensable ; il parla longuement des restaurants  prix moyens dont il dsigna deux ou trois frquents par des femmes ; et il indiqua l'htel de Normandie o il descendait lui-mme, auprs de la gare du chemin de fer. On pouvait s'y prsenter de sa part. 
:Enfin, un sifflement lointain leur fit tourner la tte, et elles aperurent une machine noire qui grandissait. Cela arriva avec un bruit terrible, passa devant elles en tranant une longue chane de petites maisons roulantes ; et un employ ayant ouvert une porte, Jeanne embrassa Rosalie en pleurant et monta dans une de ces cases. 
:C'tait sa lettre sans doute. Elle dit prcipitamment : " coutez, je suis sa mre,  lui, et je suis venue pour le chercher. Voil dix francs pour vous. Si vous savez quelque nouvelle ou quelque renseignement sur lui, apportez-les-moi  l'htel de Normandie, rue du Havre, et je vous paierai bien. " 
:Tout  coup elle se trouva dans un jardin et elle se sentit si fatigue qu'elle s'assit sur un banc. Elle y demeura fort longtemps apparemment, pleurant sans s'en apercevoir, car des passants s'arrtaient pour la regarder. Puis elle sentit qu'elle avait trs froid ; et elle se leva pour repartir ; ses jambes la portaient  peine tant elle tait accable et faible. 
:Elle voulait entrer prendre un bouillon dans un restaurant, mais elle n'osait pas pntrer dans ces tablissements, prise d'une espce de honte, d'une peur, d'une sorte de pudeur de son chagrin qu'elle sentait visible. Elle s'arrtait une seconde devant la porte, regardait au-dedans, voyait tous ces gens attabls et mangeant, et s'enfuyait intimide, se disant : " J'entrerai dans le prochain. " Et elle ne pntrait pas davantage dans le suivant. 
:Vers neuf heures du matin on heurta sa porte, elle cria : " Entrez ! " prte  s'lancer, les bras ouverts. Un inconnu se prsenta. Et, pendant qu'il s'excusait de l'avoir drange et qu'il expliquait son affaire, une dette de Paul qu'il venait rclamer, elle se sentait pleurer sans vouloir le laisser paratre, enlevant les larmes du bout du doigt,  mesure qu'elles glissaient au coin des yeux. 
:Elle passait ses jours  errer, attendant la rponse de sa bonne, ne sachant que faire, o tuer les heures lugubres, les heures interminables, n'ayant personne  qui dire un mot tendre, personne qui connt sa misre. Elle allait au hasard, harcele  prsent par un besoin de partir, de retourner l-bas, dans sa petite maison sur le bord de la route solitaire. 
:Elle restait l des jours entiers, immobile, les yeux plants sur la flamme, laissant aller  l'aventure ses lamentables penses et suivant le triste dfil de ses misres. Les tnbres peu  peu envahissaient la petite pice sans qu'elle et fait d'autre mouvement que pour remettre du bois au feu. Rosalie alors apportait la lampe et s'criait : " Allons, madame Jeanne, il faut vous secouer ou bien vous n'aurez pas encore faim ce soir. " 
:Elle revivait surtout dans le pass, dans le vieux pass, hante par les premiers temps de sa vie et par son voyage de noces, l-bas en Corse. Des paysages de cette le, oublis depuis longtemps, surgissaient soudain devant elle dans les tisons de sa chemine ; et elle se rappelait tous les dtails, tous les petits faits, toutes les figures rencontres l-bas ; la tte du guide Jean Ravoli la poursuivait ; et elle croyait parfois entendre sa voix. 
:Et, tout bas, ses lvres murmuraient : " Poulet, mon petit Poulet ", comme si elle lui et parl ; et, sa rverie s'arrtant sur ce mot, elle essayait parfois pendant des heures d'crire dans le vide, de son doigt tendu, les lettres qui le composaient. Elle les traait lentement, devant le feu, s'imaginant les voir, puis, croyant s'tre trompe, elle recommenait le P d'un bras tremblant de fatigue, s'efforant de dessiner le nom jusqu'au bout ; puis, quand elle avait fini, elle recommenait. 
:Depuis son enfance, une seule habitude lui tait demeure invariablement tenace, celle de se lever tout d'un coup aussitt aprs avoir bu son caf au lait. Elle tenait d'ailleurs  ce mlange d'une faon exagre ; et la privation lui en aurait t plus sensible que celle de n'importe quoi. Elle attendait, chaque matin, l'arrive de Rosalie avec une impatience un peu sensuelle ; et, ds que la tasse pleine tait pose sur la table de nuit, elle se mettait sur son sant et la vidait vivement d'une manire un peu goulue. Puis, rejetant ses draps, elle commenait  se vtir. 
:Elle se croyait si directement poursuivie par une malchance obstine contre elle qu'elle devenait fataliste comme un Oriental ; et l'habitude de voir s'vanouir ses rves et s'crouler ses espoirs faisait qu'elle n'osait plus rien entreprendre, et qu'elle hsitait des journes entires avant d'accomplir la chose la plus simple, persuade qu'elle s'engageait toujours dans la mauvaise voie et que cela tournerait mal. 
:Elle rptait  tout moment : " C'est moi qui n'ai pas eu de chance dans la vie. " Alors Rosalie s'criait : " Qu'est-ce que vous diriez donc s'il vous fallait travailler pour avoir du pain, si vous tiez oblige de vous lever tous les jours  six heures du matin pour aller en journe ! Il y en a bien qui sont obliges de faire a, pourtant, et, quand elles deviennent trop vieilles, elles meurent de misre. " 
:Mais les annes suivantes lui semblaient se perdre dans un brouillard, se mler, enjamber, l'une sur l'autre ; et elle demeurait parfois un temps infini, la tte penche vers un calendrier, l'esprit tendu sur l'Autrefois, sans parvenir mme  se rappeler si c'tait dans ce carton-l que tel souvenir pouvait tre retrouv. 
:La vue d'une marguerite blottie dans une touffe d'herbe, d'un rayon de soleil glissant entre les feuilles, d'une flaque d'eau dans une ornire o se mirait le bleu du ciel, la remuait, l'attendrissait, la bouleversait en lui redonnant des sensations lointaines, comme l'cho de ses motions de jeune fille, quand elle rvait par la campagne. 
:Elle avait frmi des mmes secousses, savour cette douceur et cette griserie troublante des jours tides, quand elle attendait l'avenir. Elle retrouvait tout cela maintenant que l'avenir tait clos. Elle en jouissait encore dans son coeur ; mais elle en souffrait en mme temps, comme si la joie ternelle du monde rveill en pntrant sa peau sche, son sang refroidi, son me accable, n'y pouvait plus jeter qu'un charme affaibli et douloureux. 
:Elle allait, elle allait devant elle, pendant des heures et des heures, comme fouette par l'excitation de son me. Et parfois elle s'arrtait tout  coup, et s'asseyait au bord de la route pour rflchir  des choses tristes. Pourquoi n'avait-elle pas t aime comme d'autres ? Pourquoi n'avait-elle pas mme connu les simples bonheurs d'une existence calme ? 
:Un ciel radieux s'talait sur le monde ; et le bidet, pris de gaiets, faisait parfois un temps de galop. Quand on entra dans la commune d'touvent, Jeanne sentit qu'elle respirait avec peine tant sa poitrine palpitait ; et quand elle aperut les piliers de brique de la barrire, elle dit  voix basse deux ou trois fois, et malgr elle : " Oh ! oh ! oh ! " comme devant les choses qui rvolutionnent le coeur. 
:Un petit morceau d'une branche morte tomba sur sa robe, elle leva les yeux ; il venait du platane. Elle s'approcha du gros arbre  la peau lisse et ple, et le caressa de la main comme une bte. Son pied heurta, dans l'herbe, un morceau de bois pourri ; c'tait le dernier fragment du banc o elle s'tait assise si souvent avec tous les siens, du banc qu'on avait pos le jour mme de la premire visite de Julien. 
:Jeanne tout de suite, et presque courant, monta jusqu' sa chambre. Elle ne la reconnut pas, tapisse d'un papier clair ; mais, ayant ouvert une fentre, elle demeura remue jusqu'au fond de sa chair devant tout cet horizon tant aim, le bosquet, les ormes, la lande, et la mer seme de voiles brunes qui semblaient immobiles au loin. 
:Alors elle se mit  rder par la grande demeure vide. Elle regardait, sur les murailles, des taches familires  ses yeux. Elle s'arrta devant un petit trou creus dans le pltre par le baron qui s'amusait souvent, en souvenir de son jeune temps,  faire des armes avec sa canne contre la cloison quand il passait devant cet endroit. 
:Dans la chambre de petite mre elle retrouva pique derrire une porte, dans un coin sombre, auprs du lit, une fine pingle  tte d'or qu'elle avait enfonce l autrefois (elle se le rappelait maintenant), et qu'elle avait, depuis, cherche pendant des annes. Personne ne l'avait trouve. Elle la prit comme une inapprciable relique et la baisa. 
:Toutes les lgres marques grimpaient sur la peinture  des intervalles ingaux ; et des chiffres tracs au canif indiquaient les ges, les mois, et la croissance de son fils. Tantt c'tait l'criture du baron, plus grande, tantt la sienne, plus petite, tantt celle de tante Lison, un peu tremble. Et il lui sembla que l'enfant d'autrefois tait l, devant elle, avec ses cheveux blonds, collant son petit front contre le mur pour qu'on mesurt sa taille. 
:Et Jeanne, sans rpondre un mot, mit son chapeau. Une joie profonde et inavouable inondait son coeur, une joie perfide qu'elle voulait cacher  tout prix, une de ces joies abominables dont on rougit, mais dont on jouit ardemment dans le secret mystrieux de l'me : la matresse de son fils allait mourir. 
:Alors une motion infinie l'envahit. Elle dcouvrit brusquement la figure de l'enfant qu'elle n'avait pas encore vue : la fille de son fils. Et comme la frle crature, frappe par la lumire vive, ouvrait ses yeux bleus en remuant la bouche, Jeanne se mit  l'embrasser furieusement, la soulevant dans ses bras, la criblant de baisers. 
