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:Les derniers soldats franais venaient enfin de traverser la Seine pour gagner Pont-Audemer par Saint-Sever et Bourg-Achard ; et, marchant aprs tous, le gnral dsespr, ne pouvant rien tenter avec ces loques disparates, perdu lui-mme dans la grande dbcle d'un peuple habitu  vaincre et dsastreusement battu malgr sa bravoure lgendaire, s'en allait  pied, entre deux officiers d'ordonnance. 
:Dans l'aprs-midi du jour qui suivit le dpart des troupes franaises, quelques uhlans, sortis on ne sait d'o, traversrent la ville avec clrit. Puis, un peu plus tard, une masse noire descendit de la cte Sainte-Catherine, tandis que deux autres flots envahisseurs apparaissaient par les routes de Darnetal et de Boisguillaume. Les avant-gardes des trois corps, juste au mme moment, se joignirent sur la place de l'Htel-de-Ville ; et, par toutes les rues voisines, l'arme allemande arrivait, droulant ses bataillons qui faisaient sonner les pavs sous leur pas dur et rythm. 
:La ville mme reprenait peu  peu de son aspect ordinaire. Les Franais ne sortaient gure encore, mais les soldats prussiens grouillaient dans les rues. Du reste, les officiers de hussards bleus, qui tranaient avec arrogance leurs grands outils de mort sur le pav, ne semblaient pas avoir pour les simples citoyens normment plus de mpris que les officiers de chasseurs, qui, l'anne d'avant, buvaient aux mmes cafs. 
:Il y avait cependant quelque chose dans l'air, quelque chose de subtil et d'inconnu, une atmosphre trangre intolrable, comme une odeur rpandue, l'odeur de l'invasion. Elle emplissait les demeures et les places publiques, changeait le got des aliments, donnait l'impression d'tre en voyage, trs loin, chez des tribus barbares et dangereuses. 
:Cependant,  deux ou trois lieues sous la ville, en suivant le cours de la rivire, vers Croisset, Dieppedalle ou Biessart, les mariniers et les pcheurs ramenaient souvent du fond de l'eau quelque cadavre d'Allemand gonfl dans son uniforme, tu d'un coup de couteau ou de savate, la tte crase par une pierre, ou jet  l'eau d'une pousse du haut d'un pont. Les vases du fleuve ensevelissaient ces vengeances obscures, sauvages et lgitimes, hrosmes inconnus, attaques muettes, plus prilleuses que les batailles au grand jour et sans le retentissement de la gloire. 
:Ils taient encore pleins de sommeil, et grelottaient de froid sous leurs couvertures. On se voyait mal dans l'obscurit ; et l'entassement des lourds vtements d'hiver faisait ressembler tous ces corps  des curs obses avec leurs longues soutanes. Mais deux hommes se reconnurent, un troisime les aborda, ils causrent : "J'emmne ma femme, dit l'un. -- J'en fais autant. -- Et moi aussi." Le premier ajouta : "Nous ne reviendrons pas  Rouen, et si les Prussiens approchent du Havre nous gagnerons l'Angleterre." Tous avaient les mmes projets, tant de complexion semblable. 
:Un rideau de flocons blancs ininterrompu miroitait sans cesse en descendant vers la terre ; il effaait les formes, poudrait les choses d'une mousse de glace ; et l'on n'entendait plus, dans le grand silence de la ville calme et ensevelie sous l'hiver, que ce froissement vague, innommable et flottant de la neige qui tombe, plutt sensation que bruit , entremlement d'atomes lgers qui semblaient emplir l'espace, couvrir le monde. 
:L'homme reparut, avec sa lanterne, tirant au bout d'une corde un cheval triste qui ne venait pas volontiers. Il le plaa contre le timon, attacha les traits, tourna longtemps autour pour assurer les harnais, car il ne pouvait se servir que d'une main, l'autre portant sa lumire. Comme il allait chercher la seconde bte, il remarqua tous ces voyageurs immobiles, dj blancs de neige, et leur dit : "Pourquoi ne montez-vous pas dans la voiture ? vous serez  l'abri, au moins." 
:La voiture avanait lentement, lentement,  tout petits pas. Les roues s'enfonaient dans la neige ; le coffre entier geignait avec des craquements sourds ; les btes glissaient, soufflaient, fumaient et le fouet gigantesque du cocher claquait sans repos, voltigeait de tous les cts, se nouant et se droulant comme un serpent mince, et cinglant brusquement quelque croupe rebondie qui se tendait alors sous un effort plus violent. 
:Mais le jour imperceptiblement grandissait. Ces flocons lgers qu'un voyageur, Rouennais pur sang, avait compars  une pluie de coton, ne tombaient plus. Une lueur sale filtrait  travers de gros nuages obscurs et lourds qui rendaient plus clatante la blancheur de la campagne o apparaissaient tantt une ligne de grands arbres vtus de givre, tantt une chaumire avec un capuchon de neige. 
:Sa rputation de filou tait si bien tablie, qu'un soir  la prfecture, M. Tournel, auteur de fables et de chansons, esprit mordant et fin, une gloire locale, ayant propos aux dames qu'il voyait un peu somnolentes de faire une partie de "Loiseau vole", le mot lui-mme vola  travers les salons du prfet, puis, gagnant ceux de la ville, avait fait rire pendant un mois toutes les mchoires de la province. 
:Collgue de M. Carr-Lamadon au Conseil gnral, le comte Hubert reprsentait le parti orlaniste dans le dpartement. L'histoire de son mariage avec la fille d'un petit armateur de Nantes tait toujours demeure mystrieuse. Mais comme la comtesse avait grand air, recevait mieux que personne, passait mme pour avoir t aime par un des fils de Louis-Philippe, toute la noblesse lui faisait fte, et son salon demeurait le premier du pays, le seul o se conservt la vieille galanterie, et dont l'entre ft difficile. 
:Par un hasard trange, toutes les femmes se trouvaient sur le mme banc ; et la comtesse avait encore pour voisines deux bonnes soeurs qui grenaient de longs chapelets en marmottant des Pater et des Ave. L'une tait vieille avec une face dfonce par la petite vrole comme si elle et reu  bout portant une borde de mitraille en pleine figure. L'autre, trs chtive, avait une tte jolie et maladive sur une poitrine de phtisique ronge par cette foi dvorante qui fait les martyrs et les illumins. 
:La voiture allait si lentement qu' dix heures du matin on n'avait pas fait quatre lieues. Les hommes descendirent trois fois pour monter des ctes  pied. On commenait  s'inquiter, car on devait djeuner  Ttes et l'on dsesprait maintenant d'y parvenir avant la nuit. Chacun guettait pour apercevoir un cabaret sur la route, quand la diligence sombra dans un amoncellement de neige, et il fallut deux heures pour la dgager. 
:Le premier pas seul cotait. Une fois le Rubicon pass, on s'en donna carrment. Le panier fut vid. Il contenait encore un pt de foie gras, un pt de mauviettes, un morceau de langue fume, des poires de Crassane, un pav de Pont-l'Evque, des petits fours et une tasse pleine de cornichons et d'oignons au vinaigre, Boule de suif, comme toutes les femmes, adorant les crudits. 
:On ne pouvait manger les provisions de cette fille sans lui parler. Donc on causa, avec rserve d'abord, puis, comme elle se tenait fort bien, on s'abandonna davantage. Mmes de Brville et Carr-Lamadon, qui avaient un grand savoir-vivre, se firent gracieuses avec dlicatesse. La comtesse surtout montra cette condescendance aimable des trs nobles dames qu'aucun contact ne peut salir, et fut charmante. Mais la forte Mme Loiseau, qui avait une me de gendarme, resta revche, parlant peu et mangeant beaucoup. 
:On la flicita beaucoup. Elle grandissait dans l'estime de ses compagnons qui ne s'taient pas montrs si crnes ; et Cornudet, en l'coutant, gardait un sourire approbateur et bienveillant d'aptre ; de mme un prtre entend un dvot louer Dieu, car les dmocrates  longue barbe ont le monopole du patriotisme comme les hommes en soutane ont celui de la religion. Il parla  son tour d'un ton doctrinaire, avec l'emphase apprise dans les proclamations qu'on collait chaque jour aux murs, et il finit par un morceau d'loquence o il trillait magistralement cette "crapule de Badinguet". 
:Bien que la diligence ft immobile, personne ne descendait, comme si l'on se ft attendu  tre massacr  la sortie. Alors le conducteur apparut, tenant  la main une de ses lanternes, qui claira subitement jusqu'au fond de la voiture les deux rangs de ttes effares, dont les bouches taient ouvertes et les yeux carquills de surprise et d'pouvante. 
:M. et Mme Follenvie dnaient tout au bout de la table. L'homme, rlant comme une locomotive creve, avait trop de tirage dans la poitrine pour pouvoir parler en mangeant ; mais la femme ne se taisait jamais. Elle raconta toutes ses impressions  l'arrive des Prussiens, ce qu'ils faisaient. ce qu'ils disaient, les excrant, d'abord, parce qu'ils lui cotaient de l'argent, et, ensuite, parce qu'elle avait deux fils  l'arme. Elle s'adressait surtout  la comtesse, flatte de causer avec une dame de qualit. 
:M. Carr-Lamadon rflchissait profondment. Bien qu'il ft fanatique des illustres capitaines, le bon sens de cette paysanne le faisait songer  l'opulence qu'apporteraient dans un pays tant de bras inoccups et par consquent ruineux, tant de forces qu'on entretient improductives, si on les employait aux grands travaux industriels qu'il faudra des sicles pour achever. 
:Alors toute la maison devint silencieuse. Mais bientt s'leva quelque part, dans une direction indtermine qui pouvait tre la cave aussi bien que le grenier, un ronflement puissant, monotone, rgulier, un bruit sourd et prolong, avec des tremblements de chaudire sous pression. M. Follenvie dormait. 
:Les trois hommes montrent et furent introduits dans la plus belle chambre de l'auberge, o l'officier les reut, tendu dans un fauteuil, les pieds sur la chemine, fumant une longue pipe de porcelaine, et envelopp par une robe de chambre flamboyante, drobe sans doute dans la demeure abandonne de quelque bourgeois de mauvais got. Il ne se leva pas, ne les salua pas, ne les regarda pas. Il prsentait un magnifique chantillon de la goujaterie naturelle au militaire victorieux. 
:Boule de suif resta debout, toute ple ; puis, devenant subitement cramoisie, elle eut un tel touffement de colre qu'elle ne pouvait plus parler. Enfin elle clata : "Vous lui direz  cette crapule,  ce saligaud,  cette charogne de Prussien, que jamais je ne voudrai ; vous entendez bien, jamais, jamais, jamais !" 
:La grosse fille s'arrta, stupfaite ; alors, ramassant tout son courage, elle aborda la femme du manufacturier d'un "bonjour, Madame" humblement murmur. L'autre fit de la tte seule un petit salut impertinent qu'elle accompagna d'un regard de vertu outrage. Tout le monde semblait affair, et l'on se tenait loin d'elle comme si elle et apport une infection dans ses jupes. Puis on se prcipita vers la voiture o elle arriva seule, la dernire, et reprit en silence la place qu'elle avait occupe pendant la premire partie de la route. 
:Les bonnes soeurs prirent  leur ceinture le long rosaire qui pendait, firent ensemble le signe de la croix, et tout  coup leurs lvres se mirent  remuer vivement, se htant de plus en plus, prcipitant leur vague murmure comme pour une course d'oremus ; et de temps en temps elles baisaient une mdaille, se signaient de nouveau, puis recommenaient leur marmottement rapide et continu. 
:Les deux bonnes soeurs dvelopprent un rond de saucisson qui sentait l'ail ; et Cornudet, plongeant les deux mains en mme temps dans les vastes poches de son paletot-sac, tira de l'une quatre oeufs durs et de l'autre le croton d'un pain. Il dtacha la coque, la jeta sous ses pieds dans la paille et se mit  mordre  mme les oeufs, faisant tomber sur sa vaste barbe des parcelles de jaune clair qui semblaient, l-dedans, des toiles. 
:Boule de suif, dans la hte et l'effarement de son lever, n'avait pu songer  rien ; et elle regardait, exaspre, suffoquant de rage, tous ces gens qui mangeaient placidement. Une colre tumultueuse la crispa d'abord, et elle ouvrit la bouche pour leur crier leur fait avec un flot d'injures qui lui montait aux lvres ; mais elle ne pouvait pas parler tant l'exaspration l'tranglait. 
