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:L seulement la mmoire lui revint, il secoua la tte, aperut le cabaret o il avait laiss Aramis, et, mettant son cheval au trot, il s'arrta  la porte. 
:Les deux hommes noirs lancrent sur d'Artagnan, dont ils comprirent l'intention, un regard presque menaant ; mais d'Artagnan ne s'en inquita pas. 
: " Je vous trouble peut-tre, mon cher Aramis, continua d'Artagnan ; car, d'aprs ce que je vois, je suis port  croire que vous vous confessez  ces Messieurs. " 
: " Au contraire, reprit Aramis, et votre avis nous sera prcieux ; voici de quoi il s'agit : M. le principal croit que ma thse doit tre surtout dogmatique et didactique. 
:D'Artagnan, dont nous connaissons l'rudition, ne sourcilla pas plus  cette citation qu' celle que lui avait faite M. de Trville  propos des prsents qu'il prtendait que d'Artagnan avait reus de M. de Buckingham. 
:-- Admirable et dogmatique ! " rpta le cur qui, de la force de d'Artagnan  peu prs sur le latin, surveillait soigneusement le jsuite pour emboter le pas avec lui et rpter ses paroles comme un cho. 
:-- Et puis, continua Aramis en se pinant l'oreille pour la rendre rouge, comme il se secouait les mains pour les rendre blanches, et puis j'ai fait certain rondeau l-dessus que je communiquai  M. Voiture l'an pass, et duquel ce grand homme m'a fait mille compliments. 
:-- Or, se hta d'interrompre le jsuite en voyant que son acolyte se fourvoyait, or votre thse plaira aux dames, voil tout ; elle aura le succs d'une plaidoirie de matre Patru. 
:-- Je me sens appel  traiter celle-l, et non pas une autre ; je vais donc la continuer, et demain j'espre que vous serez satisfait des corrections que j'y aurai faites d'aprs vos avis. 
:-- A demain, jeune tmraire, dit le jsuite ; vous promettez d'tre une des lumires de l'Eglise ; veuille le Ciel que cette lumire ne soit pas un feu dvorant. " 
:Rests seuls, les deux amis gardrent d'abord un silence embarrass ; cependant il fallait que l'un des deux le rompt le premier, et comme d'Artagnan paraissait dcid  laisser cet honneur  son ami : 
: " Je le menai rue Payenne, juste  l'endroit o un an auparavant, heure pour heure, il m'avait fait le compliment que je vous ai rapport. Il faisait un clair de lune superbe. Nous mmes l'pe  la main, et  la premire passe, je le tuai roide. 
:-- Cette blessure ? bah ! elle est  peu prs gurie, et je suis sr qu'aujourd'hui ce n'est pas celle-l qui vous fait le plus souffrir. 
:-- Hlas, mon cher Aramis, dit d'Artagnan en poussant  son tour un profond soupir, c'est mon histoire  moi-mme que vous faites l. 
:-- Oui, une femme que j'aimais, que j'adorais, vient de m'tre enleve de force. Je ne sais pas o elle est, o on l'a conduite ; elle est peut-tre prisonnire, elle est peut-tre morte. 
:-- N'en parlons donc plus, dit d'Artagnan, et brlons cette lettre qui, sans doute, vous annonait quelque nouvelle infidlit de votre grisette ou de votre fille de chambre. 
: " Il reste maintenant  savoir des nouvelles d'Athos " , dit d'Artagnan au fringant Aramis, quand il l'eut mis au courant de ce qui s'tait pass dans la capitale depuis leur dpart, et qu'un excellent dner leur eut fait oublier  l'un sa thse,  l'autre sa fatigue. 
:-- Je tcherai de vous accompagner, dit Aramis, quoique je ne me sente gure en tat de monter  cheval. Hier, j'essayai de la discipline que vous voyez sur ce mur, et la douleur m'empcha de continuer ce pieux exercice. 
:-- Vive Dieu ! s'cria Aramis, voil qui me fait passer le reste de ma douleur ; je monterais l-dessus avec trente balles dans le corps. Ah ! sur mon me, les beaux triers ! Hol ! Bazin, venez , et  l'instant mme. " 
:-- Monsieur tait dj si bon thologien ! dit Bazin presque larmoyant ; il ft devenu vque et peut-tre cardinal. 
:-- Non, j'ai du bonheur, voil tout ; mais comment allez-vous vivre en m'attendant ? plus de thse, plus de glose sur les doigts et les bndictions, hein ? " 
:Cette teinte mystrieuse rpandue sur toute sa personne rendait encore plus intressant l'homme dont jamais les yeux ni la bouche, dans l'ivresse la plus complte, n'avaient rien rvl, quelle que ft l'adresse des questions diriges contre lui. 
: " Eh bien, pensait d'Artagnan, le pauvre Athos est peut-tre mort  cette heure, et mort par ma faute, car c'est moi qui l'ai entran dans cette affaire, dont il ignorait l'origine, dont il ignorera le rsultat et dont il ne devait tirer aucun profit. 
:-- Eh bien, deux mots vont vous rendre la mmoire. Qu'avez-vous fait de ce gentilhomme  qui vous etes l'audace, voici quinze jours passs  peu prs, d'intenter une accusation de fausse monnaie ? " 
:L'hte plit, car d'Artagnan avait pris l'attitude la plus menaante, et Planchet se modelait sur son matre. 
:D'Artagnan, muet de colre et d'inquitude, s'assit, menaant comme un juge. Planchet s'adossa firement  son fauteuil. 
:-- En battant en retraite, comme j'ai dit  Monseigneur, il trouva derrire lui l'escalier de la cave, et comme la porte tait ouverte, il tira la clef  lui et se barricada en dedans. Comme on tait sr de le retrouver l, on le laissa libre. 
: " Mais c'est une tyrannie, s'criaient-ils en trs bon franais, quoique avec un accent tranger, que ce matre fou ne veuille pas laisser  ces bonnes gens l'usage de leur vin. , nous allons enfoncer la porte, et s'il est trop enrag, eh bien ! nous le tuerons. 
:Tout braves qu'ils paraissaient tre, les deux gentilshommes anglais se regardrent en hsitant ; on et dit qu'il y avait dans cette cave un de ces ogres famliques, gigantesques hros des lgendes populaires, et dont nul ne force impunment la caverne. 
:Un instant aprs, la porte s'branla, et l'on vit paratre la tte ple d'Athos qui, d'un coup d'oeil rapide, explorait les environs. 
:D'Artagnan se jeta  son cou et l'embrassa tendrement ; puis il voulut l'entraner hors de ce sjour humide, alors il s'aperut qu'Athos chancelait. 
:-- Grimaud est un laquais de bonne maison, qui ne se serait pas permis le mme ordinaire que moi ; il a bu  la pice seulement ; tenez, je crois qu'il a oubli de remettre le fosset. Entendez-vous ? cela coule. " 
:En mme temps, Grimaud parut  son tour derrire son matre, le mousqueton sur l'paule, la tte tremblante, comme ces satyres ivres des tableaux de Rubens. Il tait arros par-devant et par-derrire d'une liqueur grasse que l'hte reconnut pour tre sa meilleure huile d'olive. 
:Alors les hurlements de l'hte et de l'htesse percrent la vote de la cave, d'Artagnan lui-mme en fut mu. Athos ne tourna pas mme la tte. 
:-- Mais Monseigneur sait bien que le greffe ne lche pas ce qu'il tient. Si c'tait de la fausse monnaie, il y aurait encore de l'espoir ; mais malheureusement ce sont de bonnes pices. 
:Athos se recueillit, et,  mesure qu'il se recueillait, d'Artagnan le voyait plir : ; il en tait  cette priode de l'ivresse o les buveurs vulgaires tombent et dorment. Lui, il rvait tout haut sans dormir. Ce somnambulisme de l'ivresse avait quelque chose d'effrayant. 
:-- C'tait sans doute le premier amant et le complice de la belle, un digne homme qui avait fait semblant d'tre cur peut-tre pour marier sa matresse et lui assurer un sort. Il aura t cartel, je l'espre. 
:-- Ah ! vous voyez bien, dit Athos en plissant et cependant en essayant de rire, j'en tais sr, les pendus sont mon cauchemar,  moi. 
:-- Eh bien, voyez cependant comme on compromettrait un homme quand on ne sait plus ce que l'on dit, reprit Athos en haussant les paules, comme s'il se ft pris lui-mme en piti. Dcidment, je ne veux plus me griser, d'Artagnan, c'est une trop mauvaise habitude. " 
:-- Ah ! vous voulez rire et m'prouver ? dit d'Artagnan, que la colre commenait  prendre aux cheveux comme Minerve prend Achille, dans  l'Illiade  . 
:L'Anglais, triomphant, ne se donna mme la peine de rouler les ds, il les jeta sur la table sans regarder, tant il tait sr de la victoire ; d'Artagnan s'tait dtourn pour cacher sa mauvaise humeur. 
:D'Artagnan n'avait besoin que d'une raison pour se rendre. Celle-l lui parut excellente. D'ailleurs, en rsistant plus longtemps, il craignait de paratre goste aux yeux d'Athos ; il acquiesa donc et choisit les cent pistoles, que l'Anglais lui compta sur-le-champ. 
:Puis l'on ne songea plus qu' partir. La paix signe avec l'aubergiste, outre le vieux cheval d'Athos, cota six pistoles ; d'Artagnan et Athos prirent les chevaux de Planchet et de Grimaud, les deux valets se mirent en route  pied, portant les selles sur leurs ttes. 
:Si mal monts que fussent les deux amis, ils prirent bientt les devants sur leurs valets et arrivrent  Crve coeur. De loin ils aperurent Aramis mlancoliquement appuy sur sa fentre et regardant, comme  ma soeur Anne  , poudroyer l'horizon. 
:-- Mes amis, c'est exactement comme moi. J'ai conserv le harnais, par instinct. Hol, Bazin ! portez mon harnais neuf auprs de celui de ces Messieurs. 
:-- Ma foi, mon cher Aramis, dit d'Artagnan, qui dtestait presque autant les vers que le latin, ajoutez au mrite de la difficult celui de la brivet, et vous tes sr au moins que votre pome aura deux mrites. 
:On le trouva debout, moins ple que ne l'avait vu d'Artagnan  sa premire visite, et assis  une table o, quoiqu'il ft seul, figurait un dner de quatre personnes ; ce dner se composait de viandes galamment trousses, de vins choisis et de fruits superbes. 
:-- Jamais ; seulement je me rappelle que dans notre chauffoure de la rue Frou je reus un coup d'pe qui, au bout de quinze ou dix-huit jours, m'avait produit exactement le mme effet. 
:-- Allons, allons, dit Athos, en changeant un sourire avec d'Artagnan et Aramis, je vois que vous vous tes conduit grandement  l'gard du pauvre garon : c'est d'un bon matre. 
:-- Plus, dit Athos, en attendant que d'Artagnan qui allait remercier M. de Trville et ferm la porte, plus ce beau diamant qui brille au doigt de notre ami. Que diable ! d'Artagnan est trop bon camarade pour laisser des frres dans l'embarras, quand il porte  son mdius la ranon d'un roi. " 
: " Ma... Madame ! s'cria-t-il, est-ce bien vous ? Comment se porte votre mari, ce cher Monsieur Coquenard ? Est-il toujours aussi ladre qu'il tait ? O avais-je donc les yeux, que je ne vous ai pas mme aperue pendant les deux heures qu'a dur ce sermon ? 
:Porthos, cdant  la pression du bras de sa procure use comme une barque cde au gouvernail, arriva au clotre Saint-Magloire, passage peu frquent, enferm d'un tourniquet  ses deux bouts. On n'y voyait, le jour, que mendiants qui mangeaient ou enfants qui jouaient. 
: " Ah ! Monsieur Porthos ! s'cria la procureuse, quand elle se fut assure qu'aucune personne trangre  la population habituelle de la localit ne pouvait les voir ni les entendre ; ah ! Monsieur Porthos ! vous tes un grand vainqueur,  ce qu'il parat ! 
:-- Madame Coquenard, je vous donnais la prfrence. Je n'ai eu qu' crire  la duchesse de... Je ne veux pas dire son nom, car je ne sais pas ce que c'est que de compromettre une femme ; mais ce que je sais, c'est que je n'ai eu qu' lui crire pour qu'elle m'en envoyt quinze cents. " 
:-- Vous tes femme de prcaution, je le vois, ma chre Madame Coquenard, dit Porthos en serrant tendrement la main de la procureuse. 
:Dans la rue de Seine, il rencontra Planchet, qui tait arrt devant la boutique d'un ptissier, et qui semblait en extase devant une brioche de la forme la plus apptissante. 
:En ce moment, Planchet passa modestement la tte par la porte entrebille, et annona  son matre que les deux chevaux taient l. 
: " C'est--dire que vous tes amoureux de celle-l, comme vous l'tiez de Mme Bonacieux, dit Athos en haussant ddaigneusement les paules, comme s'il et pris en piti la faiblesse humaine. 
:Au bout d'un instant d'observation derrire la haie, il entendit le bruit d'une voiture, et il vit s'arrter en face de lui le carrosse de Milady. Il n'y avait pas  s'y tromper. Milady tait dedans. D'Artagnan se coucha sur le cou de son cheval, afin de tout voir sans tre vu. 
:Cette dernire, jolie fille de vingt  vingt-deux ans, alerte et vive, vritable soubrette de grande dame, sauta en bas du marchepied, sur lequel elle tait assise selon l'usage du temps, et se dirigea vers la terrasse o d'Artagnan avait aperu Lubin. 
: " Oh ! oh ! se dit d'Artagnan, voil qui est un peu vif. Il parat que Milady et moi nous sommes en peine de la sant de la mme personne. Eh bien, Planchet, comment se porte ce bon M. de Wardes ? il n'est donc pas mort ? 
:Ce ne fut pas long ; au bout de cinq minutes on aperut le carrosse arrt sur le revers de la route, un cavalier richement vtu se tenait  la portire. 
:La conversation entre Milady et le cavalier tait tellement anime, que d'Artagnan s'arrta de l'autre ct du carrosse sans que personne autre que la jolie soubrette s'apert de sa prsence. 
: " Monsieur, dit-elle en trs bon franais, ce serait de grand coeur que je me mettrais sous votre protection si la personne qui me querelle n'tait point mon frre. 
:-- De quoi donc se mle cet tourneau, s'cria en s'abaissant  la hauteur de la portire le cavalier que Milady avait dsign comme son parent, et pourquoi ne passe-t-il pas son chemin ? 
:-- Etourneau vous-mme, dit d'Artagnan en se baissant  son tour sur le cou de son cheval, et en rpondant de son ct par la portire ; je ne passe pas mon chemin parce qu'il me plat de m'arrter ici. " 
: " Je vous parle franais, moi, dit d'Artagnan ; faites-moi donc, je vous prie, le plaisir de me rpondre dans la mme langue. Vous tes le frre de Madame, soit, mais vous n'tes pas le mien, heureusement. " 
:On et pu croire que Milady, craintive comme l'est ordinairement une femme, allait s'interposer dans ce commencement de provocation, afin d'empcher que la querelle n'allt plus loin ; mais, tout au contraire, elle se rejeta au fond de son carrosse, et cria froidement au cocher : 
:Le cavalier fit un mouvement pour suivre la voiture ; mais d'Artagnan, dont la colre dj bouillante s'tait encore augmente en reconnaissant en lui l'Anglais qui,  Amiens, lui avait gagn son cheval et avait failli gagner  Athos son diamant, sauta  la bride et l'arrta. 
:Et aussitt huit pes brillrent aux rayons du soleil couchant, et le combat commena avec un acharnement bien naturel entre gens deux fois ennemis. 
:Cette grandeur de manires dans un homme entirement dnu frappa Porthos lui-mme, et cette gnrosit franaise, redite par Lord de Winter et son ami, eut partout un grand succs, except auprs de MM. Grimaud, Mousqueton, Planchet et Bazin. 
:D'Artagnan commena par aller faire chez lui une toilette flamboyante ; puis, il s'en revint chez Athos, et, selon son habitude, lui raconta tout. Athos couta ses projets ; puis il secoua la tte, et lui recommanda la prudence avec une sorte d'amertume. 
: " Quoi ! lui dit-il, vous venez de perdre une femme que vous disiez bonne, charmante, parfaite, et voil que vous courez dj aprs une autre ! " 
:-- Le rle qu'elle joue, pardieu ! il n'est pas difficile  deviner d'aprs tout ce que vous m'avez dit. C'est quelque missaire du cardinal : une femme qui vous attirera dans un pige, o vous laisserez votre tte tout bonnement. 
:Milady frona lgrement le sourcil ; un nuage  peine visible passa sur son front, et un sourire tellement trange apparut sur ses lvres, que le jeune homme, qui vit cette triple nuance, en eut comme un frisson. 
:Milady, dans le cours de la conversation, se pina deux ou trois fois les lvres : elle avait affaire  un Gascon qui jouait serr. 
:Quoique le mousquetaire ne dt arriver qu' une heure, depuis midi la procureuse avait l'oeil au guet et comptait sur le coeur et peut-tre aussi sur l'estomac de son adorateur pour lui faire devancer l'heure. 
:Le procureur avait sans doute t prvenu de cette visite, car il ne tmoigna aucune surprise  la vue de Porthos, qui s'avana jusqu' lui d'un air assez dgag et le salua courtoisement. 
:Le cousin fut accept avec rsignation, voil tout. Matre Coquenard ingambe et dclin toute parent avec M. Porthos. 
: " Oui, Monsieur, nous sommes cousins, dit sans se dconcerter Porthos, qui, d'ailleurs, n'avait jamais compt tre reu par le mari avec enthousiasme. 
:Porthos ne sentit point cette raillerie et la prit pour une navet dont il rit dans sa grosse moustache. Mme Coquenard, qui savait que le procureur naf tait une varit fort rare dans l'espce, sourit un peu et rougit beaucoup. 
: " Monsieur notre cousin, avant son dpart pour la campagne, nous fera bien la grce de dner une fois avec nous, n'est-ce pas, Madame Coquenard ! " 
:Cette fois, Porthos reut le coup en plein estomac et le sentit ; il parat que de son ct Mme Coquenard non plus n'y fut pas insensible, car elle ajouta : 
:Bientt l'heure du dner arriva. On passa dans la salle  manger, grande pice noire qui tait situe en face de la cuisine. 
:Les clercs, qui,  ce qu'il parat, avaient senti dans la maison des parfums inaccoutums, taient d'une exactitude militaire, et tenaient en main leurs tabourets, tout prts qu'ils taient  s'asseoir. On les voyait d'avance remuer les mchoires avec des dispositions effrayantes. 
:Matre Coquenard entra, pouss sur son fauteuil  roulettes par Mme Coquenard,  qui Porthos,  son tour, vint en aide pour rouler son mari jusqu' la table. 
: " Que diable sentent-ils donc d'extraordinaire dans ce potage ? " dit Porthos  l'aspect d'un bouillon ple, abondant, mais parfaitement aveugle, et sur lequel quelques crotes nageaient rares comme les les d'un archipel. 
:En ce moment la porte de la salle  manger s'ouvrit d'elle-mme en criant, et Porthos,  travers les battants entrebills, aperut le petit clerc, qui, ne pouvant prendre part au festin, mangeait son pain  la double odeur de la cuisine et de la salle  manger. 
:Aprs le potage la servante apporta une poule bouillie ; magnificence qui fit dilater les paupires des convives, de telle faon qu'elles semblaient prtes  se fendre. 
:La pauvre poule tait maigre et revtue d'une de ces grosses peaux hrisses que les os ne percent jamais malgr leurs efforts ; il fallait qu'on l'et cherche bien longtemps avant de la trouver sur le perchoir o elle s'tait retire pour mourir de vieillesse. 
:Au lieu de poulet, un plat de fves fit son entre, plat norme, dans lequel quelques os de mouton, qu'on et pu, au premier abord, croire accompagns de viande, faisaient semblant de se montrer. 
:Le tour du vin tait venu. Matre Coquenard versa d'une bouteille de grs fort exigu le tiers d'un verre  chacun des jeunes gens, s'en versa  lui-mme dans des proportions  peu prs gales, et la bouteille passa aussitt du ct de Porthos et de Mme Coquenard. 
:Matre Coquenard avait mang son potage, les pattes noires de la poule et le seul os de mouton o il y et un peu de viande. 
:Matre Coquenard frona le sourcil, parce qu'il voyait trop de mets ; Porthos se pina les lvres, parce qu'il voyait qu'il n'y avait pas de quoi dner. 
:Porthos regarda la bouteille qui tait prs de lui, et il espra qu'avec du vin, du pain et du fromage il dnerait ; mais le vin manquait, la bouteille tait vide ; M. et Mme Coquenard n'eurent point l'air de s'en apercevoir. 
: " Je demandais le dtail, dit-elle, parce qu'ayant beaucoup de parents et de pratiques dans le commerce, j'tais presque sre d'obtenir les choses  cent pour cent au-dessous du prix o vous les payeriez vous- mme. 
:Enfin le reste de l'quipement fut successivement dbattu de la mme manire ; et le rsultat de la scne fut que la procureuse demanderait  son mari un prt de huit cents livres en argent, et fournirait le cheval et le mulet qui auraient l'honneur de porter  la gloire Porthos et Mousqueton. 
:Et Ketty, qui n'avait point lch la main de d'Artagnan, l'entrana par un petit escalier sombre et tournant, et, aprs lui avoir fait monter une quinzaine de marches, ouvrit une porte. 
:D'Artagnan jeta un coup d'oeil autour de lui. La petite chambre tait charmante de got et de propret ; mais, malgr lui, ses yeux se fixrent sur cette porte que Ketty lui avait dit conduire  la chambre de Milady. 
: " Vous n'avez pas rpondu  mon premier billet ; tes-vous donc souffrant, ou bien auriez-vous oubli quels yeux vous me ftes au bal de Mme de Guise ? Voici l'occasion, comte ! ne la laissez pas chapper. " 
: " Ketty, dit-il, je lirai jusqu'au fond de ton me quand tu voudras ; qu' cela ne tienne, ma chre enfant. " 
:-- Eh bien, ma chre enfant, dit d'Artagnan en s'tablissant dans un fauteuil, viens  que je te dise que tu es la plus jolie soubrette que j'aie jamais vue ! " 
:-- Oh non ! il faut qu'il ait t empch par M. de Trville ou par M. des Essarts. Je m'y connais, Ketty, et je le tiens, celui-l. 
:D'Artagnan sortit ne sachant plus que penser : mais comme c'tait un garon  qui on ne faisait pas facilement perdre la tte, tout en faisant sa cour  Milady il avait bti dans son esprit un petit plan. 
: " Voil la troisime fois que je vous cris pour vous dire que je vous aime. Prenez garde que je ne vous crive une quatrime pour vous dire que je vous dteste. 
: " Mais aujourd'hui il faut bien que je croie  l'excs de vos bonts, puisque non seulement votre lettre, mais encore votre suivante, m'affirme que j'ai le bonheur d'tre aim de vous. 
:A ce reproche il y a une rponse  laquelle les femmes se trompent toujours ; d'Artagnan rpondit de manire que Ketty demeurt dans la plus grande erreur. 
:Bazin parti, le mendiant jeta un regard rapide autour de lui, afin d'tre sr que personne ne pouvait ni le voir ni l'entendre, et ouvrant sa veste en haillons mal serre par une ceinture de cuir, il se mit  dcoudre le haut de son pourpoint, d'o il tira une lettre. 
: " Rves dors ! s'cria Aramis. Oh ! la belle vie ! oui, nous sommes jeunes ! Oui, nous aurons encore des jours heureux ! Oh !  toi, mon amour, mon sang, ma vie ! tout, tout, tout, ma belle matresse ! " 
:-- Vous vous trompez, mon cher, dit Aramis toujours discret : c'est mon libraire qui vient de m'envoyer le prix de ce pome en vers d'une syllabe que j'avais commenc l-bas. 
:Les deux amis se rendirent d'abord chez Athos, qui, fidle au serment qu'il avait fait de ne pas sortir, se chargea de faire apporter  dner chez lui : comme il entendait  merveille les dtails gastronomiques, d'Artagnan et Aramis ne firent aucune difficult de lui abandonner ce soin important. 
:-- Non, pardieu, quoique j'eusse voulu voir Porthos sur mon Bouton- d'Or ; cela m'aurait donn une ide de ce que j'tais moi-mme, quand je suis arriv  Paris. Mais que nous ne t'arrtions pas, Mousqueton ; va faire la commission de ton matre, va. Est-il chez lui ? 
:Porthos sortit aprs avoir donn rendez-vous  la procureuse dans le clotre Saint-Magloire. Le procureur, voyant que Porthos partait, l'invita  dner, invitation que le mousquetaire refusa avec un air plein de majest. 
:Mme Coquenard se rendit toute tremblante au clotre Saint-Magloire, car elle devinait les reproches qui l'y attendaient ; mais elle tait fascine par les grandes faons de Porthos. 
:Ketty entra pour apporter des sorbets. Sa matresse lui fit une mine charmante, lui sourit de son plus gracieux sourire ; mais, hlas, la pauvre fille tait si triste, qu'elle ne s'aperut mme pas de la bienveillance de Milady. 
:D'Artagnan regardait l'une aprs l'autre ces deux femmes, et il tait forc de s'avouer que la nature s'tait trompe en les formant ;  la grande dame elle avait donn une me vnale et vile,  la soubrette elle avait donn le coeur d'une duchesse. 
:A dix heures Milady commena  paratre inquite, d'Artagnan comprit ce que cela voulait dire ; elle regardait la pendule, se levait, se rasseyait, souriait  d'Artagnan d'un air qui voulait dire : Vous tes fort aimable sans doute, mais vous seriez charmant si vous partiez ! 
:Cette vengeance, au reste, devenait d'autant plus facile, que Milady, sans doute pour cacher sa rougeur  son amant, avait recommand  Ketty d'teindre toutes les lumires dans l'appartement, et mme dans sa chambre,  elle. Avant le jour, M. de Wardes devait sortir, toujours dans l'obscurit. 
:Ketty entra chez sa matresse, et ne laissa point la porte ouverte ; mais la cloison tait si mince, que l'on entendait  peu prs tout ce qui se disait entre les deux femmes. 
:Le lendemain au matin, d'Artagnan courut chez Athos. Il tait engag dans une si singulire aventure qu'il voulait lui demander conseil. Il lui raconta tout : Athos frona plusieurs fois le sourcil. 
: " Votre Milady, lui dit-il, me parat une crature infme, mais vous n'en avez pas moins eu tort de la tromper : vous voil d'une faon ou d'une autre une ennemie terrible sur les bras. " 
:Athos l'examina et devint trs ple, puis il l'essaya  l'annulaire de sa main gauche ; elle allait  ce doigt comme si elle et t faite pour lui. Un nuage de colre et de vengeance passa sur le front ordinairement calme du gentilhomme. 
:D'Artagnan resta pensif  son tour, il lui semblait voir dans l'me de Milady des abmes dont les profondeurs taient sombres et inconnues. 
:Et Athos salua d'Artagnan de la tte, en homme qui veut faire comprendre qu'il n'est pas fch de rester seul avec ses penses. 
:En rentrant chez lui d'Artagnan trouva Ketty, qui l'attendait. Un mois de fivre n'et pas plus chang la pauvre enfant qu'elle ne l'tait pour cette nuit d'insomnie et de douleur. 
:Ses dents grinaient, elle tait couleur de cendre : elle voulut faire un pas vers la fentre pour aller chercher de l'air ; mais elle ne put qu'tendre les bras, les jambes lui manqurent, et elle tomba sur un fauteuil. 
: " Cher Monsieur d'Artagnan, c'est mal de ngliger ainsi ses amis, surtout au moment o l'on va les quitter pour si longtemps. Mon beau- frre et moi nous avons attendu hier et avant-hier inutilement. En sera- t-il de mme ce soir ? 
:-- Oh ! mon Dieu ! dit Ketty, vous savez prsenter les choses de faon que vous avez toujours raison. Mais vous allez encore lui faire la cour ; et si cette fois vous alliez lui plaire sous votre vritable nom et votre vrai visage, ce serait bien pis que la premire fois ! " 
:A neuf heures sonnant, d'Artagnan tait place Royale. Il tait vident que les domestiques qui attendaient dans l'antichambre taient prvenus, car aussitt que d'Artagnan parut, avant mme qu'il et demand si Milady tait visible, un d'eux courut l'annoncer. 
:-- Ah ! s'cria d'Artagnan vritablement emport par la passion que cette femme avait le don d'allumer dans son coeur, ah ! c'est que mon bonheur me parat invraisemblable, et qu'ayant toujours peur de le voir s'envoler comme un rve, j'ai hte d'en faire une ralit. 
:Et l'ardente pression fit frissonner d'Artagnan, comme si, par le toucher, cette fivre qui brlait Milady le gagnait lui-mme. 
:Avec cette lueur s'teignit la dernire irrsolution dans le coeur de d'Artagnan ; il se rappela les dtails de la premire nuit, et, le coeur bondissant, la tte en feu, il rentra dans l'htel et se prcipita dans la chambre de Ketty. 
:Tout cela tait d'une si incroyable imprudence, d'une si monstrueuse effronterie, qu' peine si d'Artagnan pouvait croire  ce qu'il voyait et  ce qu'il entendait. Il croyait tre entran dans quelqu'une de ces intrigues fantastiques comme on en accomplit en rve. 
:-- Vous ne le pensez pas, chre me ! rpondit d'Artagnan ; mais enfin, si ce pauvre comte de Wardes tait moins coupable que vous ne le pensez ? 
:-- Non, je n'hsite pas ; mais c'est que ce pauvre comte de Wardes me fait vraiment peine depuis que vous ne l'aimez plus, et il me semble qu'un homme doit tre si cruellement puni par la perte seule de votre amour, qu'il n'a pas besoin d'autre chtiment : 
: " Oui, je suis galant homme, moi ! dit d'Artagnan dcid  en finir ; et depuis que votre amour est  moi, que je suis bien sr de le possder, car je le possde, n'est-ce pas ?... 
:D'Artagnan essaya, avec le plus doux sourire qu'il pt prendre, de rapprocher ses lvres des lvres de Milady, mais celle-ci l'carta. 
:Mais sans s'inquiter de l'pe, Milady essaya de remonter sur le lit pour le frapper, et elle ne s'arrta que lorsqu'elle sentit la pointe aigu sur sa gorge. 
:-- Athos, dit d'Artagnan se dbarrassant de ses vtements de femme et apparaissant en chemise, prparez-vous  entendre une histoire incroyable, inoue. 
: " Vous avez raison, et, sur mon me, je donnerais ma vie pour un cheveu, dit Athos. Heureusement, c'est aprs-demain que nous quittons Paris ; nous allons, selon toute probabilit,  La Rochelle, et une fois partis... 
:-- Heureusement, dit d'Artagnan, qu'il s'agit seulement d'aller jusqu' aprs-demain soir sans encombre, car une fois  l'arme nous n'aurons plus, je l'espre, que des hommes  craindre. 
: " Ah  ! mais voil qui ne nous avance pas pour l'quipement, cher ami, dit Athos ; car, si je ne m'abuse, vous avez laiss toute votre dfroque chez Milady, qui n'aura sans doute pas l'attention de vous la retourner. Heureusement que vous avez le saphir. 
:-- Moi, reprendre cette bague, aprs qu'elle a pass par les mains de l'infme ! jamais : cette bague est souille, d'Artagnan. 
:En ce moment Grimaud rentra accompagn de Planchet ; celui-ci, inquiet de son matre et curieux de savoir ce qui lui tait arriv, avait profit de la circonstance et apportait les habits lui-mme. 
:D'Artagnan s'habilla, Athos en fit autant : puis quand tous deux furent prts  sortir, ce dernier fit  Grimaud le signe d'un homme qui met en joue ; celui-ci dcrocha aussitt son mousqueton et s'apprta  accompagner son matre. 
:Effectivement, sur le carr conduisant  sa chambre, et tapie contre sa porte, il trouva la pauvre enfant toute tremblante. Ds qu'elle l'aperut : 
:Comme l'avait prvu notre Gascon, on trouva facilement trois cents pistoles sur la bague. De plus, le juif annona que si on voulait la lui vendre, comme elle lui ferait un pendant magnifique pour des boucles d'oreilles, il en donnerait jusqu' cinq cents pistoles. 
:Une demi-heure aprs, d'Artagnan revint avec les deux mille livres et sans qu'il lui ft arriv aucun accident. 
:A la vue de la petite lettre, le coeur de d'Artagnan bondit, car il avait cru reconnatre l'criture ; et quoiqu'il n'et vu cette criture qu'une fois, la mmoire en tait reste au plus profond de son coeur. 
:-- Non, le troisime m'a t amen ce matin mme par un domestique sans livre qui n'a pas voulu me dire  qui il appartenait et qui m'a affirm avoir reu l'ordre de son matre... 
:-- La chose n'y fait rien, dit Aramis en rougissant... et qui m'a affirm, dis-je, avoir reu l'ordre de sa matresse de mettre ce cheval dans mon curie sans me dire de quelle part il venait. 
:Prs du Louvre les quatre amis rencontrrent M. de Trville qui revenait de Saint-Germain ; il les arrta pour leur faire compliment sur leur quipage, ce qui en un instant amena autour d'eux quelques centaines de badauds. 
:Par un mouvement involontaire, et malgr la recommandation faite, d'Artagnan lana son cheval au galop et en quelques bonds rejoignit la voiture ; mais la glace de la portire tait hermtiquement ferme : la vision avait disparu. 
:C'tait le soir mme qu'avait eu lieu l'enlvement de Mme Bonacieux. D'Artagnan frissonna ; et il se rappela qu'une demi-heure auparavant la pauvre femme tait passe prs de lui, sans doute encore emporte par la mme puissance qui l'avait fait disparatre. 
:-- Il n'y a de folles esprances que pour les sots, Monsieur, et vous tes homme d'esprit. Voyons, que diriez-vous d'une enseigne dans mes gardes, et d'une compagnie aprs la campagne ? 
:-- C'est--dire que vous refusez de me servir, Monsieur, dit le cardinal avec un ton de dpit dans lequel perait cependant une sorte d'estime ; demeurez donc libre et gardez vos haines et vos sympathies. 
:D'Artagnan sortit ; mais  la porte le coeur fut prt  lui manquer, et peu s'en fallut qu'il ne rentrt. Cependant la figure grave et svre d'Athos lui apparut : s'il faisait avec le cardinal le pacte que celui-ci lui proposait, Athos ne lui donnerait plus la main, Athos le renierait. 
:D'Artagnan poussa un soupir ; car cette voix rpondait  une voix secrte de son me, qui lui disait que de grands malheurs l'attendaient. 
:Les vues politiques du cardinal, lorsqu'il entreprit ce sige, taient considrables. Exposons-les d'abord, puis nous passerons aux vues particulires qui n'eurent peut-tre pas sur Son Eminence moins d'influence que les premires. 
:Des villes importantes donnes par Henri IV aux huguenots comme places de sret, il ne restait plus que La Rochelle. Il s'agissait donc de dtruire ce dernier boulevard du calvinisme, levain dangereux, auquel se venaient incessamment mler des ferments de rvolte civile ou de guerre trangre. 
:Le premier avantage avait t au duc de Buckingham : arriv inopinment en vue de l'le de R avec quatre-vingt-dix vaisseaux et vingt mille hommes  peu prs, il avait surpris le comte de Toiras, qui commandait pour le roi dans l'le ; il avait, aprs un combat sanglant, opr son dbarquement. 
:Le roi, comme nous l'avons dit, devait suivre, aussitt son lit de justice tenu ; mais en se levant de ce lit de justice, le 28 juin, il s'tait senti pris par la fivre ; il n'en avait pas moins voulu partir, mais, son tat empirant, il avait t forc de s'arrter  Villeroi. 
:La premire et la plus naturelle pouvait tre une embuscade des Rochelois, qui n'eussent pas t fchs de tuer un des gardes de Sa Majest, d'abord parce que c'tait un ennemi de moins, et que cet ennemi pouvait avoir une bourse bien garnie dans sa poche. 
:Ce pouvait tre un bon souvenir de M. le cardinal. On se rappelle qu'au moment mme o il avait, grce  ce bienheureux rayon de soleil, aperu le canon du fusil, il s'tonnait de la longanimit de Son Eminence  son gard. 
:Mais d'Artagnan secoua la tte. Pour les gens vers lesquels elle n'avait qu' tendre la main, Son Eminence recourait rarement  de pareils moyens. 
:D'Artagnan resta toute la journe dans son logis ; il se donna pour excuse, vis--vis de lui-mme, que le temps tait mauvais. 
:-- Quant  l'homme sr, je l'ai sous la main, Monseigneur, dit M. des Essarts en montrant d'Artagnan ; et quant aux quatre ou cinq volontaires, Monseigneur n'a qu' faire connatre ses intentions, et les hommes ne lui manqueront pas. 
:D'Artagnan partit avec ses quatre compagnons et suivit la tranche : les deux gardes marchaient au mme rang que lui et les soldats venaient par-derrire. 
:Ils arrivrent ainsi, en se couvrant de revtements, jusqu' une centaine de pas du bastion ! L, d'Artagnan, en se retournant, s'aperut que les deux soldats avaient disparu. 
:Ils savaient ce qu'ils voulaient savoir : le bastion tait gard. Une plus longue station dans cet endroit dangereux et donc t une imprudence inutile ; d'Artagnan et les deux gardes tournrent le dos et commencrent une retraite qui ressemblait  une fuite. 
:Seulement, comme il pouvait n'tre que bless et dnoncer leur crime, ils s'approchrent pour l'achever ; heureusement, tromps par la ruse de d'Artagnan, ils ngligrent de recharger leurs fusils. 
:Lorsqu'ils furent  dix pas de lui, d'Artagnan, qui en tombant avait eu grand soin de ne pas lcher son pe, se releva tout  coup et d'un bond se trouva prs d'eux. 
:-- Grce, Monsieur, piti ! au nom de cette jeune dame que vous aimez, que vous croyez morte peut-tre, et qui ne l'est pas ! s'cria le bandit en se mettant  genoux et s'appuyant sur sa main, car il commenait  perdre ses forces avec son sang. 
:C'tait une chose affreuse que de voir ce malheureux, laissant sur le chemin qu'il parcourait une longue trace de sang, ple de sa mort prochaine, essayant de se traner sans tre vu jusqu'au corps de son complice qui gisait  vingt pas de l ! 
:Le bless se laissa glisser  genoux et baisa de nouveau les pieds de son sauveur ; mais d'Artagnan, qui n'avait plus aucun motif de rester si prs de l'ennemi, abrgea lui-mme les tmoignages de sa reconnaissance. 
:Le garde qui tait revenu  la premire dcharge des Rochelois avait annonc la mort de ses quatre compagnons. On fut donc  la fois fort tonn et fort joyeux dans le rgiment, quand on vit reparatre le jeune homme sain et sauf. 
:Aprs des nouvelles presque dsespres du roi, le bruit de sa convalescence commenait  se rpandre dans le camp ; et comme il avait grande hte d'arriver en personne au sige, on disait qu'aussitt qu'il pourrait remonter  cheval, il se remettrait en route. 
:D'Artagnan, en rentrant, envoya les douze bouteilles de vin  la buvette des gardes, en recommandant qu'on les lui gardt avec soin ; puis, le jour de la solennit, comme le dner tait fix pour l'heure de midi, d'Artagnan envoya, ds neuf heures, Planchet pour tout prparer. 
:-- Eh bien, mais, dit Aramis, n'avez-vous pas vu par la lettre mme que vous avez trouve sur le misrable mort qu'elle tait dans un couvent ? On est trs bien dans un couvent, et aussitt le sige de La Rochelle termin, je vous promets que pour mon compte... 
:Le cardinal resta donc matre de poursuivre le sige sans avoir, du moins momentanment, rien  craindre de la part des Anglais. 
:Un des deux cavaliers, celui qui avait pris la parole en second lieu, tait  dix pas en avant de son compagnon ; Athos fit signe  Porthos et  Aramis de rester de leur ct en arrire, et s'avana seul. 
:-- Mais vous-mme, Monsieur, dit Athos qui commenait  se rvolter contre cette inquisition ; donnez-moi, je vous prie, la preuve que vous avez le droit de m'interroger. 
:-- Mais mon ami Aramis, que voici, a reu un petit coup d'pe dans le bras, ce qui ne l'empchera pas, comme Votre Eminence peut le voir, de monter  l'assaut demain, si Votre Eminence ordonne l'escalade. 
:-- Moi, Monseigneur, dit Athos, je n'ai pas mme mis l'pe  la main, mais j'ai pris celui  qui j'avais affaire  bras-le-corps et je l'ai jet par la fentre ; il parat qu'en tombant, continua Athos avec quelque hsitation, il s'est cass la cuisse. 
:-- Vous ne l'avez pas vue ; ah ! trs bien, reprit vivement le cardinal ; vous avez bien fait de dfendre l'honneur d'une femme, et, comme c'est  l'auberge du Colombier-Rouge que je vais moi-mme, je saurai si vous m'avez dit la vrit. 
:-- A l'instant mme, c'est--dire lorsque vous aurez reu mes instructions. Deux hommes que vous trouverez  la porte en sortant vous serviront d'escorte ; vous me laisserez sortir le premier, puis une demi-heure aprs moi, vous sortirez  votre tour. 
:Les deux mousquetaires, qui aimaient leurs aises, apportrent une chaise pour chacun d'eux, et une chaise pour Athos. Tous trois s'assirent alors, leurs ttes rapproches et l'oreille au guet. 
:-- Je ferai observer  Son Eminence, dit Milady, que depuis l'affaire des ferrets de diamants, pour laquelle le duc m'a toujours souponne, Sa Grce se dfie de moi. 
:-- Non, car peut-tre taient-ils placs trop haut pour qu'on ost les aller chercher l o ils taient : on ne brlerait pas le Palais de Justice pour tout le monde, Monseigneur. 
:-- Et maintenant, dit Milady sans paratre remarquer le changement de ton du duc  son gard, maintenant que j'ai reu les instructions de Votre Eminence  propos de ses ennemis, Monseigneur me permettra- t-il de lui dire deux mots des miens ? 
:-- Le comte de La Fre ! murmura Milady en plissant et en reculant jusqu' ce que la muraille l'empcht d'aller plus loin. 
: " Oui, l'enfer vous a ressuscite, reprit Athos, l'enfer vous a faite riche, l'enfer vous a donn un autre nom, l'enfer vous a presque refait mme un autre visage ; mais il n'a effac ni les souillures de votre me, ni la fltrissure de votre corps. " 
:Milady, ple comme un cadavre, voulut crier, mais sa langue glace ne put profrer qu'un son rauque qui n'avait rien de la parole humaine et qui semblait le rle d'une bte fauve ; colle contre la sombre tapisserie, elle apparaissait, les cheveux pars, comme l'image effrayante de la terreur. 
:Athos leva lentement son pistolet, tendit le bras de manire que l'arme toucht presque le front de Milady, puis, d'une voix d'autant plus terrible qu'elle avait le calme suprme d'une inflexible rsolution : 
: " Madame, dit-il, vous allez  l'instant mme me remettre le papier que vous a sign le cardinal, ou, sur mon me, je vous fais sauter la cervelle. " 
: " Et maintenant, dit Athos en reprenant son manteau et en replaant son feutre sur sa tte, maintenant que je t'ai arrach les dents, vipre, mords si tu peux. " 
:Comme ces paroles s'accordaient effectivement avec l'ordre qu'ils avaient reu, ils inclinrent la tte en signe d'assentiment. 
:En disant ces mots, le cardinal salua de la tte les trois amis, et prit  droite suivi de son cuyer ; car, cette nuit-l, lui-mme couchait au camp. 
:Seulement, on envoya Mousqueton dire  Planchet que son matre tait pri, en relevant de tranche, de se rendre  l'instant mme au logis des mousquetaires. 
:En arrivant chez ses trois amis, d'Artagnan les trouva runis dans la mme chambre : Athos rflchissait, Porthos frisait sa moustache, Aramis disait ses prires dans un charmant petit livre d'heures reli en velours bleu. 
:En route, on rencontra Grimaud, Athos lui fit signe de suivre ; Grimaud, selon son habitude, obit en silence ; le pauvre garon avait  peu prs fini par dsapprendre de parler. 
:On arriva  la buvette du Parpaillot : il tait sept heures du matin, le jour commenait  paratre ; les trois amis commandrent  djeuner, et entrrent dans une salle o, au dire de l'hte, ils ne devaient pas tre drangs. 
:-- Balzampleu ! fit le Suisse, qui, malgr l'admirable collection de jurons que possde la langue allemande, avait pris l'habitude de jurer en franais. 
:-- Mais vous tes quatre, Messieurs, dit Athos, nous sommes quatre ; un dner  discrtion pour huit, cela vous va-t-il ? 
:Le quatrime auditeur, qui, dans toute cette conversation, avait jou un rle muet, fit un signe de la tte en signe qu'il acquiesait  la proposition. 
:Tout ce qu'avait gagn le pauvre garon  cette pantomime d'un instant, c'est qu'il tait pass de l'arrire-garde  l'avant-garde. 
:-- Mais nous pourrions toujours les jeter dans le foss, dit Porthos, aprs toutefois nous tre assurs qu'ils n'ont rien dans leurs poches. 
:Au bout d'un instant on vit paratre la troupe ; elle suivait une espce de boyau de tranche qui tablissait une communication entre le bastion et la ville. 
:Quatre coups de fusil leur rpondirent presque en mme temps, mais ils taient mieux dirigs que ceux des agresseurs, trois soldats tombrent tus raide, et un des travailleurs fut bless. 
:Grimaud obit sans rpondre. Un instant aprs le drapeau blanc flottait au-dessus de la tte des quatre amis ; un tonnerre d'applaudissements salua son apparition ; la moiti du camp tait aux barrires. 
:-- Bravo ! s'cria Porthos ; dcidment, Athos, vous tiez n pour tre gnral, et le cardinal, qui se croit un grand homme de guerre, est bien peu de chose auprs de vous. 
:Arrivs au bas du bastion, les ennemis taient encore douze ou quinze ; une dernire dcharge les accueillit, mais ne les arrta point : ils sautrent dans le foss et s'apprtrent  escalader la brche. 
:Mais on et dit qu'Athos avait un charme attach  sa personne, les balles passrent en sifflant tout autour de lui, pas une ne le toucha. 
: " Ma foi, dit Athos, il tait temps que cette ide vnt  Porthos ; nous voici au camp. Ainsi, Messieurs, pas un mot de plus sur cette affaire. On nous observe, on vient  notre rencontre, nous allons tre ports en triomphe. " 
:Le mme soir, M. de Trville annona cette bonne nouvelle aux trois mousquetaires et  d'Artagnan, en les invitant tous les quatre  djeuner le lendemain. 
:-- C'est juste, non pas pour les laquais, reprit Aramis, mais pour le matre, et mme pour les matres ! Nos valets nous sont-ils assez dvous pour risquer leur vie pour nous ? Non. 
:-- Ah ! oui ; cher ami,  un Anglais, interrompit Athos ; bien commenc ! bravo, d'Artagnan ! Rien qu'avec ce mot-l vous serez cartel, au lieu d'tre rou vif. 
:-- Bon ! le Luxembourg  prsent ! On croira que c'est une allusion  la reine mre ! Voil qui est ingnieux, dit Athos. 
:-- Je ne demande pas mieux, dit Aramis avec cette nave confiance que tout pote a en lui-mme ; mais qu'on me mette au courant : j'ai bien ou dire, de-ci, de-l, que cette belle-soeur tait une coquine, j'en ai mme acquis la preuve en coutant sa conversation avec le cardinal. 
:D'Artagnan et Athos se regardrent quelque temps en silence. Enfin Athos, aprs s'tre recueilli, et en devenant plus ple encore qu'il n'tait de coutume, fit un signe d'adhsion, d'Artagnan comprit qu'il pouvait parler. 
:-- Diable ! vous avez raison, Athos, reprit Aramis, et la rdaction est pineuse. M. le chancelier lui-mme serait embarrass pour rdiger une ptre de cette force, et cependant M. le chancelier rdige trs agrablement un procs-verbal. N'importe ! taisez-vous, j'cris. " 
: " A merveille ! s'cria Athos, vous tes le roi des potes ; mon cher Aramis, vous parlez comme l'Apocalypse et vous tes vrai comme l'Evangile. Il ne vous reste maintenant que l'adresse  mettre sur cette lettre. 
:-- Eh bien, c'est dit, reprit Athos, Planchet et Bazin partiront ;  tout prendre, je ne suis pas fch de conserver Grimaud : il est accoutum  mes faons et j'y tiens ; la journe d'hier a dj d l'branler, ce voyage le perdrait. " 
:Il fut dcid que Planchet partirait le lendemain  huit heures du matin, afin, comme il l'avait dit, qu'il pt, pendant la nuit, apprendre la lettre par coeur. Il gagna juste douze heures  cet arrangement ; il devait tre revenu le seizime jour,  huit heures du soir. 
:Le matin du huitime jour, Bazin, frais comme toujours et souriant selon son habitude, entra dans le cabaret du Parpaillot, comme les quatre amis taient en train de djeuner, en disant, selon la convention arrte : 
:Athos jeta un coup d'oeil sur l'ptre, et, pour faire vanouir tous les soupons qui auraient pu natre, lut tout haut : 
:Et Athos sortit du Parpaillot suivi de d'Artagnan. Aramis venait derrire donnant le bras  Porthos. Aramis mchonnait des vers, et Porthos s'arrachait de temps en temps quelques poils de moustache en signe de dsespoir. 
:Mais voil que tout  coup, dans l'obscurit, une ombre se dessine, dont la forme est familire  d'Artagnan, et qu'une voix bien connue lui dit : 
:-- Eh bien, oui, Planchet, dit Athos, qu'y a-t-il d'tonnant  cela ? Il avait promis d'tre de retour  huit heures, et voil les huit heures qui sonnent. Bravo ! Planchet, vous tes un garon de parole, et si jamais vous quittez votre matre, je vous garde une place  mon service. 
:Le billet brlait la main de d'Artagnan : il voulait hter le pas ; mais Athos lui prit le bras et le passa sous le sien, et force fut au jeune homme de rgler sa course sur celle de son ami. 
:Athos prit la lettre des mains de d'Artagnan, l'approcha de la lampe, y mit le feu, et ne la lcha point qu'elle ne ft rduite en cendres. 
: " Maintenant, mon garon, lui dit-il, tu peux rclamer tes sept cents livres, mais tu ne risquais pas grand-chose avec un billet comme celui- l. 
