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:Ma premire visite  Tartarin de Tarascon est reste dans ma vie comme une date inoubliable ; il y a douze ou quinze ans de cela, mais je m'en souviens mieux que d'hier. L'intrpide Tartarin habitait alors,  l'entre de la ville, la troisime maison  main gauche sur le chemin d'Avignon. Jolie petite villa tarasconnaise avec jardin devant, balcon derrire, des murs trs blancs, des persiennes vertes, et sur le pas de la porte une niche de petits Savoyards jouant  la marelle ou dormant au bon soleil, la tte sur leurs botes  cirage.
:Imaginez-vous une grande salle tapisse de fusils et de sabres, depuis en haut jusqu'en bas ; toutes les armes de tous les pays du monde : carabines, rifles, tromblons, couteaux corses, couteaux catalans, couteaux-revolvers, couteaux-poignards, krish malais, flches carabes, flches de silex, coups-de-poing, casse-tte, massues hottentotes, lazos mexicains, est-ce que je sais !
:Bref, en fait de gibier, il ne reste plus dans le pays qu'un vieux coquin de livre, chapp comme par miracle aux septembrisades tarasconnaises et qui s'entte  vivre l ! A Tarascon, ce livre est trs connu. On lui a donn un nom. Il s'appelle  le Rapide. On sait qu'il a son gte dans la terre de M. Bompard,--  ce qui, par parenthse, a doubl et mme tripl le prix de cette terre,--  mais on n'a pas encore pu l'atteindre.
:A voix basse, elle ajoutait : A vous, Tartarin, et Tartarin de Tarascon, le bras tendu, le poing ferm, la narine frmissante disait par trois fois d'une voix formidable, qui roulait comme un coup de tonnerre dans les entrailles du piano : Non ! ... non ! ... non ! ... ce qu'en bon Mridional il prononait : Nan ! ... nan ! ... nan ! ... Sur quoi madame Bzuquet la mre reprenait encore une fois :
:A la main gauche, Tartarin prenait un coup-de-poing  pointes de fer,  la main droite une canne  pe ; dans la poche gauche, un casse-tte ; dans la poche droite, un revolver. Sur la poitrine, entre drap et flanelle, un krish malais. Par exemple, jamais de flche empoisonne ; ce sont des armes trop dloyales ! ...
:Avant de partir, dans le silence et l'ombre de son cabinet, il s'exerait un moment, se fendait, tirait au mur, faisait jouer ses muscles ; puis, il prenait son passe-partout, et traversait le jardin, gravement, sans se presser.-- A l'anglaise, messieurs,  l'anglaise ! c'est le vrai courage.-- Au bout du jardin, il ouvrait la lourde porte de fer. Il l'ouvrait brusquement, violemment, de faon  ce qu'elle allt battre en dehors contre la muraille .... S' ils  avaient t derrire, vous pensez quelle marmelade ! ... Malheureusement,  ils  n'taient pas derrire.
:Superbe et calme, Tartarin de Tarascon s'en allait ainsi dans la nuit, faisant sonner ses talons en mesure, et du bout ferr de sa canne arrachant des tincelles aux pavs .... Boulevards, grandes rues ou ruelles, il avait soin de tenir toujours le milieu de la chausse, excellente mesure de prcaution qui vous permet de voir venir le danger, et surtout d'viter ce qui, le soir, dans les rues de Tarascon, tombe quelquefois des fentres. A lui voir tant de prudence, n'allez pas croire au moins que Tartarin et peur .... Non ! seulement il se gardait.
:Les voix devenaient distinctes .... Plus de doutes !  Ils  arrivaient ....  Ils  taient l. Dj Tartarin, l'oeil en feu, la poitrine haletante, se ramassait sur lui-mme comme un jaguar, et se prparait  bondir en poussant son cri de guerre ... quand tout  coup, du sein de l'ombre, il entendait de bonnes voix tarasconnaises l'appeler bien tranquillement :
:Car c'est un fait. Jusqu' l'ge de quarante-cinq ans, l'intrpide Tarasconnais n'avait pas une fois couch hors de sa ville. Il n'avait pas mme fait ce fameux voyage  Marseille, que tout bon Provenal se paie  sa majorit. C'est au plus s'il connaissait Beaucaire, et cependant Beaucaire n'est pas bien loin de Tarascon, puisqu'il n'y a que le pont  traverser Malheureusement ce diable de pont a t si souvent emport par les coups de vent, il est si long, si frle, et le Rhne a tant de largeur  cet endroit que, ma foi ! vous comprenez .... Tartarin de Tarascon prfrait la terre ferme.
:Don Quichotte et Sancho Pana dans le mme homme ! vous comprenez quel mauvais mnage ils y devaient faire ! quels combats ! quels dchirements ! ... O le beau dialogue  crire pour Lucien ou pour Saint-vremond, un dialogue entre les deux Tartarins, le Tartarin-Quichotte et le Tartarin-Sancho ! Tartarin-Quichotte s'exaltant aux rcits de Gustave Aimard et criant : Je pars !
: Les trois frres Garcio-Camus, des Tarasconnais tablis  Shang-Ha, lui avaient offert la direction d'un de leurs comptoirs l-bas. a, par exemple, c'tait bien la vie qu'il lui fallait. Des affaires considrables, tout un monde de commis  gouverner, des relations avec la Russie, la Perse, la Turquie d'Asie, enfin le Haut Commerce.
:Tartarin, trs bien renseign, donnait de bonne grce les dtails qu'on voulait, et,  la longue, le brave homme n'tait pas bien sr lui mme de n'tre pas all  Shang-Ha, si bien qu'en racontant pour la centime fois la descente des Tartares, il en arrivait  dire trs naturellement Alors, je fais armer mes commis, je hisse le pavillon consulaire, et pan ! pan ! par les fentres, sur les tartares. En entendant cela, tout le cercle frmissait ....
:Seulement, coutez bien ceci. Il est temps de s'entendre une fois pour toutes sur cette rputation de menteurs que les gens du Nord ont faite aux Mridionaux. Il n'y a pas de menteurs dans le Midi, pas plus  Marseille qu' Nmes, qu' Toulouse qu' Tarascon. L'homme du Midi ne ment pas, il se trompe.
:Et maintenant que nous avons montr Tartarin de Tarascon comme il tait en son priv, avant que la gloire l'et bais au front et coiff du laurier sculaire, maintenant que nous avons racont cette vie hroque dans un milieu modeste, ses joies, ses douleurs, ses rves, ses esprances, htons-nous d'arriver aux grandes pages de son histoire et au singulier vnement qui devait donner l'essor  cette incomparable destine.
:Un lion de l'Atlas  Tarascon ! Jamais, de mmoire d'homme, pareille chose ne s'tait vue. Aussi comme nos braves chasseurs de casquettes se regardaient firement ! quel rayonnement sur leurs mles visages, et, dans tous les coins de la boutique Costecalde, quelles bonnes poignes de mains silencieusement changes ! L'motion tait si grande, si imprvue, que personne ne trouvait un mot  dire ....
: Chose singulire ! soit que le fusil  aiguille lui et donn de l'humeur, soit qu'il et flair un ennemi de sa race, le lion, qui jusque-l avait regard les Tarasconnais d'un air de souverain mpris en leur billant au nez  tous, le lion eut tout  coup un mouvement de colre. D'abord il renifla, gronda sourdement, carta ses griffes, tira ses pattes ; puis il se leva, dressa la tte, secoua sa crinire, ouvrit une gueule immense et poussa vers Tartarin un formidable rugissement.
:Un cri de terreur lui rpondit. Tarascon, affol, se prcipita vers les portes. Tous, femmes, enfants, portefaix, chasseurs de casquettes, le brave commandant Bravida lui-mme .... Seul, Tartarin de Tarascon ne bougea pas .... Il tait l, ferme et rsolu, devant la cage, des clairs dans les yeux et cette terrible moue que toute la ville connaissait .... Au bout d'un moment, quand les chasseurs de casquettes, un peu rassurs par son attitude et la solidit des barreaux, se rapprochrent de leur chef, ils entendirent qu'il murmurait, en regardant le lion : a, oui, c'est une chasse.
:L'homme le plus surpris de la ville, en apprenant qu'il allait partir pour l'Afrique, ce fut Tartarin. Mais voyez ce que c'est que la vanit ! Au lieu de rpondre simplement qu'il ne partait pas du tout, qu'il n'avait jamais eu l'intention de partir, le pauvre Tartarin-- la premire fois qu'on lui parla de ce voyage-- fit d'un petit air vasif : H ! ... h ! ... peut-tre ... je ne dis pas. La seconde fois, un peu plus familiaris avec cette ide, il rpondit : C'est probable. La troisime fois : C'est certain !
:Enfin, le soir, au cercle et chez les Costecalde, entran par le punch aux oeufs, les bravos, les lumires ; gris par le succs que l'annonce de son dpart avait eu dans la ville, le malheureux dclara formellement qu'il tait las de chasser la casquette et qu'il allait, avant peu, se mettre  la poursuite des grands lions de l'Atlas.
:C'est Tartarin-Sancho qui n'tait pas content ! Cette ide de voyage en Afrique et de chasse au lion lui donnait le frisson par avance, et, en rentrant au logis, pendant que la srnade d'honneur sonnait sous leurs fentres, il fit  Tartarin-Quichotte une scne effroyable, l'appelant toqu, visionnaire, imprudent, triple fou, lui dtaillant par le menu toutes les catastrophes qui l'attendaient dans cette expdition, naufrages, rhumatismes, fivres chaudes, dysenteries, peste noire, lphantiasis, et le reste ....
: Pendant que Tartarin s'entranait ainsi par toute sorte de moyens hroques, tout Tarascon avait les yeux sur lui ; on ne s'occupait plus d'autre chose. La chasse  la casquette ne battait plus que d'une aile, les romances chmaient. Dans la pharmacie Bzuquet le piano languissait sous une housse verte, et les mouches cantharides schaient dessus, le ventre en l'air .... L'expdition de Tartarin avait arrt tout.
:Il fallait voir le succs du Tarasconnais dans les salons. On se l'arrachait, on se le disputait, on se l'empruntait, on se le volait. Il n'y avait pas de plus grand honneur pour les dames que d'aller  la mnagerie Mitaine au bras de Tartarin, et de se faire expliquer devant la cage du lion comment on s'y prenait pour chasser ces grandes btes, o il fallait viser,  combien de pas, si les accidents taient nombreux, etc., etc.
:Alors, le coude sur la nappe, le nez dans son moka, le hros racontait d'une voix mue tous les dangers qui l'attendaient l-has. Il disait les longs affts sans lune, les marais pestilentiels, les rivires empoisonnes par la feuille du laurier-ros, les neiges, les soleils ardents, les scorpions, les pluies de sauterelles ; il disait aussi les moeurs des grands lions de l'Atlas, leur faon de combattre, leur vigueur phnomnale et leur frocit au temps du rut ....
:Autour de la table, tout le monde tait ple. Les hommes se regardaient en hochant la tte, les dames fermaient les yeux avec de petits cris d'effroi, les vieillards brandissaient leurs longues cannes belliqueusement, et, dans la chambre  ct, les petits garonnets qu'on couche de bonne heure, veills en sursaut par les rugissements et les coups de feu, avaient grand'peur et demandaient de la lumire.
:Toujours est-il que la mnagerie Mitaine avait quitt Tarascon depuis plus de trois mois, et le tueur de lions ne bougeait pas .... Aprs tout, peut-tre le candide hros, aveugl par un nouveau mirage, se figurait-il de bonne foi qu'il tait all en Algrie. Peut-tre qu' force de raconter ses futures chasses, il s'imaginait les avoir faites, aussi sincrement qu'il s'imaginait avoir hiss le drapeau consulaire et tir sur les Tartares, pan ! pan !  Shang-Hai.
:Puis les pigrammes s'en mlrent. Le prsident Ladevze, qui faisait volontiers en ses heures de loisir deux doigts de cour  la muse provenale, composa dans la langue du cru une chanson qui eut beaucoup de succs. Il tait question d'un certain grand chasseur appel matre Gervais, dont le fusil redoutable devait exterminer jusqu'au dernier tous les lions d'Afrique. Par malheur ce diable de fusil tait de complexion singulire :  on le chargeait toujours, il ne partait jamais.
:C'est ainsi qu'un matin que les petits dcrotteurs chantaient sous ses fentres :  Lou fsio de mestre Gerva, les voix de ces misrables arrivrent jusqu' la chambre du pauvre grand homme en train de se raser devant sa glace. (Tartarin portait toute sa barbe, mais, comme elle venait trop forte, il tait oblig de la surveiller.)
:Trs ple, il se leva, regarda autour de lui d'un oeil attendri ce joli cabinet, bien clos, plein de chaleur et de lumire douce, ce large fauteuil si commode, ses livres, son tapis, les grands stores blancs de ses fentres, derrire lesquels tremblaient les branches grles du petit jardin, puis, s'avanant vers le brave commandant, il lui prit la main, la serra avec nergie, et d'une voix o roulaient des larmes, stoque cependant, il lui dit Je partirai, Bravida !
:Tartarin de Tarascon, en effet, avait cru de son devoir, allant en Algrie, de prendre le costume algrien. Large pantalon bouffant en toile blanche, petite veste collante  boutons de mtal, deux pieds de ceinture rouge autour de l'estomac, le cou nu, le front ras, sur sa tte une gigantesque  chchia  (bonnet rouge) et un flot bleu d'une longueur ! ... Avec cela, deux lourds fusils, un sur chaque paule, un grand couteau de chasse  la ceinture, sur le ventre une cartouchire, sur la hanche un revolver se balanant dans sa poche de cuir. C'est tout ....
:Calme et fier, quoiqu'un peu ple, il s'avana sur la chausse, regarda ses brouettes, et, voyant que tout tait bien, prit gaillardement le chemin de la gare, sans mme se retourner une fois vers la maison du baobab. Derrire lui marchaient le brave commandant Bravida, ancien capitaine d'habillement, le prsident Ladevze, puis l'armurier Costecalde et tous les chasseurs de casquettes, puis les brouettes, puis le peuple.
: Tranquille et doux comme Socrate au moment de boire la cigu, l'intrpide Tarasconnais avait un mot pour chacun, un sourire pour tout le monde. Il parlait simplement, d'un air affable ; on aurait dit qu'avant de partir, il voulait laisser derrire lui comme une trane de charme, de regrets, de bons souvenirs. D'entendre leur chef parler ainsi, tous les chasseurs de casquettes avaient des larmes, quelques-uns mme des remords, comme le prsident Ladevze et le pharmacien Bzuquet.
:Le 1er dcembre 186 ...,  l'heure de midi, par un soleil d'hiver provenal, un temps clair, luisant, splendide, les Marseillais effars virent dboucher sur la Canebire un  Teur, oh mais, un  Teur ! ...  Jamais ils n'en avaient vu un comme celui-l ; et pourtant, Dieu sait s'il en manque  Marseille, des  Teurs ! 
:Le  Teur  en question,-- ai-je besoin de vous le dire ?-- c'tait Tartarin, le grand Tartarin de Tarascon, qui s'en allait le long des quais, suivi de ses caisses d'armes, de sa pharmacie, de ses conserves, rejoindre l'embarcadre de la compagnie Touache, et le paquebot le  Zouave, qui devait l'emporter l-bas.
:L'oreille encore pleine des applaudissements tarasconnais, gris par la lumire du ciel, l'odeur de la mer, Tartarin rayonnant marchait, ses fusils sur l'paule, la tte haute, regardant de tous ses yeux ce merveilleux port de Marseille qu'il voyait pour la premire fois, et qui l'blouissait .... Le pauvre homme croyait rver. Il lui semblait qu'il s'appelait Sinbad le Marin, et qu'il errait dans une de ces villes fantastiques comme il y en a dans les  Mille et une nuits. 
:Partout, un encombrement prodigieux de marchandises de toute espce : soieries, minerais, trains de bois, saumons de plomb, draps, sucres, caroubes, colzas, rglisses, cannes  sucre. L'Orient et l'Occident ple-mle. De grands tas de fromages de Hollande que les Gnoises teignaient en rouge avec leurs mains.
:Parfois, entre les mts, une claircie. Alors Tartarin voyait l'entre du port, le grand va-et-vient des navires, une frgate anglaise partant pour Malte, pimpante et bien lave, avec des officiers en gants jaunes, ou bien un grand brick marseillais dmarrant au milieu des cris, des jurons, et  l'arrire un gros capitaine en redingote et chapeau de soie, commandant la manoeuvre en provenal. Des navires qui s'en allaient en courant, toutes voiles dehors. D'autres l-has, bien loin, qui arrivaient lentement, dans le soleil, comme en l'air.
:Je vous la montrerais d'abord au dpart sur le pont, hroque et superbe comme elle tait, aurolant cette belle tte tarasconnaise. Je vous la montrerais ensuite  la sortie du port, quand le  Zouave  commence  caracoler sur les lames : je vous la montrerais frmissante, tonne, et comme sentant dj les premires atteintes de son mal.
:Debout  l'arrire, avec cette terrible moue qui faisait la terreur de ses compatriotes, le grand Tarasconnais tourmentait fivreusement le manche de son coutelas ; car, malgr ce qu'avait pu lui dire Barbassou, il n'tait qu' moiti rassur sur les intentions de ces portefaix  peau d'bne, qui ressemblaient si peu aux braves portefaix de Tarascon ....
:O Michel Cervantes Saavedra, si ce qu'on dit est vrai, qu'aux lieux o les grands hommes ont habit quelque chose d'eux-mmes erre et flotte dans l'air jusqu' la fin des ges, ce qui restait de toi sur la plage barbaresque dut tressaillir de joie en voyant dbarquer Tartarin de Tarascon, ce type merveilleux du Franais du Midi en qui s'taient incarns les deux hros de ton livre, Don Quichotte et Sancho Pana ....
:L'air tait chaud ce jour-l. Sur le quai ruisselant de soleil, cinq ou six douaniers, des Algriens attendant des nouvelles de France, quelques Maures accroupis qui fumaient leurs longues pipes, des matelots maltais ramenant de grands filets o des milliers de sardines luisaient entre les mailles comme de petites pices d'argent.
:La premire pense du hros, en ouvrant les yeux, fut celle-ci : Je suis dans le pays du lion ! pourquoi ne pas le dire ?  cette ide que les lions taient l tout prs,  deux pas, et presque sous la main, et qu'il allait falloir en dcoudre, brr ! ... un froid mortel le saisit, et il se fourra intrpidement sous sa couverture.
:Il s'arma donc  la hte, roula sur son dos la tente-abri dont le gros manche montait d'un bon pied au-dessus de sa tte, et raide comme un pieu, descendit dans la rue. L, ne voulant demander sa route  personne de peur de donner l'veil sur ses projets, il tourna carrment  droite, enfila jusqu'an bout les arcades Bab-Azoun, o du fond de leurs noires boutiques des nues de juifs algriens le regardaient passer, embusqus dans un coin comme des araignes ; traversa la place du Thtre, prit le faubourg et enfin la grande route poudreuse de Mustapha.
:Les lches ! se dit notre hros en passant  ct d'eux, les lches ! Aller au lion par bandes, et avec des chiens ! ... Car il ne se serait jamais imagin qu'en Algrie on pt chasser autre chose que des lions. Pourtant ces chasseurs avaient de si bonnes figures de commerants retirs, et puis cette faon de chasser le lion avec des chiens et des carnassires tait si patriarcale, que le Tarasconnais, un peu intrigu, crut devoir aborder un de ces messieurs.
:C'tait un grand dsert sauvage, tout hriss de plantes bizarres, de ces plantes d'Orient qui ont l'air de btes mchantes. Sous le jour discret des toiles, leur ombre agrandie s'tirait par terre en tous sens. A droite, la masse confuse et lourde d'une montagne, l'Atlas peut-tre ! ... A gauche, la mer invisible, qui roulait sourdement .... Un vrai gte  tenter les fauves ....
:D'abord trs doucement, parce qu'au fond de l'me il avait tout de mme un peu peur que le lion l'entendt ... puis, voyant que rien ne venait, il bla plus fort : M ! ... M ! ... Rien encore ! ... Impatient, il reprit de plus belle et plusieurs fois de suite : M ! ... M ! ... M ! ... avec tant de puissance que ce chevreau finissait par avoir l'air d'un boeuf ....
:Tout  coup,  quelques pas devant lui, quelque chose de noir et de gigantesque s'abattit. Il se tut .... Cela se baissait, flairait la terre, bondissait, se roulait, partait au galop, puis revenait et s'arrtait net ... c'tait le lion,  n'en pas douter ! ... Maintenant on voyait trs bien ses quatre pattes courtes, sa formidable encolure, et deux yeux, deux grands yeux qui luisaient dans l'ombre .... En joue ! feu ! pan ! pan ! ... C'tait fait. Puis tout de suite un bondissement en arrire, et le coutelas de chasse au poing.
:Il eut beau s'escrimer et suer pendant une heure, la damne tente ne s'ouvrit pas .... Il y a des parapluies qui, par des pluies torrentielles, s'amusent  vous jouer de ces tours-l .... De guerre lasse, le Tarasconnais jeta l'ustensile par terre, et se coucha dessus, en jurant comme un vrai Provenal qu'il tait.
:La preuve, c'taient des taches de sang que la bte en fuyant avait laisses derrire elle. Pench sur cette piste sanglante, l'oeil aux aguets, le revolver au poing, le vaillant Tarasconnais arriva, d'artichaut en artichaut, jusqu' un petit champ d'avoine .... De l'herbe foule, une mare de sang, et, au milieu de la mare, couch sur le flanc avec une large plaie  la tte, un  .... Devinez quoi ! ...
:Le premier mouvement de Tartarin  l'aspect de sa malheureuse victime fut un mouvement de dpit. Il y a si loin en effet d'un lion  un  bourriquot ! .... Son second mouvement fut tout  la piti. Le pauvre bourriquot tait si joli ; il avait l'air si bon ! La peau de ses flancs, encore chaude, allait et venait comme une vague. Tartarin s'agenouilla, et du bout de sa ceinture algrienne essaya d'tancher le sang de la malheureuse bte ; et ce grand homme soignant ce petit ne, c'tait tout ce que vous pouvez imaginer de plus touchant.
:Heureusement un troisime personnage arriva sur le champ de bataille. C'tait le mari de l'Alsacienne, Alsacien lui-mme et cabaretier ; de plus, fort bon comptable. Quand il vit  qui il avait affaire, et que l'assassin ne demandait qu' payer le prix de la victime, il dsarma son pouse et l'on s'entendit.
:Tartarin donna deux cents francs : l'ne en valait bien dix. C'est le prix courant des  bourriquots  sur les marchs arabes. Puis on enterra le pauvre Noiraud au pied d'un figuier, et l'Alsacien, mis en bonne humeur par la couleur des douros tarasconnais, invita le hros  venir rompre une crote  son cabaret, qui se trouvait  quelques pas de l, sur le bord de la grande route.
:Tartarin tant mont, L'omnibus fut complet. Il y avait au fond, le nez dans son brviaire, un vicaire d'Alger  grande barbe noire. En face, un jeune marchand maure, qui fumait de grosses cigarettes. Puis, un matelot maltais, et quatre ou cinq Mauresques masques de linges blancs, et dont on ne pouvait voir que les yeux. Ces dames venaient de faire leurs dvotions an cimetire d'Abd-el-Kader ; mais cette visite funbre ne semblait pas les avoir attristes. On les entendait rire et jacasser entre elles sous leurs masques, en croquant des ptisseries.
: L'omnibus s'arrta. On tait sur la place du Thtre,  l'entre de la rue Bab-Azoun. Une  une, emptres dans leurs grands pantalons et serrant leurs voiles contre elles avec une grce sauvage, les Mauresques descendirent. La voisine de Tartarin se leva la dernire, et en se levant son visage passa si prs de celui du hros qu'il l'effleura de son haleine, un vrai bouquet de jeunesse, de jasmin, de musc et de ptisserie.
:Le Tarasconnais n'y rsista pas. Ivre d'amour et prt  tout, il s'lana derrire la Mauresque .... Au bruit de ses buffleteries elle se retourna, mit un doigt sur son masque comme pour dire chut ! et vivement, de l'autre main, elle lui jeta un petit chapelet parfum, fait avec des fleurs de jasmin. Tartarin de Tarascon se baissa pour le ramasser ; mais, comme notre hros tait un peu lourd et trs charg d'armures, I'opration fut assez longue ....
:Dormez sans peur, grands lions roux ! Le Tarasconnais cherche sa Mauresque. Depuis l'histoire de l'omnibus, le malheureux croit sentir perptuellement sur son pied, sur son vaste pied de trappeur, les frtillements de la petite souris rouge ; et la brise de mer, en effleurant ses lvres, se parfume toujours -- quoi qu'il fasse-- d'une amoureuse odeur de ptisserie et d'anis.
: Un vrai coupe-gorge, cette ville haute. De petites ruelles noires trs troites, grimpant  pic entre deux ranges de maisons mystrieuses dont les toitures se rejoignent et font tunnel. Des portes basses, des fentres toutes petites, muettes, tristes, grillages. Et puis, de droite et de gauche, un tas d'choppes trs sombres o les  Teurs  farouches  ttes de forbans -- yeux blancs et dents brillantes-- fument de longues pipes, et se parlent  voix basse comme pour concerter de mauvais coups ....
:Dire que notre Tartarin traversait sans motion cette cit formidable, ce serait mentir. Il tait au contraire trs mu, et dans ces ruelles obscures dont son gros ventre tenait toute la largeur, le brave homme n'avanait qu'avec la plus grande prcaution, l'oeil aux aguets, le doigt sur la dtente d'un revolver.
:Vous ne pouvez rien imaginer de plus sduisant que ce prince montngrin. Mince, fin, les cheveux crpus, fris au petit fer, ras  la pierre ponce, constell d'ordres bizarres, il avait l'oeil fut, le geste clin et un accent vaguement italien qui lui donnait un faux air de Mazarin sans moustaches ; trs ferr d'ailleurs sur les langues latines, et citant  tout propos Tacite, Horace et les Commentaires.
:De vieille race hrditaire, ses frres l'avaient, parat-il, exil ds l'ge de dix ans,  cause de ses opinions librales, et depuis il courait le monde pour son instruction et son plaisir, en Altesse philosophe .... Concidence singulire ! Le prince avait pass trois ans  Tarascon, et comme Tartarin s'tonnait de ne l'avoir jamais rencontr au cercle ou sur I'Esplanade : Je sortais Peu .... fit l'Altesse d'un ton vasif. Et le Tarasconnais, par discrtion, n'osa pas en demander davantage. Toutes ces grandes existences out des cts si mystrieux ! ...
:Vous pensez qu'on n'crit pas  une Mauresque d'Alger comme  une grisette de Beaucaire. Fort heureusement que notre hros avait par devers lui ses nombreuses lectures qui lui permirent, en amalgamant la rhtorique apache des Indiens de Gustave Aimard avec le  Voyage en Orient  de Lamartine, et quelques lointaines rminiscences du  Cantique des Cantiques, de composer la lettre la plus orientale qu'il se pt voir. Cela commenait par :
:Malheureusement l'affaire-- quoique bien lance-- ne marcha pas aussi vite qu'on aurait pu l'esprer. Trs touche, parat-il, de l'loquence de Tartarin et du reste aux trois quarts sduite par avance, la Mauresque n'aurait pas mieux demand que de le recevoir ; mais le frre avait des scrupules, et, pour les endormir, il fallut acheter des douzaines, des grosses, des cargaisons de pipes ....
:En entrant, le Tarasconnais posa une main sur son coeur, et s'inclina le plus mauresquement possible, en roulant de gros yeux passionns .... Baa le regarda un moment sans dire ; puis, lchant son tuyau d'ambre, se renversa en arrire, cacha sa tte dans ses mains, et I'on ne vit plus que son cou blanc qu'un fou rire faisait danser comme un sac rempli de perles.
: Le brave homme avait lou au coeur de la ville arabe une jolie maisonnette indigne avec cour intrieure, bananiers, galeries fraches et fontaines. Il vivait l loin de tout bruit en compagnie de sa Mauresque, Maure lui-mme de la tte aux pieds, soufflant tout le jour dans son narghil, et mangeant des confitures au musc.
:Le narghil, le bain, l'amour remplissaient toute sa vie. On sortait peu. Quelquefois Sidi Tart'ri, sa dame en croupe, s'en allait sur une brave mule manger des grenades  un petit jardin qu'il avait achet aux environs .... Mais jamais, au grand jamais, il ne descendait dans la ville europenne. Avec ses zouaves en ribotte, ses alcazars bourrs d'officiers, et son ternel bruit de sabres tranant sous les arcades, cet Alger-l lui semblait insupportable et laid comme un corps de garde d'Occident.
:En somme, le Tarasconnais tait trs heureux. Tartarin-Sancho surtout, trs friand de ptisseries turques, se dclarait on ne peut plus satisfait de sa nouvelle existence .... Tartarin-Quichotte, lui, avait bien par-ci par-l quelques remords, en pensant  Tarascon et aux peaux promises .... Mais cela ne durait pas, et pour chasser ces tristes ides il suffisait d'un regard de Baa ou d'une cuillere de ses diaboliques confitures odorantes et troublantes comme les breuvages de Circ.
: Derrire eux, Sidi Tart'ri et sa fidle pouse finissaient la soire sur leur terrasse, une grande terrasse blanche qui faisait toit  la maison et dominait la ville. Tout autour, un millier d'autres terrasses blanches aussi, tranquilles sous le clair de lune, descendaient en s'chelonnant jusqu' la mer. Des fredons de guitare arrivaient, ports par la brise.
:Aussitt Baa lchait sa guitare, et ses grands yeux tourns vers le muezzin semblaient boire la prire avec dlices. Tant que le chant durait, elle restait l, frissonnante, extasie, comme une sainte Thrse d'Orient .... Tartarin, tout mu, la regardait prier et pensait en lui-mme que c'tait une forte et belle religion, celle qui pouvait causer des ivresses de foi pareilles.
:Par une belle aprs-midi de ciel bleu et de brise tide, Sidi Tart'ri  califourchon sur sa mule revenait tout seulet de son petit clos .... Les jambes cartes par de larges coussins en sparterie que gonflaient les cdrats et les pastques, berc au bruit de ses grands triers et suivant de tout son corps le  balin-balan  de la bte, le brave homme s'en allait ainsi dans un paysage adorable, les deux mains croises sur son ventre, aux trois quarts assoupi par le bien tre et la chaleur.
:-- Bon ! bon ! ne nous fchons pas .... Vous ne prenez pas une absinthe ? Non. Rien  faire dire au pays ? ... Non plus .... Eh bien ! alors, bon voyage .... A propos, collgue, j'ai l du bon tabac de France, si vous en vouliez emporter quelques pipes .... Prenez donc ! prenez donc ! a vous fera du bien .... Ce sont vos sacrs tabacs d'Orient qui vous barbouillent les ides.
:L-dessus le capitaine retourna  son absinthe et Tartarin, tout pensif, reprit au petit trot le chemin de sa maisonnette .... Bien que sa grande me se refust  rien en croire, les insinuations de Barbassou l'avaient attrist, puis ces jurons du cru, l'accent de l-bas, tout cela veillait en lui de vagues remords.
:Au logis, il ne trouva personne. Baa tait au bain .... La ngresse lui parut laide, la maison triste .... En proie  une indfinissable mlancolie, il vint s'asseoir prs de la fontaine et bourra une pipe avec le tabac de Barbassou. Ce tabac tait envelopp dans un fragment du  Smaphore. En le dployant, le nom de sa ville natale lui sauta aux yeux.
:Le temps d'inspecter son matriel, de s'armer, de se harnacher, de rechausser ses grandes bottes, d'crire deux mots au prince pour lui confier Baa, le temps de glisser sous l'enveloppe quelques billets bleus mouills de larmes, et l'intrpide Tarasconnais roulait en diligence sur la route de Blidah, laissant  la maison sa ngresse stupfaite devant le narghil, le turban, les babouches, toute la dfroque musulmane de Sidi Tart'ri qui tranait piteusement sous les petits trfles blancs de la galerie ....
:C'tait une vieille diligence d'autrefois, capitonne  l'ancienne mode de drap gros bleu tout fan, avec ces normes pompons de laine rche qui, aprs quelques heures de route, finissent par vous faire des moxas dans le dos .... Tartarin de Tarascon avait un coin de la rotonde ; il s'y installa de son mieux, et en attendant de respirer les manations musques des grands flins d'Afrique, le hros dut se contenter de cette bonne vieille odeur de diligence, bizarrement compose de mille odeurs, hommes, chevaux, femmes et cuir, victuailles et paille moisie.
:Peu  peu la nuit tomba. Le conducteur alluma ses lanternes .... La diligence rouille sautait en criant sur ses vieux ressorts ; les chevaux trottaient, les grelots tintaient .... De temps en temps l-haut, sous la bche de l'impriale, un terrible bruit de ferraille .... C'tait le matriel de guerre.
:-- C'est moi, monsieur Tartarin ; vous ne me reconnaissez pas ? ... Je suis la vieille diligence qui faisait-- il y a vingt ans-- le service de Tarascon  Nmes .... Que de fois je vous ai ports, vous et vos amis, quand vous alliez chasser les casquettes du ct de Joncquires ou de Bellegarde ! ... Je ne vous ai pas remis d'abord,  cause de votre bonnet de  Teur  et du corps que vous avez pris ; mais sitt que vous vous tes mis  ronfler, coquin de bon sort ! je vous ai reconnu tout de suite.
:-- Ah ! mon bon monsieur Tartarin, je n'y suis pas venue de mon plein gr, je vous assure .... Une fois que le chemin de fer de Beaucaire a t fini, ils ne m'ont plus trouve bonne  rien et ils m'ont envoye en Afrique .... Et je ne suis pas la seule ! presque toutes les diligences de France ont t dportes comme moi. On nous trouvait trop ractionnaires, et maintenant nous voil toutes ici  mener une vie de galre .... C'est ce qu'en France vous appelez les chemins de fer algriens.
: Et, s'lanant sur le lion, il lui arracha l'immonde sbile d'entre ses royales mchoires .... Les deux ngres, croyant avoir affaire  un voleur, se prcipitrent sur le Tarasconnais, la matraque haute .... Ce fut une terrible bousculade .... Les ngres tapaient, les femmes piaillaient, les enfants riaient. Un vieux cordonnier juif criait du fond de sa boutique.  Au zouge de paix ! Au zouge de paix !  Le lion lui-mme, dans sa nuit, essaya d'un rugissement, et le malheureux Tartarin, aprs une lutte dsespre, roula par terre au milieu des gros sous et des balayures.
:Eh ! oui, mon vaillant ami, c'est moi .... Sitt votre lettre reue, j'ai confi Baa  son frre, lou une chaise de poste, fait cinquante lieues ventre  terre, et me voil juste  temps pour vous arracher  la brutalit de ces rustres .... Qu'est-ce que vous avez donc fait, juste Dieu ! pour vous attirer cette mchante affaire ?
:Ainsi causant et philosophant, la caravane allait son train. Les portefaix-- pieds nus-- sautaient de roche en roche avec des cris de singes. Les caisses d'armes sonnaient. Les fusils flambaient. Les indignes qui passaient s'inclinaient jusqu' terre devant le kpi magique .... L haut, sur les remparts de Milianah, le chef du bureau arabe, qui se promenait au bon frais avec sa dame, entendant ces bruits insolites, et voyant des armes luire entre les branches, crut  un coup de main, fit baisser le pont-levis, battre la gnrale, et mit incontinent la ville en tat de sige.
:Malheureusement, avant la fin du jour, les choses se gtrent. Des ngres qui portaient les bagages, l'un fut pris d'atroces coliques pour avoir mang le sparadrap de la pharmacie. Un autre tomba sur le bord de la route ivre mort d'eau-de-vie camphre. Le troisime, celui qui portait l'album de voyage, sduit par les dorures des fermoirs, et persuad qu'il enlevait les trsors de la Mecque, se sauva dans le Zaccar  toutes jambes .... Il fallut aviser .... La caravane fit halte, et tint conseil dans l'ombre troue d'un vieux figuier.
: Je serais d'avis, dit le prince, en essayant, mais sans succs, de dlayer une tablette de pemmican dans une casserole perfectionne  triple fond, je serais d'avis que, ds ce soir, nous renoncions aux porteurs ngres .... Il y a prcisment un march arabe tout prs d'ici. Le mieux est de nous y arrter, et de faire emplette de quelques bourriquots ....
:Le march se tenait  quelques kilomtres, sur les bords du Chliff .... Il y avait l cinq ou six mille Arabes en guenilles, grouillant au soleil, et trafiquant bruyamment au milieu des jarres d'olives noires, des pots de miel, des sacs d'pices et des cigares en gros tas, de grands feux o rtissaient des moutons entiers, ruisselant de beurre, des boucheries en plein air, o des ngres tout nus, les pieds dans le sang, les bras rouges, dpeaient, avec de petits couteaux, des chevreaux pendus  une perche.
: Par exemple, les chameaux manquaient. On finit pourtant par en dcouvrir un, dont des M'zabites cherchaient  se dfaire. C'tait le vrai chameau du dsert, le chameau classique, chauve, l'air triste, avec sa longue tte de bdouin et sa bosse qui, devenue flasque par suite de trop longs jenes, pendait mlancoliquement sur le ct.
:Si pittoresque que ft leur nouvelle monture, nos tueurs de lions durent y renoncer, par gard pour la chchia. On continua donc la route  pied comme devant, et la caravane s'en alla tranquillement vers le Sud par petites tapes, le Tarasconnais en tte, le Montngrin en queue, et dans les rangs le chameau avec les caisses d'armes.
:Cependant le Tarasconnais ne se dcourageait pas. S'enfonant bravement dans le Sud, il passait ses journes  battre le maquis, fouillant les palmiers-nains du bout de sa carabine, et faisant frrt ! frrt !  chaque buisson. Puis, tous les soirs avant de se coucher, un petit afft de deux ou trois heures ....
:Un soir pourtant, vers les six heures, comme la caravane traversait un bois de lentisques tout violet o de grosses cailles alourdies par la chaleur sautaient a et l dans l'herbe, Tartarin de Tarascon crut entendre-- mais si loin, mais si vague, mais si miett par la brise-- ce merveilleux rugissement qu'il avait entendu tant de fois l-has  Tarascon, derrire la baraque Mitaine.
: D'abord le hros croyait rver .... Mais au bout d'un instant, lointains toujours, quoique plus distincts, les rugissements recommencrent ; et cette fois, tandis qu' tous les coins de l'horizon on entendait hurler les chiens des douars,-- secoue par la terreur et faisant retentir les conserves et les caisses d'armes, la bosse du chameau frissonna.
:Cent pas en avant du marabout, un petit bois de lauriers-ross tremblait dans la gaze du crpuscule, au bord d'une rivire presque  sec. C'est l que Tartarin vint s'embusquer, le genou en terre, selon la formule, la carabine au poing et son grand couteau de chasse plant firement devant lui dans le sable de la berge.
:Eh bien ! oui, Tartarin eut peur, et tout le temps encore. Nanmoins, il tint bon une heure, deux heures, mais l'hrosme a ses limites .... Prs de lui, dans le lit dessch de la rivire, le Tarasconnais entend tout  coup un bruit de pas, des cailloux qui roulent. Cette fois la terreur l'enlve de terre. Il tire ses deux coups au hasard dans la nuit, et se replie  toutes jambes sur le marabout, laissant son coutelas debout dans le sable comme une croix commmorative de la plus formidable panique qui ait jamais assailli l'me d'un dompteur d'hydres.
:Or, tandis qu'il tait l pensivement assis sur la porte du marabout, sa tte dans ses deux mains, sa carabine entre ses jambes, et le chameau qui le regardait, soudain le maquis d'en face s'carte et Tartarin stupfait voit paratre,  dix pas devant lui, un lion gigantesque s'avanant la tte haute et poussant des rugissements formidables qui font trembler les murs du marabout tout chargs d'oripeaux et jusqu'aux pantoufles du saint dans leur niche.
: Enfin ! cria-t-il en bondissant, la crosse  l'paule .... Pan ! ... pan ! pfft ! pfft ! C'tait fait .... Le lion avait deux balles explosibles dans la tte .... Pendant une minute, sur le fond embras du ciel africain, ce fut un feu d'artifice pouvantable de cervelle en clats, de sang fumant et de toison rousse parpille. Puis tout retomba et Tartarin aperut ... deux grands ngres furieux qui couraient sur lui, la matraque en l'air. Les deux ngres de Milianah !
:Cette fois, par Mahom ! Tartarin l'chappa belle. Ivres de fureur fanatique, les deux ngres quteurs l'auraient srement mis en pices, si le Dieu des chrtiens n'avait envoy  son aide un ange librateur, le garde champtre de la commune d'Orlansville arrivant, son sabre sous le bras, par un petit sentier.
:Tartarin cependant voulait regagner Alger  toute force. Il avait hte de revoir le corselet bleu de Baa, sa maisonnette, ses fontaines, et de se reposer sur les trfles blancs de son petit clotre, en attendant de l'argent de France. Aussi notre hros n'hsita pas : et navr, mais point abattu, il entreprit de faire la route  pied, sans argent, par petites journes.
:En arrivant devant sa maison mauresque, Tartarin s'arrta trs tonn. Le jour tombait, la rue tait dserte. Par la porte basse en ogive que la ngresse avait oublie de fermer, on entendait des rires, des bruits de verres, des dtonations de bouchons de Champagne, et dominant tout ce joli vacarme une voix de femme qui chantait, joyeuse et claire :
:Malheureux Tartarin ! Quel spectacle l'attendait .... Sous les arceaux du petit clotre, au milieu des flacons, des ptisseries, des coussins pars, des pipes, des tambourins, des guitares, Baa debout, sans veston bleu ni corselet, rien qu'une chemisette de gaze argente et un grand pantalon rose tendre, chantait  Marco la Belle  avec une casquette d'officier de marine sur l'oreille .... A ses pieds, sur une natte, gav d'amour et de confitures, Barbassou, l'infme capitaine Barbassou, se crevait de rire en l'coutant.
:-- Oh ! il n'est pas loin. Il habite pour cinq ans la belle prison de Mustapha. Le drle s'est laiss prendre la main dans le sac .... Du reste, ce n'est pas la premire fois qu'on le met  l'ombre. Son Altesse a dj fait trois ans de maison centrale quelque part ... et, tenez ! je crois mme que c'est  Tarascon.
: -- T ! pardi ! ... le muezzin d'en face qui faisait la cour  Baa .... L' Akbar  a racont l'affaire l'autre jour, et tout Alger en rit encore .... C'est si drle ce muezzin qui, du haut de sa tour, tout en chantant ses prires, faisait sous votre nez des dclarations  la petite, et lui donnait des rendez-vous en invoquant le nom d'Allah ....
:-- Qu' cela ne tienne ! fit le capitaine en riant .... Le  Zouave  part demain, et si vous voulez, je vous rapatrie ... a vous va-t-il, collgue ? ... Alors, trs bien. Vous n'avez plus qu'une chose  faire. Il reste encore quelques fioles de champagne, une moiti de croustade ... asseyez-vous l, et sans rancune ! ...
:Vers trois heures du matin, la tte lgre et le pied lourd, le bon Tartarin revenait d'accompagner son ami le capitaine, lorsqu'en passant devant la mosque, le souvenir du muezzin et de ses farces le fit rire, et tout de suite une belle ide de vengeance lui traversa le cerveau. La porte tait ouverte. Il entra, suivit de longs couloirs tapisss de nattes, monta, monta encore, et finit par se trouver dans un petit oratoire turc, o une lanterne en fer dcoup se balanait au plafond, brodant les murs blancs d'ombres bizarres.
: Et pendant qu'en un jargon bizarre, ml d'arabe et de provenal, l'illustre Tartarin jetait aux quatre coins de l'horizon, sur la ville, sur la plaine, sur la montagne, sa joyeuse maldiction tarasconnaise, la voix claire et grave des autres muezzins lui rpondait, en s'loignant de minaret en minaret, et les derniers croyants de la ville haute se frappaient dvotement la poitrine.
:Midi. Le  Zouave  chauffe, on va partir. L-haut, sur le balcon du caf Valentin, MM. les officiers braquent la longue-vue, et viennent, colonel en tte, par rang de grade, regarder l'heureux petit bateau qui va en France. C'est la grande distraction de l'tat-major .... En has, la rade tincelle. La culasse des vieux canons turcs enterrs le long du quai flambe au soleil. Les passagers se pressent. Biskris et Mahonnais entassent les bagages dans les barques.
:Tartarin, en le voyant, change de couleur et feint de ne pas le connatre ; mais le chameau s'acharne. Il frtille au long du quai. Il appelle son ami, et le regarde avec tendresse : Emmne-moi, semble dire son oeil triste, emmne-moi dans la barque, loin, bien loin de cette Arabie en carton peint, de cet Orient ridicule, plein de locomotives et de diligences, o-- dromadaire dclass-- je ne sais plus que devenir. Tu es le dernier Turc, je suis le dernier chameau .... Ne nous quittons plus,  mon Tartarin ....
:Les deux jours que dura la traverse, Tartarin les passa tout seul dans sa cabine, non pas que la mer ft mauvaise, ni que la chchia et trop  souffrir, mais le diable de chameau, ds que son matre apparaissait sur le pont, avait autour de lui des empressements ridicules .... Vous n'avez jamais vu un chameau afficher quelqu'un comme cela ! ...
:Singuliers effets du mirage ! la peau du lion aveugle, envoye  Bravida, tait cause de tout ce bruit. Avec cette modeste fourrure, expose au cercle, les Tarasconnais, et derrire eux tout le Midi, s'taient mont la tte. Le Smaphore avait parl. On avait invent un drame. Ce n'tait plus un lion que Tartarin avait tu, c'taient dix lions, vingt lions, une marmelade de lions ! Aussi Tartarin, dbarquant  Marseille, y tait dj illustre sans le savoir, et un tlgramme enthousiaste I'avait devanc de deux heures dans sa ville natale.
