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:-- Il vous faut aller aux eaux, lui dit l'Ombre qui revint lui faire une visite. Il n'y a pas d'autre remde pour votre sant. Vous avez dans le temps refus l'offre que je vous faisais de vous prendre pour mon ombre. Je vous la ritre en raison de nos anciennes relations. C'est moi qui paye les frais de voyage ; je suis aussi oblige d'aller aux eaux afin de faire pousser ma barbe qui ne veut pas crotre suffisamment pour que j'aie l'air de dignit qui convient  ma position. Donc vous serez mon compagnon. Vous crirez la relation de nos prgrinations. Soyez cette fois raisonnable et ne repoussez pas ma proposition.
:Le soir, dans la grande salle de bal, la fille du roi et l'Ombre firent un tour de danse. Elle tait lgre comme une plume ; mais lui tait lger comme l'air ; jamais elle n'avait rencontr un pareil danseur. Elle lui dit quel tait le royaume de son pre ; l'Ombre connaissait le pays, l'ayant visit dans le temps. La princesse alors en tait absente. L'Ombre s'tait amuse, selon son ordinaire,  grimper aux murs du palais du roi et  regarder par les fentres, par les ouvertures des rideaux et mme par le trou des serrures ; elle avait appris une foule de petits secrets de la cour, auxquels, en causant avec la princesse, elle fit de fines allusions.
:Il s'envola vers les anmones ; il les trouva un peu trop amres  son got. Les violettes lui parurent trop sentimentales. La fleur de tilleul tait trop petite et, de plus, elle avait une trop nombreuse parent. La fleur de pommier rivalisait avec la rose, mais elle s'ouvrait aujourd'hui pour prir demain, et tombait au premier souffle du vent ; un mariage avec un tre si dlicat durerait trop peu de temps. La fleur des pois lui plut entre toutes ; elle est blanche et rouge, frache et gracieuse ; elle a beaucoup de distinction et, en mme temps, elle est bonne mnagre et ne ddaigne pas les soins domestiques. Il allait lui adresser sa demande, lorsqu'il aperut prs d'elle une cosse  l'extrmit de laquelle pendait une fleur dessche :
:Le printemps passa, et l't aprs le printemps. On tait  l'automne, et le papillon n'avait pu se dcider encore. Les fleurs talaient maintenant leurs robes les plus clatantes ; en vain, car elles n'avaient plus le parfum de la jeunesse. C'est surtout  ce frais parfum que sont sensibles les coeurs qui ne sont plus jeunes ; et il y en avait fort peu, il faut l'avouer, dans les dahlias et dans les chrysanthmes. Aussi le papillon se tourna-t-il en dernier recours vers la menthe. Cette plante ne fleurit pas, mais on peut dire qu'elle est fleur tout entire, tant elle est parfume de la tte au pied ; chacune de ses feuilles vaut une fleur, pour les senteurs qu'elle rpand dans l'air.  C'est ce qu'il me faut, se dit le papillon ; je l'pouse. Et il fit sa dclaration.
:Quelques annes plus tard, les enfants devinrent adultes. Une magnifique maison fut construite dans la ville. Dans cette maison, il y avait plein d'objets somptueux, tout le monde voulait les voir, mme des gens qui n'habitaient pas la ville, venaient pour les regarder. Devinez  quel enfant de notre histoire appartenait cette maison ? Et bien, la rponse est facile... ou plutt pas si facile que a. Elle appartenait au pauvre garon, parce qu'il tait quand mme devenu quelqu'un bien que son nom se termint en sen, il s'appelait Thorvaldsen. Et les trois autres enfants ? Ces enfants remplis d'orgueil pour leur titre, l'argent ou l'esprit ? Ils n'avaient rien  s'envier les uns aux autres, ils taient gaux... et comme ils avaient un bon fond, ils devinrent de bons et braves adultes. Et ce qu'ils avaient pens et dit autrefois n'tait que... papotage d'enfants.
: la campagne, prs de la grande route, tait situe une gentille maisonnette que vous avez sans doute remarque vous-mme. Sur le devant se trouve un petit jardin avec des fleurs et une palissade verte ; non loin de l, sur le bord du foss, au milieu de l'herbe paisse, fleurissait une petite pquerette. Grce au soleil qui la chauffait de ses rayons aussi bien que les grandes et riches fleurs du jardin, elle s'panouissait d'heure en heure. Un beau matin, entirement ouverte, avec ses petites feuilles blanches et brillantes, elle ressemblait  un soleil en miniature entour de ses rayons. Qu'on l'apert dans l'herbe et qu'on la regardt comme une pauvre fleur insignifiante, elle s'en inquitait peu. Elle tait contente, aspirait avec dlices la chaleur du soleil, et coutait le chant de l'alouette qui s'levait dans les airs.
:En dedans de la palissade se trouvaient une quantit de fleurs roides et distingues ; moins elles avaient de parfum, plus elles se redressaient. Les pivoines se gonflaient pour paratre plus grosses que les roses : mais ce n'est pas la grosseur qui fait la rose. Les tulipes brillaient par la beaut de leurs couleurs et se pavanaient avec prtention ; elles ne daignaient pas jeter un regard sur la petite pquerette, tandis que la pauvrette les admirait en disant : Comme elles sont riches et belles ! Sans doute le superbe oiseau va les visiter. Dieu merci, je pourrai assister  ce beau spectacle.
:On ne peut se faire une ide du bonheur de la petite fleur. L'oiseau l'embrassa de son bec, chanta encore devant elle, puis il remonta dans l'azur du ciel. Pendant plus d'un quart d'heure, la pquerette ne put se remettre de son motion.  moiti honteuse, mais ravie au fond du coeur, elle regarda les autres fleurs dans le jardin. Tmoins de l'honneur qu'on lui avait rendu, elles devaient bien comprendre sa joie ; mais les tulipes se tenaient encore plus roides qu'auparavant ; leur figure rouge et pointue exprimait leur dpit. Les pivoines avaient la tte toute gonfle. Quelle chance pour la pauvre pquerette qu'elles ne pussent parler ! Elles lui auraient dit bien des choses dsagrables. La petite fleur s'en aperut et s'attrista de leur mauvaise humeur.
:Il faisait effroyablement froid ; il neigeait depuis le matin ; il faisait dj sombre ; le soir approchait, le soir du dernier jour de l'anne. Au milieu des rafales, par ce froid glacial, une pauvre petite fille marchait dans la rue : elle n'avait rien sur la tte, elle tait pieds nus. Lorsqu'elle tait sortie de chez elle le matin, elle avait eu de vieilles pantoufles beaucoup trop grandes pour elle. Aussi les perdit-elle lorsqu'elle eut  se sauver devant une file de voitures ; les voitures passes, elle chercha aprs ses chaussures ; un mchant gamin s'enfuyait emportant en riant l'une des pantoufles ; l'autre avait t entirement crase.
:Et ils prirent le gentil petit lit et partirent avec  la nage, et Poucette resta toute seule et pleura sur la feuille verte, car elle ne voulait pas demeurer chez la vilaine grenouille, ni avoir son fils si laid pour mari. Les petits poissons qui nageaient dans l'eau avait bien vu la grenouille et entendu ce qu'elle avait dit, et ils sortirent la tte de l'eau ils voulaient voir la petite fille. Aussitt qu'ils l'eurent vue, ils la trouvrent charmante, et cela leur fit de la peine qu'elle dt descendre chez la vilaine grenouille. Non, il ne le fallait pas. Ils s'assemblrent sous l'eau tout autour de la tige qui tenait la feuille, et mordillrent la tige, si bien que la feuille descendit le cours du ruisseau, emportant Poucette loin, trs loin, o la grenouille ne pouvait pas aller.
:Un joli petit papillon blanc ne cessait de voler autour d'elle, et finit par se poser sur la feuille, car Poucette lui plaisait, et elle tait bien contente, car la grenouille ne pouvait plus l'atteindre, et le lieu o elle naviguait tait trs agrable ; le soleil luisait sur l'eau, c'tait comme de l'or magnifique. Et elle dfit sa ceinture, en attacha un bout au papillon, et fixa l'autre bout dans la feuille, et ainsi la feuille prit une course beaucoup plus rapide, et elle avec, puisqu'elle tait dessus.  ce moment arriva en volant un grand hanneton, il l'aperut, et aussitt saisit dans ses pinces la taille grle de la petit, qu'il emporta dans un arbre, mais la feuille verte continua de descendre le courant, et le papillon de voler avec, car il tait attach  la feuille et ne pouvait pas s'en librer.
:Dieu ! comme Poucette fut effraye lorsque le hanneton s'envola dans l'arbre avec elle, mais surtout elle fut chagrine pour le beau papillon blanc qu'elle avait attach  la feuille ; s'il ne parvenait pas  se librer, il allait mourir de faim. Mais c'tait bien gal au hanneton. Avec elle il se plaa sur la plus grande feuille verte de l'arbre, lui donna le pollen des fleurs  manger, et lui dit qu'elle tait trs gentille, bien qu'elle ne ressemblt pas du tout  un hanneton. Ensuite tous les autres hannetons qui habitaient l'arbre vinrent lui rendre visite, ils regardrent Poucette, et les demoiselles hannetons allongrent leurs antennes et dirent :
: l'ore de la fort, o elle tait alors parvenue, s'tendait un grand champ de bl, mais le bl n'y tait plus depuis longtemps, seul le chaume sec et nu se dressait sur la terre gele. C'tait pour elle comme une fort qu'elle parcourait. Oh ! comme elle tremblait de froid. Elle arriva ainsi  la porte de la souris des champs. C'tait un petit trou au pied des ftus de paille. La souris avait l sa bonne demeure tide, toute sa chambre pleine de grain, cuisine et salle  manger. La pauvre Poucette se plaa contre la porte, comme toute pauvre mendiante, et demanda un petit morceau de grain d'orge, car depuis deux jours elle n'avait rien eu du tout  manger.
:La taupe prit dans sa bouche un morceau de mche, car cela brille comme du feu dans l'obscurit, et elle marcha devant eux et les claira dans le long couloir sombre ; lorsqu'ils arrivrent  l'endroit o gisait l'oiseau mort, la taupe dresse en l'air son large nez et heurta le plafond, et cela fit un grand trou par lequel la lumire put briller. Sur le sol gisait une hirondelle morte, ses jolies ailes plaques contre son corps, les pattes et la tte caches sous les plumes. Le pauvre oiseau tait videmment mort de froid. Poucette en eut de la peine, elle aimait tant tous les petits oiseaux, qui avaient si joliment chant et gazouill pour elle tout l't, mais la taupe donna un coup de ses courtes pattes  l'hirondelle, et dit :
:Poucette dut filer  la quenouille, et la souris embaucha quatre araignes pour filer et tisser nuit et jour. Tous les soirs la taupe venait en visite, et parlait toujours de la fin de l't, quand le soleil serait beaucoup moins chaud, car pour le moment il brlait la terre, qui tait comme une pierre ; quand l't serait fini auraient lieu les noces avec Poucette ; mais la petite n'tait pas contente, car elle n'aimait pas du tout l'ennuyeuse taupe. Tous les matins, quand le soleil se levait, et tous les soirs quand il se couchait, elle se glissait dehors  la porte, et si le vent cartait les sommets des tiges, de faon qu'elle pouvait voir le ciel bleu, elle se disait que c'tait clair et beau, l dehors, et elle dsirait bien vivement revoir sa chre hirondelle ; mais elle ne reviendrait jamais, elle volait srement trs loin dans la fort verte.
:Et elles arrivrent aux pays chauds. Le soleil y brillait, beaucoup plus lumineux qu'ici. Le ciel tait deux fois plus lev, et dans des fosss et sur des haies poussaient de dlicieux raisins blancs et bleus. Dans les fort pendaient des citrons et des oranges, les myrtes et la menthe crpue embaumaient, et sur la route couraient de dlicieux enfants qui jouaient avec de grands papillons diaprs. Mais l'hirondelle vola plus loin encore, et ce fut de plus en plus beau. Sous de magnifiques arbres verts au bord de la mer bleue se trouvait un chteau de marbre d'une blancheur clatante, fort ancien. Les ceps de vigne enlaaient les hautes colonnes ; tout en haut taient de nombreux nids d'hirondelle, et dans l'un d'eux habitait celle qui portait Poucette.
:Le Roi de la Mer tait veuf depuis de longues annes, sa vieille maman tenait sa maison. C'tait une femme d'esprit, mais fire de sa noblesse ; elle portait douze hutres  sa queue, les autres dames de qualit n'ayant droit qu' six. Elle mritait du reste de grands loges et cela surtout parce qu'elle aimait infiniment les petites princesses de la mer, filles de son fils. Elles taient six enfants charmantes, mais la plus jeune tait la plus belle de toutes, la peau fine et transparente tel un ptale de rose blanche, les yeux bleus comme l'ocan profond... mais comme toutes les autres, elle n'avait pas de pieds, son corps se terminait en queue de poisson.
: son retour, elle avait mille choses  raconter mais le plus grand plaisir, disait-elle, tait de s'tendre au clair de lune sur un banc de sable par une mer calme et de voir, tout prs de la cte, la grande ville aux lumires scintillantes comme des centaines d'toiles, d'entendre la musique et tout ce vacarme des voitures et des gens, d'apercevoir tant de tours d'glises et de clochers, d'entendre sonner les cloches. Justement, parce qu'elle ne pouvait y aller, c'tait de cela qu'elle avait le plus grand dsir. Oh ! comme la plus jeune soeur l'coutait passionnment, et depuis lors, le soir, lorsqu'elle se tenait prs de la fentre ouverte et regardait en haut  travers l'eau sombre et bleue, elle pensait  la grande ville et  ses rumeurs, et il lui semblait entendre le son des cloches descendant jusqu' elle.
:Les marins dansaient sur le pont et lorsque Le jeune prince y apparut, des centaines de fuses montrent vers le ciel et clatrent en clairant comme en plein jour. La petite sirne en fut tout effraye et replongea dans l'eau, mais elle releva bien vite de nouveau la tte et il lui parut alors que toutes les toiles du ciel tombaient sur elle. Jamais elle n'avait vu pareille magie embrase. De grands soleils flamboyants tournoyaient, des poissons de feu s'lanaient dans l'air bleu et la mer paisible rflchissait toutes ces lumires. Sur le navire, il faisait si clair qu'on pouvait voir le moindre cordage et naturellement les personnes. Que le jeune prince tait beau, il serrait les mains  la ronde, tandis que la musique s'levait dans la belle nuit !
:Il se faisait tard mais la petite sirne ne pouvait dtacher ses regards du bateau ni du beau prince. Les lumires colores s'teignirent, plus de fuses dans l'air, plus de canons, seulement, dans le plus profond de l'eau un sourd grondement. Elle flottait sur l'eau et les vagues la balanaient, en sorte qu'elle voyait l'intrieur du salon. Le navire prenait de la vitesse, l'une aprs l'autre on larguait les voiles, la mer devenait houleuse, de gros nuages parurent, des clairs sillonnrent au loin le ciel. Il allait faire un temps pouvantable ! Alors, vite les matelots replirent les voiles. Le grand navire roulait dans une course folle sur la mer dmonte, les vagues, en hautes montagnes noires, dferlaient sur le grand mt comme pour l'abattre, le bateau plongeait comme un cygne entre les lames et s'levait ensuite sur elles.
:-- Non, dit la vieille,  moins que tu sois si chre  un homme que tu sois pour lui plus que pre et mre, qu'il s'attache  toi de toutes ses penses, de tout son amour, qu'il fasse par un prtre mettre sa main droite dans la tienne en te promettant fidlit ici-bas et dans l'ternit. Alors son me glisserait dans ton corps et tu aurais part au bonheur humain. Il te donnerait une me et conserverait la sienne. Mais cela ne peut jamais arriver. Ce qui est ravissant ici dans la mer, ta queue de poisson, il la trouve trs laide l-haut sur la terre. Ils n'y entendent rien, pour tre beau, il leur faut avoir deux grossires colonnes qu'ils appellent des jambes.
:-- Tu viens juste au bon moment, ajouta-t-elle, demain matin, au lever du soleil, je n'aurais plus pu t'aider avant une anne entire. Je vais te prparer un breuvage avec lequel tu nageras, avant le lever du jour, jusqu' la cte et l, assise sur la grve, tu le boiras. Alors ta queue se divisera et se rtrcira jusqu' devenir ce que les hommes appellent deux jolies jambes, mais cela fait mal, tu souffriras comme si la lame d'une pe te traversait. Tous, en te voyant, diront que tu es la plus ravissante enfant des hommes qu'ils aient jamais vue. Tu garderas ta dmarche aile, nulle danseuse n'aura ta lgret, mais chaque pas que tu feras sera comme si tu marchais sur un couteau effil qui ferait couler ton sang. Si tu veux souffrir tout cela, je t'aiderai.
:-- Oui, tu m'es la plus chre, disait le prince, car ton coeur est le meilleur, tu m'est la plus dvoue et tu ressembles  une jeune fille une fois aperue, mais que je ne retrouverai sans doute jamais. J'tais sur un vaisseau qui fit naufrage, les vagues me jetrent sur la cte prs d'un temple desservi par quelques jeunes filles ; la plus jeune me trouva sur le rivage et me sauva la vie. Je ne l'ai vue que deux fois et elle est la seule que j'eusse pu aimer d'amour en ce monde, mais toi tu lui ressembles, tu effaces presque son image dans mon me puisqu'elle appartient au temple. C'est ma bonne toile qui t'a envoye  moi. Nous ne nous quitterons jamais.
:Il lui parlait de la mer temptueuse et de la mer calme, des tranges poissons des grandes profondeurs et de ce que les plongeurs y avaient vu. Elle souriait de ce qu'il racontait, ne connaissait-elle pas mieux que quiconque le fond de l'ocan ? Dans la nuit, au clair de lune, alors que tous dormaient  bord, sauf le marin au gouvernail, debout prs du bastingage elle scrutait l'eau limpide, il lui semblait voir le chteau de son pre et, dans les combles, sa vieille grand-mre, couronne d'argent sur la tte, cherchant des yeux  travers les courants la quille du bateau. Puis ses soeurs arrivrent  la surface, la regardant tristement et tordant leurs mains blanches. Elle leur fit signe, leur sourit, voulut leur dire que tout allait bien, qu'elle tait heureuse, mais un mousse s'approchant, les soeurs replongrent et le garon demeura persuad que cette blancheur aperue n'tait qu'cume sur l'eau.
:La petite sirne pensait au soir o, pour la premire fois, elle avait merg de la mer et avait aperu le mme faste et la mme joie. Elle se jeta dans le tourbillon de la danse, ondulant comme ondule un cygne pourchass et tout le monde l'acclamait et l'admirait : elle n'avait jamais dans si divinement. Si des lames aigus transperaient ses pieds dlicats, elle ne les sentait mme pas, son coeur tait meurtri d'une bien plus grande douleur. Elle savait qu'elle le voyait pour la dernire fois, lui, pour lequel elle avait abandonn les siens et son foyer, perdu sa voix exquise et souffert chaque jour d'indicibles tourments, sans qu'il en et connaissance. C'tait la dernire nuit o elle respirait le mme air que lui, la dernire fois qu'elle pouvait admirer cette mer profonde, ce ciel plein d'toiles.
:-- Nous les avons sacrifis chez la sorcire pour qu'elle nous aide, pour que tu ne meures pas cette nuit. Elle nous a donn un couteau. Le voici. Regarde comme il est aiguis.... Avant que le jour ne se lve, il faut que tu le plonges dans le coeur du prince et lorsque son sang tout chaud tombera sur tes pieds, ils se runiront en une queue de poisson et tu redeviendras sirne. Tu pourras descendre sous l'eau jusque chez nous et vivre trois cents ans avant de devenir un peu d'cume sale. Hte-toi ! L'un de vous deux doit mourir avant l'aurore. Notre vieille grand-mre a tant de chagrin qu'elle a, comme nous, laiss couper ses cheveux blancs par les ciseaux de la sorcire. Tue le prince, et reviens-nous. Hte-toi ! Ne vois-tu pas dj cette trane rose  l'horizon ? Dans quelques minutes le soleil se lvera et il te faudra mourir.
:Un soupir trange monta  leurs lvres et elles s'enfoncrent dans les vagues. La petite sirne carta le rideau de pourpre de la tente, elle vit la douce pouse dormant la tte appuye sur l'paule du prince. Alors elle se pencha et posa un baiser sur le beau front du jeune homme. Son regard chercha le ciel de plus en plus envahi par l'aurore, puis le poignard pointu, puis  nouveau le prince, lequel, dans son sommeil, murmurait le nom de son pouse qui occupait seule ses penses, et le couteau trembla dans sa main. Alors, tout  coup, elle le lana au loin dans les vagues qui rougirent  l'endroit o il toucha les flots comme si des gouttes de sang jaillissaient  la surface. Une dernire fois, les yeux voils, elle contempla le prince et se jeta dans la mer o elle sentit son corps se dissoudre en cume.
:Maintenant le soleil surgissait majestueusement de la mer. Ses rayons tombaient doux et chauds sur l'cume glace et la petite sirne ne sentait pas la mort. Elle voyait le clair soleil et, au-dessus d'elle, planaient des centaines de charmants tres transparents.  travers eux, elle apercevait les voiles blanches du navire, les nuages roses du ciel, leurs voix taient mlodieuses, mais si immatrielles qu'aucune oreille terrestre ne pouvait les capter, pas plus qu'aucun regard humain ne pouvait les voir. Sans ailes, elles flottaient par leur seule lgret  travers l'espace. La petite sirne sentit qu'elle avait un corps comme le leur, qui s'levait de plus en plus haut au-dessus de l'cume.
:-- C'est tout simplement admirable, rpondit aussitt la voix de l'encrier ; tout ce qu'il y a de plus admirable ! rpta-t-il, en prenant  tmoin la plume et les autres objets placs sur le bureau. Que de choses en moi... on a quelque peine  le concevoir.... Il est vrai que je l'ignore moi-mme et que je serais fort embarrass de dire ce qui en sort quand une plume vient de s'y plonger. Une seule de mes gouttes suffit pour une demi-page : que ne contient pas celle-ci ! C'est de moi que naissent toutes les oeuvres du matre de cans. C'est dans moi qu'il puise ces considrations subtiles, ces hros aimables, ces paysages sduisants qui emplissent tant de livres. Je n'y comprends rien, et la nature me laisse absolument indiffrent ; mais qu'importe : tout cela n'en a pas moins sa source en moi, et cela me suffit.
:Le pote avait cru entendre chanter son propre coeur, chanter avec une voix divine comme en ont parfois des femmes. On et dit que tout vibrait dans ce violon, les cordes, la chanterelle, la caisse, pour arriver  une plus grande intensit d'expression. Bien que le jeu du virtuose ft d'une science extrme, l'excution semblait n'tre qu'un enfantillage :  peine voyait-on parfois l'archet effleurer les cordes ; c'tait  donner  chacun l'envie d'en faire autant avec un violon qui paraissait chanter de lui-mme, un archet qui semblait aller tout seul. L'artiste tait oubli, lui, qui pourtant les faisait ce qu'ils taient, en faisant passer en eux une parcelle de son gnie. Mais le pote se souvenait et s'asseyant  sa table, il prit sa plume pour crire ce que lui dictaient ses impressions.
:Il rentra chez lui tout triste, il aurait tant voulu avoir une vritable princesse. Un soir par un temps affreux, clairs et tonnerre, cascades de pluie que c'en tait effrayant, on frappa  la porte de la ville et le vieux roi lui-mme alla ouvrir. C'tait une princesse qui tait l, dehors. Mais grands dieux ! de quoi avait-elle l'air dans cette pluie, par ce temps ! L'eau coulait de ses cheveux et de ses vtements, entrait par la pointe de ses chaussures et ressortait par le talon... et elle prtendait tre une vritable princesse !-- Nous allons bien voir , pensait la vieille reine, mais elle ne dit rien.
:Marguerite la pauvresse voulait se btir une maisonnette sur la digue qui arrte les flots de la mer. Elle reut du briquetier les briques manques et mal venues, auxquelles quelques-unes belles et entires taient mles ; car l'an des cinq frres, quoiqu'il ne s'levt jamais plus haut que la fabrication des briques, avait bon coeur, et il avait recommand de n'y regarder pas de trop prs. La pauvresse construisit elle-mme sa maisonnette, qui fut basse et troite. Cette hutte tait du moins un abri, et quelle vue on y avait ! On voyait la mer immense, dont les vagues venaient se briser avec fracas contre la digue et lancer leur cume sale par-dessus la maisonnette. Depuis longtemps le brave homme qui en avait confectionn les briques reposait dans le sein de la terre.
:Le troisime frre, aprs avoir t apprenti menuisier, aprs avoir port la casquette et fait les commissions des compagnons, tait entr, comme il l'avait dit,  l'Acadmie des beaux-arts, et avait obtenu le brevet d'architecte. Ds ce moment, quand on lui crivait, on mettait sur l'adresse :  Monsieur le trs-bien et trs-hautement n, etc. Si la rue que le maon avait btie lui avait rapport une maison, cette rue reut le nom du troisime frre et la plus belle maison de cette rue lui appartint. C'tait tre quelque chose,  coup sr, que d'avoir de beaux titres  placer devant et aprs son nom. Sa femme tait une dame de qualit, et ses enfants taient considrs comme des enfants de la haute classe. Quand il mourut, son nom continua d'tre inscrit au coin de la rue, et d'tre prononc par tous. Oui, celui-ci avait t quelque chose.
:Le quatrime frre, l'homme de gnie qui prtendait crer un style nouveau et original et orner les difices d'un dernier tage qui devait l'immortaliser, n'atteignit pas tout  fait son but. En faisant construire cet tage de nouvelle forme, il tomba et se rompit le cou. Mais on lui fit un magnifique enterrement avec musique et bannires ; les rues o passa son cercueil furent jonches de fleurs et de joncs. On pronona sur sa tombe trois oraisons funbres l'une plus longue que l'autre, et la gazette s'encadra de noir ce jour-l. Il et apprci hautement ces avantages, s'il avait pu en tre tmoin, car il aimait par-dessus tout qu'on parlt de lui. Il eut son monument funraire, et c'tait toujours quelque chose.
:Un jour il tait de fort bonne humeur : il avait fabriqu un miroir dont la particularit tait que le Bien et le Beau en se rflchissant en lui se rduisaient  presque rien, mais que tout ce qui ne valait rien, tout ce qui tait mauvais, apparaissait nettement et empirait encore. Les plus beaux paysages y devenaient des pinards cuits et les plus jolies personnes y semblaient laides  faire peur, ou bien elles se tenaient sur la tte et n'avaient pas de ventre, les visages taient si dforms qu'ils n'taient pas reconnaissables, et si l'on avait une tache de rousseur, c'est toute la figure (le nez, la bouche) qui tait crible de son. Le diable trouvait a trs amusant.
:Le soir, le petit Kay,  moiti dshabill, grimpa sur une chaise prs de la fentre et regarda par le trou d'observation. Quelques flocons de neige tombaient au-dehors et l'un de ceux-ci, le plus grand, atterrit sur le rebord d'une des caisses de fleurs. Ce flocon grandit peu  peu et finit par devenir une dame vtue du plus fin voile blanc fait de millions de flocons en forme d'toiles. Elle tait belle, si belle, faite de glace aveuglante et scintillante et cependant vivante. Ses yeux tincelaient comme deux toiles, mais il n'y avait en eux ni calme ni repos. Elle fit vers la fentre un signe de la tte et de la main. Le petit garon, tout effray, sauta  bas de la chaise, il lui sembla alors qu'un grand oiseau, au-dehors, passait en plein vol devant la fentre.
:Kay la regarda. Qu'elle tait belle, il ne pouvait s'imaginer visage plus intelligent, plus charmant, elle ne lui semblait plus du tout de glace comme le jour o il l'avait aperue de la fentre et o elle lui avait fait des signes d'amiti !  ses yeux elle tait aujourd'hui la perfection, il n'avait plus du tout peur, il lui raconta qu'il savait calculer de tte, mme avec des chiffres dcimaux, qu'il connaissait la superficie du pays et le nombre de ses habitants. Elle lui souriait.... Alors il sembla  l'enfant qu'il ne savait au fond que peu de chose et ses yeux s'levrent vers l'immensit de l'espace. La reine l'entranait de plus en plus haut. Ils volrent par-dessus les forts et les ocans, les jardins et les pays. Au-dessous d'eux le vent glac sifflait, les loups hurlaient, la neige tincelait, les corbeaux croassaient, mais tout en haut brillait la lune, si grande et si claire. Au matin, il dormait aux pieds de la Reine des Neiges.
:Il lui sembla que les vagues lui faisaient signe, alors elle enleva ses souliers rouges, ceux auxquels elle tenait le plus, et les jeta tous les deux dans l'eau, mais ils tombrent tout prs du bord et les vagues les repoussrent tout de suite vers elle, comme si la rivire ne voulait pas les accepter, puisqu'elle n'avait pas pris le petit Kay. Gerda crut qu'elle n'avait pas lanc les souliers assez loin, alors elle grimpa dans un bateau qui tait l entre les roseaux, elle alla jusqu'au bout du bateau et jeta de nouveau ses souliers dans l'eau. Par malheur le bateau n'tait pas attach et dans le mouvement qu'elle fit il s'loigna de la rive, elle s'en aperut aussitt et voulut retourner  terre, mais avant qu'elle n'y et russi, il tait dj loin sur l'eau et il s'loignait de plus en plus vite.
:-- Dans les arbres, cette longue planche suspendue par deux cordes, c'est une balanoire. Deux dlicieuses petites filles-- les robes sont blanches, de longs rubans verts flottent  leurs chapeaux-- y sont assises et se balancent. Le frre, plus grand qu'elles, se met debout sur la balanoire, il passe un bras autour de la corde pour se tenir, il tient d'une main une petite coupe, de l'autre une pipe d'cume et il fait des bulles de savon. La balanoire va et vient, les bulles de savon aux teintes irises s'envolent, la dernire tient encore  la pipe et se penche dans la brise. La balanoire va et vient. Le petit chien noir aussi lger que les bulles de savon se dresse sur ses pattes de derrire et veut aussi monter, mais la balanoire vole, le chien tombe, il aboie, il est furieux, on rit de lui, les bulles clatent. Voil ! une planche qui se balance, une cume qui se brise, voil ma chanson....
:-- Il y avait trois soeurs dlicieuses, transparentes et dlicates, la robe de la premire tait rouge, celle de la seconde bleue, celle de la troisime toute blanche. Elles dansaient en se tenant par la main prs du lac si calme, au clair de lune. Elles n'taient pas filles des elfes mais bien enfants des hommes. L'air embaumait d'un exquis parfum, les jeunes filles disparurent dans la fort. Le parfum devenait de plus en plus fort-- trois cercueils o taient couches les ravissantes filles glissaient d'un fourr de la fort dans le lac, les vers luisants volaient autour comme de petites lumires flottantes. Dormaient-elles ces belles filles ? taient-elles mortes ? Le parfum des fleurs dit qu'elles sont mortes, les cloches sonnent pour les dfuntes.
:-- Je me vois moi-mme, je me vois moi-mme ! Oh ! Oh ! quel parfum je rpands ! L-haut dans la mansarde,  demi vtue, se tient une petite danseuse, tantt sur une jambe, tantt sur les deux, elle envoie promener le monde entier de son pied, au fond elle n'est qu'une illusion visuelle, pure imagination. Elle verse l'eau de la thire sur un morceau d'toffe qu'elle tient  la main, c'est son corselet-- la propret est une bonne chose-- la robe blanche est suspendue  la patre, elle a aussi t lave dans la thire et sche sur le toit. Elle met la robe et un fichu jaune safran autour du cou pour que la robe paraisse plus blanche. La jambe en l'air ! dresse sur une longue tige, c'est moi, je me vois moi-mme.
:-- Oui ! oui ! tu peux m'en croire, c'est aussi vrai que me voil, dit la corneille, les gens accouraient, quelle foule, quelle presse, mais sans succs le premier, ni le second jour. Ils parlaient tous trs facilement dans la rue, mais quand ils avaient dpass les grilles du palais, vu les gardes en uniforme brod d'argent, les laquais en livre d'or sur les escaliers et les grands salons illumins, ils taient tout dconcerts, ils se tenaient devant le trne o la princesse tait assise et ne savaient que dire sinon rpter le dernier mot qu'elle avait prononc, et a elle ne se souciait nullement de l'entendre rpter. On aurait dit que tous ces prtendants taient tombs en lthargie-- jusqu' ce qu'ils se retrouvent dehors, dans la rue, alors ils retrouvaient la parole. Il y avait queue depuis les portes de la ville jusqu'au chteau, affirma la corneille. Quand ils arrivaient au chteau, on ne leur offrait mme pas un verre d'eau.
:Elle se mit  courir en avant aussi vite que possible mais un rgiment de flocons de neige venaient  sa rencontre, ils ne tombaient pas du ciel qui tait parfaitement clair et o brillait l'aurore borale, ils couraient sur la terre et  mesure qu'ils s'approchaient, ils devenaient de plus en plus grands. Gerda se rappelait combien ils taient grands et bien faits le jour o elle les avait regards  travers la loupe, mais ici ils taient encore bien plus grands, effrayants, vivants, l'avant garde de la Reine des Neiges. Ils prenaient les formes les plus bizarres, quelques uns avaient l'air de grands hrissons affreux, d'autres semblaient des noeuds de serpents avanant leurs ttes, d'autres ressemblaient  de gros petits ours au poil luisant. Ils taient tous d'une clatante blancheur.
:Alors la petite Gerda se mit  dire sa prire. Le froid tait si intense que son haleine sortait de sa bouche comme une vraie fume, cette haleine devint de plus en plus dense et se transforma en petits anges lumineux qui grandissaient de plus en plus en touchant la terre, ils avaient tous des casques sur la tte, une lance et un bouclier dans les mains, ils taient de plus en plus nombreux. Lorsque Gerda eut fini sa prire ils formaient une lgion autour d'elle. Ils combattaient de leurs lances les flocons de neige et les faisaient clater en mille morceaux et la petite Gerda s'avana d'un pas assur, intrpide. Les anges lui tapotaient les pieds et les mains, elle ne sentait plus le froid et marchait rapidement vers le chteau.
:Aucune gaiet ici, pas le plus petit bal d'ours o le vent aurait pu souffler et les ours blancs marcher sur leurs pattes de derrire en prenant des airs distingus. Pas la moindre partie de cartes amenant des disputes et des coups, pas la moindre invitation au caf de ces demoiselles les renardes blanches, les salons de la Reine des Neiges taient vides, grands et glacs. Les aurores borales luisaient si vivement et si exactement que l'on pouvait prvoir le moment o elles seraient  leur apoge et celui o, au contraire, elles seraient  leur dcrue la plus marque. Au milieu de ces salles neigeuses, vides et sans fin, il y avait un lac gel dont la glace tait brise en mille morceaux, mais en morceaux si identiques les uns aux autres que c'tait une vritable merveille. Au centre trnait la Reine des Neiges quand elle tait  la maison. Elle disait qu'elle sigerait l sur le miroir de la raison, l'unique et le meilleur au monde.
:Le petit Kay tait bleu de froid, mme presque noir, mais il ne le remarquait pas, un baiser de la reine lui avait enlev la possibilit de sentir le frisson du froid et son coeur tait un bloc de glace-- ou tout comme. Il cherchait  droite et  gauche quelques morceaux de glace plats et coupants qu'il disposait de mille manires, il voulait obtenir quelque chose comme nous autres lorsque nous voulons obtenir une image en assemblant de petites plaques de bois dcoupes (ce que nous appelons jeu chinois ou puzzle). Lui aussi voulait former des figures et les plus compliques, ce qu'il appelait le jeu de glace de la raison qui prenait  ses yeux une trs grande importance, par suite de l'clat de verre qu'il avait dans l'oeil. Il formait avec ces morceaux de glace un mot mais n'arrivait jamais  obtenir le mot exact qu'il aurait voulu, le mot ternit. La Reine des Neiges lui avait dit :
:Le chamelier arriva avec ses chameaux chargs et ses esclaves noirs. Son jeune fils trouva l'oiseau mort et enterra le petit chanteur dans la tombe du grand Homre ; et la rose frissonna dans le vent. Le soir, la rose s'panouit comme jamais et elle rva que c'tait un beau jour ensoleill. Puis un groupe de Francs, en plerinage  la tombe d'Homre, s'approcha. Il y avait parmi eux un chanteur du nord, du pays du brouillard et des aurores borales. Il cueillit la rose, l'insra dans son livre et l'emporta ainsi sur un autre continent, dans son pays lointain. La rose fana de chagrin et demeura aplatie dans le livre. Lorsque le chanteur revint chez lui, il ouvrit le livre et dit : Voici une rose de la tombe d'Homre.
:Des voyageurs de tous les pays venaient dans la ville de l'empereur et s'merveillaient devant le chteau et son jardin ; mais lorsqu'ils finissaient par entendre le Rossignol, ils disaient tous : Voil ce qui est le plus beau ! Lorsqu'ils revenaient chez eux, les voyageurs racontaient ce qu'ils avaient vu et les rudits crivaient beaucoup de livres  propos de la ville, du chteau et du jardin. Mais ils n'oubliaient pas le rossignol : il recevait les plus belles louanges et ceux qui taient potes rservaient leurs plus beaux vers pour ce rossignol qui vivaient dans la fort, tout prs de la mer.
:Mais que se passe-t-il donc ?, demanda l'empereur, et tous les courtisans grognrent et se dirent que Rossignol tait un animal hautement ingrat.  Le meilleur des oiseaux, nous l'avons encore !, dirent-ils, et l'automate dut recommencer  chanter. Bien que ce ft la quarante-quatrime fois qu'il jouait le mme air, personne ne le savait encore par coeur ; car c'tait un air trs difficile. Le maestro fit l'loge de l'oiseau et assura qu'il tait mieux que le vrai, non seulement grce  son apparence externe et les nombreux et magnifiques diamants dont il tait serti, mais aussi grce  son mcanisme intrieur.  Voyez, mon Souverain, Empereur des Empereurs ! Avec le vrai rossignol, on ne sait jamais ce qui en sortira, mais avec l'automate, tout est certain : on peut l'expliquer, le dmonter, montrer son fonctionnement, voir comment les valses sont rgles, comment elles sont joues et comment elles s'enchanent !
:Le vrai rossignol fut banni du pays et de l'empire. L'oiseau mcanique eut sa place sur un coussin tout prs du lit de l'empereur, et tous les cadeaux que ce dernier reu, or et pierres prcieuses, furent poss tout autour. L'oiseau fut lev au titre de Suprme Rossignol Chanteur Imprial et devint le Numro Un  la gauche de l'empereur-- l'empereur considrant que le ct gauche, celui du coeur, tait le plus distingu, et qu'un empereur avait lui aussi son coeur  gauche. Le maestro rdigea une oeuvre en vingt-cinq volumes sur l'oiseau. C'tait trs savant, long et remplis de mots chinois parmi les plus difficiles ; et chacun prtendait l'avoir lu et compris, craignant de se faire prendre pour un idiot et de se faire pitiner le corps.
:L'empereur sauta immdiatement hors du lit et fit appeler son mdecin. Mais que pouvait-il bien y faire ? Alors on amena l'horloger, et aprs beaucoup de discussions et de vrifications, il russit  remettre l'oiseau dans un certain tat de marche. Mais il dit que l'oiseau devait tre mnag, car les chevilles taient uses, et qu'il tait impossible d'en remettre de nouvelles. Quelle tristesse !  partir de l, on ne put faire chanter l'automate qu'une fois l'an, ce qui tait dj trop. Mais le maestro tint un petit discourt, tout plein de mots difficiles, disant que ce serait aussi bien qu'avant ; et ce fut aussi bien qu'avant.
:L'empereur, froid et blme, gisait dans son grand et magnifique lit. Toute la cour le croyait mort, et chacun s'empressa d'aller accueillir le nouvel empereur ; les serviteurs sortirent pour en discuter et les femmes de chambres se rassemblrent autour d'une tasse de caf. Partout autour, dans toutes les salles et les couloirs, des draps furent tendus sur le sol, afin qu'on ne puisse pas entendre marcher ; ainsi, c'tait trs silencieux. Mais l'empereur n'tait pas encore mort : il gisait, ple et glac, dans son magnifique lit aux grands rideaux de velours et aux passements en or massif. Tout en haut, s'ouvrait une fentre par laquelle les rayons de lune clairaient l'empereur et l'oiseau mcanique.
:Ne fais pas cela, rpondit Rossignol.  Il a apport beaucoup de bien, aussi longtemps qu'il a pu ; conserve-le comme il est. Je ne peux pas nicher ni habiter au chteau, mais laisse moi venir quand j'en aurai l'envie. Le soir, je viendrai m'asseoir  la fentre et je chanterai devant toi pour tu puisses te rjouir et rflchir en mme temps. Je chanterai  propos de bonheur et de la misre, du bien et du mal, de ce qui, tout autour de toi, te reste cach. Un petit oiseau chanteur vole loin, jusque chez le pauvre pcheur, sur le toit du paysan, chez celui qui se trouve loin de toi et de ta cour. J'aime ton coeur plus que ta couronne, mme si la couronne a comme une odeur de saintet autour d'elle. Je reviendrai et chanterai pour toi ! Mais avant, tu dois me promettre !
:-- Fais attention, dit-il. Quand tu seras de retour auprs de ton roi, touche son museau de ton bton, sur lequel tu verras clore, mme au plus froid de l'hiver, les plus belles violettes. Comme cela je t'aurai au moins fait un petit don en rcompense de ta complaisance, et mme j'y ajouterai encore quelque chose.  ces mots, la souricelle approcha la brochette de l'auguste museau de son souverain et, en effet, le petit bton se trouva entour du plus joli bouquet de violettes ; c'tait une odeur dlicieuse ; mais elle n'tait pas du got de la gent souricire, et le roi ordonna aux souris qui taient prs du foyer de mettre leurs queues sur les restes du feu, pour remplacer cette fade senteur, bonne, dit-il, pour les hommes tout au plus, par une agrable odeur de roussi.
:Je suis ne dans la bibliothque du chteau, dit la seconde petite souris. Il y a comme un sort sur notre famille : presque aucune de nous n'a le bonheur de pntrer jusqu' la salle  manger ou jusqu' l'office, objet de tous nos dsirs. C'est aujourd'hui pour la premire fois que j'entre dans cette cuisine. Cependant, pendant mon voyage, j'ai frquent plusieurs de ces lieux de dlices. Dans cette fameuse bibliothque qui fut mon berceau, nous emes souvent  souffrir de la faim ; mais nous y acqumes une belle instruction. La nouvelle du concours ouvert par ordre du roi, pour la dcouverte de la recette de la soupe  la brochette, arriva jusqu' nous. Ma vieille grand-mre se souvint qu'un jour elle avait entendu un des serviteurs de la bibliothque lire tout haut, dans un des livres, ce passage : Le pote est un magicien ; il peut faire de la soupe rien qu'avec une brochette. Ma grand-mre me demanda si je me sentais pote ; je ne savais mme pas ce que cela pouvait tre.
:Moi, continua la troisime souris, je ne suis pas alle chercher des renseignements  l'tranger ; je suis reste dans notre pays, qui en vaut bien un autre et o l'on trouve tout ce qu'on veut. J'ai tout tir de mon propre fonds, de mes longues rflexions. Voici ce que j'ai trouv : Placez une marmite sur le feu ; bien. Versez-y de l'eau, encore plus, tout plein jusqu'au bord. Voyons maintenant, activez bien le feu. Du bois, du charbon : il faut que cela cuise  gros bouillons. C'est cela ! Le moment est venu. Jetez-y la brochette. Dans cinq minutes ce sera prt. Il ne manque plus qu'une chose. Que notre gracieux souverain daigne remuer le liquide bouillant avec son auguste queue, pendant deux minutes au moins ; mais, pour que le rgal soit parfait, il faut bien tourner une minute de plus.
:Sur la table o l'enfant les avait aligns, il y avait beaucoup d'autres jouets, dont un joli chteau de carton qui frappait tout de suite le regard.  travers les petites fentres on pouvait voir jusque dans l'intrieur du salon. Au-dehors, de petits arbres entouraient un petit miroir figurant un lac sur lequel voguaient et se miraient des cygnes de cire. Tout l'ensemble tait bien joli, mais le plus ravissant tait une petite demoiselle debout sous le portail ouvert du chteau. Elle tait galement dcoupe dans du papier, mais portait une large jupe de fine batiste trs claire, un troit ruban bleu autour de ses paules en guise d'charpe sur laquelle scintillait une paillette aussi grande que tout son visage. La petite demoiselle tenait les deux bras levs, car c'tait une danseuse, et elle levait aussi une jambe en l'air, si haut, que notre soldat ne la voyait mme pas. Il crut que la petite danseuse n'avait qu'une jambe, comme lui-mme.
:Les soldats de plomb s'entrechoquaient bruyamment dans la bote, ils voulaient tre de la fte, mais n'arrivaient pas  soulever le couvercle. Le casse-noisettes faisait des culbutes et la craie batifolait sur l'ardoise. Au milieu de ce tapage, le canari s'veilla et se mit  gazouiller et cela en vers, s'il vous plat. Les deux seuls  ne pas bouger de leur place taient le soldat de plomb et la petite danseuse, elle toujours droite sur la pointe des pieds, les deux bras levs ; lui, bien ferme sur sa jambe unique. Pas un instant il ne la quittait des yeux. L'horloge sonna minuit. Alors, clac ! le couvercle de la tabatire sauta, il n'y avait pas le moindre brin de tabac dedans (c'tait une attrape), mais seulement un petit diable noir.
:Il en tait maintenant si prs que rien ne pouvait l'arrter. Le bateau fut projet en avant, le pauvre soldat de plomb se tenait aussi raide qu'il le pouvait, personne ne pourrait plus tard lui reprocher d'avoir seulement clign des yeux. L'esquif tournoya deux ou trois fois, s'emplit d'eau jusqu'au bord, il allait sombrer. Le soldat avait de l'eau jusqu'au cou et le bateau s'enfonait toujours davantage, le papier s'amollissait de plus en plus, l'eau passa bientt par-dessus la tte du navigateur. Alors, il pensa  la ravissante petite danseuse qu'il ne reverrait plus jamais, et  ses oreilles tinta la chanson :
:Au beau milieu de la rue se trouvait une antique maison, elle avait plus de trois cents ans : c'est l ce qu'on pouvait lire sur la grande poutre, o au milieu de tulipes et de guirlandes de houblon tait grave l'anne de la construction. Et on y lisait encore des versets tirs de la Bible et des bons auteurs profanes ; au-dessus de chaque fentre taient sculptes des figures qui faisaient toute espce de grimaces. Chacun des tages avanait sur celui d'en dessous ; le long du toit courait une gouttire, orne de gros dragons, dont la gueule devait cracher l'eau des pluies ; mais elle sortait aujourd'hui par le ventre de la bte ; par suite des ans, il s'tait fait des trous dans la gouttire.
:Dans une des maisons neuves, bien propres, d'un got bien prosaque, celle qui tait juste en face, se tenait souvent  la fentre un petit garon aux joues fraches et roses ; ses yeux vifs brillaient d'intelligence. Lui, il aimait  contempler la vieille maison ; elle lui plaisait beaucoup, qu'elle ft claire par le soleil ou par la lune. Il pouvait rester des heures  la considrer, et alors il se reprsentait les temps o, comme il l'avait vu sur une vieille gravure, toutes les maisons de la rue taient construites dans ce mme style, avec des fentres en ogive, des toits pointus, un grand escalier menant  la porte d'entre, des dragons et autres terribles gargouilles tout autour des gouttires ; et, au milieu de la rue, passaient des archers, des soldats en cuirasse, arms de hallebardes.
:Aprs avoir mont bien des marches, l'enfant aperut, donnant sur une vaste cour, un grand balcon ; mais les planches avaient des fentes et des trous en quantit ; elles taient couvertes de mousse, d'herbe, de sedum, et toute la cour et les murailles taient de mme vertes de plantes sauvages qui poussaient l sans que personne s'en occupt. Sur le balcon se trouvaient de grands pots de fleurs, en vieille et prcieuse faence ; ils avaient la forme de ttes fantastiques,  oreilles d'ne en guise d'anses ; il y poussait des plantes rares ; c'taient des touffes de feuilles, sans presque aucune fleur. Il y avait l un pot d'oeillet tout en verdure, et il chantait  voix basse : Le vent m'a caress, le soleil m'a donn une petite fleur, une petite fleur pour dimanche.
:Je n'y tiens plus, s'cria tout  coup le soldat de plomb qui tait sur la chemine. Non, c'est par trop triste ici, celui qui a got de la vie de famille ne peut s'habituer  une pareille solitude. J'en ai assez. Le jour dj ne semble pas vouloir finir ; mais la soire sera encore plus affreuse. Ce n'est pas comme chez toi, mon matre ; ton pre et ta mre causent joyeusement ; toi et tes frres et soeurs vous faites un dlicieux tapage d'enfer. On se sent vivre au milieu de ce bruit. Le vieux, ici, jamais on ne lui donne de baisers, ni d'arbre de Nol. On lui donnera un jour un cercueil et ce sera fini. Non, j'en ai assez.
:Cette fois le vieillard montra  son petit ami des cassettes o il y avait toutes sortes de jolis bibelots des temps passs ; des cartes  jouer, grandes et toutes dores, comme on n'en voit mme plus chez le roi. Le vieux monsieur ouvrit le clavecin, qui,  l'intrieur, tait orn de fines peintures, de beaux paysages avec des bergers et des bergres ; il joua un ancien air ; l'instrument n'tait gure d'accord, et les sons taient comme enrous. Mais on aurait dit que le portrait de la belle dame, celui qui avait t achet chez le marchand de bric--brac, s'animait en entendant cette antique mlodie ; le vieux monsieur la regardait, ses yeux brillaient comme ceux d'un jeune homme ; un doux sourire passa sur ses lvres.
:Malgr cet incident la journe se passa gaiement, et, le soir, le petit garon rentra chez lui. Des semaines s'coulrent, et l'hiver arriva. Les fentres taient geles, et l'enfant tait oblig de souffler longtemps sur les carreaux, pour y faire un rond par lequel il pt apercevoir la vieille maison. Les sculptures de la porte, les tulipes, les trompettes, on les voyait  peine, tant la neige les recouvrait. La vieille maison paraissait encore plus tranquille et silencieuse que d'ordinaire ; et, en effet, il n'y demeurait absolument plus personne : le vieux monsieur tait mort, il s'tait doucement teint.
:Il tait une fois un honnte vieux rverbre qui avait rendu de bons et loyaux services pendant de longues, longues annes, et on s'apprtait  le remplacer. C'tait le dernier soir qu'il tait sur son poteau et clairait la rue ; il se sentit un peu comme un vieux figurant de ballet qui danse pour la dernire fois et sait que ds le lendemain il sera mis au rancart. Le rverbre redoutait terriblement ce lendemain. Il savait qu'on l'amnerait  la mairie o trente-six sages de la ville l'examineraient pour dcider s'il tait encore bon pour le service ou pas. C'est l qu'on dciderait s'il devait clairer un pont ou une usine  la campagne. Il se pouvait aussi qu'on l'envoyt directement dans une fonderie pour l'y faire fondre et dans ce cas il pouvait devenir vraiment n'importe quoi d'autre.
:Quel que ft son sort, il ferait ses adieux au vieux gardien de nuit et  sa femme. Il les considrait comme sa propre famille. Il tait devenu rverbre en mme temps que l'homme tait devenu veilleur de nuit. La femme,  l'poque, avait un comportement altier et ne s'occupait du rverbre que le soir, quand elle passait par l, mais jamais dans la journe. Au cours des dernires annes, depuis qu'ils avaient vieilli tous les trois, le veilleur, sa femme et le rverbre, la femme du veilleur s'en occupait elle aussi, nettoyait la lampe et y versait de l'huile. C'taient de braves gens, l'un comme l'autre.
:-- Que l'existence est donc belle ! dit l'une d'elles. Il y a pourtant une chose qui me manque. Je voudrais embrasser ce cher soleil, dont la douce chaleur nous fait panouir ; je voudrais aussi embrasser les roses qui sont l dans l'eau. Comme elles nous ressemblent ! Il y a encore l-haut les gentils petits oiseaux que je voudrais caresser. Comme ils gazouillent joliment quand ils tendent leurs ttes mignonnes hors de leur nid ! Mais il est singulier qu'ils n'aient pas de plumes, comme leur pre et leur mre. Quels excellents voisins cela fait ! Ces jeunes oiseaux taient des moineaux ; leurs parents aussi taient des moineaux ; ils s'taient installs dans le nid que l'hirondelle avait confectionn l'anne d'avant : ils avaient fini par croire que c'tait leur proprit.
:-- Comment pouvez-vous dire des sottises pareilles ? dit la mre. Ne savez-vous donc pas qu'on ne confectionne pas des vtements aux oiseaux comme aux hommes ? Ils nous poussent naturellement. Les ntres sont bien plus fins que ceux des canards.  propos, je voudrais bien savoir ce qui a pu tant effrayer ces lourdes btes. Je me rappelle que j'ai pouss quelques  pip, pip  nergiques en vous grondant tout  l'heure. Serait-ce cela ? Ces grosses roses, qui taient aux premires loges, devraient le savoir ; mais elles ne font attention  rien ; elles sont perdues dans la contemplation d'elles-mmes. Quels ennuyeux voisins ! Les petits marmottrent quelques lgers  pip  d'approbation.
:-- Entendez-vous ces amours d'oiseaux ! dirent les roses. Ils s'essayent  chanter ; cela ne va pas encore ; mais dans quelque temps ils fredonneront gaiement. Que ce doit tre agrable de savoir chanter ! on fait plaisir  soi-mme et aux autres. Que c'est charmant d'avoir de si joyeux voisins ! Tout  coup deux chevaux arrivrent au galop ; on les menait boire  la mare. Un jeune paysan montait l'un ; il n'avait sur lui que son pantalon et un large chapeau de paille. Le garon sifflait mieux qu'un moineau ; il fit entrer ses chevaux dans l'eau jusqu' l'endroit le plus profond. En passant prs du rosier, il en cueillit une fleur et la mit  son chapeau. Il n'tait pas peu fier de cet ornement. Les autres roses, en voyant s'loigner leur soeur, se demandrent l'une  l'autre :
:--  vrai dire, ce n'est rien du tout, rpondit-elle ; c'est si fragile ! Tenez, l-bas au chteau, o se trouve le pigeonnier dont les habitants reoivent tous les jours pois et avoine  gogo (j'y vais quelquefois marauder et y prsenterai un jour), donc, au chteau ils ont deux normes oiseaux au cou vert et portant une crte sur la tte : ces btes peuvent faire de leur queue une roue aux couleurs tellement clatantes qu'elles font mal aux yeux : c'est l ce qu'il y a de plus beau au monde. Eh bien, je vous demande un peu : si l'on arrachait les plumes  ces paons (c'est ainsi qu'on appelle ces animaux si fiers), auraient-ils meilleure faon que nous ? Je leur aurais depuis longtemps enlev leur parure, s'ils n'taient pas si gros. Mais c'est pour vous dire que le beau tient  peu de chose.
:-- Que c'est fastidieux, toujours des roses ! dit la mre moineau. Tous les dimanches on renouvelait le bouquet ; mais pour cela le rosier ne dgarnissait pas de fleurs. Dans l'intervalle il tait pouss des plumes aux petits moineaux ; ils demandrent un jour  accompagner leur maman au fameux pigeonnier ; mais elle ne le permit pas encore. Elle partit pour aller leur chercher  manger ; la voil tout  coup prise au lacet que des gamins avaient tendu sur une branche d'arbre. La pauvrette avait ses pattes entortilles dans le crin qui la serrait horriblement. Les gamins, qui guettaient sous un bosquet, accoururent et saisirent l'oiseau brusquement.
:-- coutez, dit-il, nous allons le faire bien beau, il ne se reconnatra plus lui-mme. L'infortune maman moineau frissonna de tous ses membres. Le vieux prit dans sa balle un morceau de papier dor qu'il dcoupa artistement ; il enduisit l'oiseau de toutes parts avec du blanc d'oeuf, et colla le papier dessus. Les gamins battaient des mains en voyant le pierrot dor sur toutes les coutures ; mais lui ne songeait gure  sa toilette resplendissante, il tremblait comme une feuille. Le vieux loustic coupa ensuite un petit morceau d'toffe rouge, y tailla des zigzags pour imiter une crte de coq, et l'ajusta sur la tte de l'oiseau.
:-- Maintenant, vous allez voir, dit-il, quel effet il produira quand il va voler ! Et il laissa partir le moineau qui, perdu de frayeur, se mit  tourner en rond, ne sachant plus o il tait. Comme il brillait  la lumire du soleil ! Toute la gent volatile, mme une vieille corneille fut d'abord effare  l'aspect de cet tre extraordinaire. Le moineau s'tait un peu remis et avait pris son vol vers son nid ; mais toute la bande des moineaux d'alentour, les pinsons, les bouvreuils et aussi la corneille se mirent  sa poursuite pour apprendre de quel pays il venait. Au milieu de ce tohu-bohu, il se troubla de nouveau, l'pouvante commenait  paralyser ses ailes, son vol se ralentissait. Plusieurs oiseaux l'avaient rattrap et lui donnaient des coups de bec ; les autres faisaient un ramage terrible. Enfin le voil devant son nid. Les petits, attirs par tout ce tapage, avaient mis la tte  la fentre.
:-- En groupes ! s'cria la vieille. Venez, gris-gris ! Courez, courez, courez ! Les moineaux faisaient ripaille ; ils avaient mis de ct leur effronterie native, et se tenaient convenablement pour qu'on les tolrt ; ils se plaaient mme dans les groupes au commandement de la vieille. Une fois bien repus, ils dguerpirent ; quand ils furent un peu loin, ils changrent leurs ides sur les pigeons, dont ils se moqurent  plaisir. Ils allrent, pour faire la sieste, se reposer sur le rebord d'une fentre : elle tait ouverte. Quand on a le ventre plein, on se sent hardi ; aussi l'un d'eux se risqua bravement dans la chambre.
:-- Pip ! dit un des moineaux. Ce n'est rien qu'une pure apparence. Pip, pip ! C'est peut-tre le beau ? C'est ainsi que le dfinissait notre aeule, une personne des plus remarquables de son temps. Quelqu'un entra, les oiseaux s'envolrent. Des jours, des annes se passrent. Les familles de nos deux moineaux avaient prospr malgr les durs hivers ; en t, on se rattrapait et l'on engraissait. Quand on se rencontrait, on se reconnaissait au signal convenu : trois grattements de la patte gauche. Presque tous s'tablissaient jeunes, se mariaient et faisaient leur nid non loin les uns des autres. Mais une petite pierrette alerte et aventureuse, trop volontaire pour se mettre en mnage, partit un jour pour les contres lointaines et elle vint s'installer  Copenhague.
:-- Comme tout cela brille ! dit la pierrette en voyant le soleil se reflter dans les vastes fentres du chteau. Ne serait-ce pas le beau ? Dans notre famille on sait le reconnatre. Seulement, ce que je vois l, c'est autrement grand qu'un paon. Et ma mre m'a dit que cet animal tait le type du beau. Et la pierrette descendit dans la cour de l'difice ; sur les murs taient peintes des fresques ; au milieu tait un grand rosier qui tendait ses branches fraches et fleuries sur un tombeau. La pierrette voleta de ce ct ; trois moineaux sautillaient de compagnie. Elle fit les trois grattements et lana un  pip  de poitrine ; les moineaux firent de mme. On se complimenta, on se salua de nouveau, et l'on causa. Deux des moineaux se trouvaient tre les frres ns dans le nid d'hirondelles ; sur leurs vieux jours ils avaient eu la curiosit de voir la capitale. La nouvelle venue leur communiqua ses doutes sur la nature du beau.
