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:Le savant homme des pays froids tait jeune et robuste ; mais sous ce soleil torride, son corps se desschait et maigrissait  vue d'oeil ; son ombre mme se rtrcit et rapetissa, et elle ne reprenait de la vie et de la force que lorsque le soleil avait disparu. C'tait un plaisir alors de voir, ds qu'on apportait la lumire dans la chambre, cette pauvre ombre se dtirer, et s'tendre le long de la muraille.
:Le savant homme  ce moment se sentait aussi revivre ; il se promenait dans sa chambre pour ranimer ses jambes engourdies et allait sur son balcon admirer le firmament toil. Sur tous ces balcons, il voyait apparatre des gens qui venaient respirer l'air frais. La rue aussi commenait  s'animer ; les bourgeois s'installaient devant leurs portes ; des milliers de lumires scintillaient de toutes parts.
:La soire s'avanait ; voil que la fentre du balcon s'entrouvrit un peu ; la chambre resta sombre ; de l'intrieur arrivrent de doux sons d'une musique que le savant tranger trouva dlicieuse, ravissante. Il alla demander  son propritaire quelles taient les personnes qui demeuraient en face ; le brave homme lui rpondit qu'il n'en savait rien.
:Un autre soir, le savant tranger reposait sur son balcon ; derrire lui, dans la chambre, brlait une lumire, et, chose naturelle, il en rsultait que son Ombre apparaissait sur la muraille de la maison d'en face ; l'tranger remua, l'Ombre bougea galement et la voil qui se trouve entre les fleurs du balcon d'en face.
:-- Je crois, dit le savant tranger, que mon Ombre est en ce moment le seul tre vivant de cette mystrieuse maison. Tiens, la fentre du balcon est de nouveau entrouverte. Une ide ! Si mon Ombre avait assez d'esprit pour entrer voir ce qui se passe  l'intrieur et venir me le redire.... Oui, continua-t-il, en s'adressant par plaisanterie  l'Ombre, fais-moi donc le plaisir d'entrer l. Cela te va-t-il ? Et en mme temps, il fit un mouvement de tte que l'Ombre rpta comme si elle disait : oui.
:Un soir qu'il tait dans sa chambre  mditer, il entend frapper doucement  sa porte.  Entrez ! dit-il. Personne ne vint. Alors, il alla ouvrir lui-mme la porte, et devant lui se trouva un homme d'une extrme maigreur ; mais il tait habill  la dernire mode : ce devait tre un personnage de distinction.
:-- Oui, je le pensais bien, que vous ne me reconnatriez pas, rpondit l'autre. Je ne suis pas bien gros, j'ai cependant maintenant un corps vritable. Vous continuez  ne point me remettre ? Mais, je suis votre ancienne Ombre. Depuis que je vous ai quitt, acquis une belle fortune. C'est ce qui me permettra de me racheter du servage o je me trouve toujours vis--vis de vous.
:Elle s'assit et posa ses bottes vernies sur la tte de la nouvelle ombre qui lui avait succd et qui se tenait comme un fidle caniche aux pieds du savant ; celle-ci ne parut pas ressentir l'humiliation et ne bougea pas, voulant couter attentivement comment la premire s'y tait prise pour se dgager de son esclavage.
:-- Vous ignorez encore, commena l'Ombre parvenue, qui demeurait dans la fameuse maison d'en face, qui vous intriguait l-bas dans les pays chauds. C'tait ce qu'il y a de plus sublime au monde : la Posie en personne. Je ne restai que trois semaines auprs d'elle, et j'appris dans ces quelques jours sur les secrets de l'univers et le cours du monde plus que si j'avais vcu autre part trois mille ans. Et aujourd'hui je puis dire sans craindre d'tre mis  l'preuve : je sais tout, j'ai tout vu.
:-- La Posie ! s'cria le savant. Comment n'y ai-je pas pens ? Mais oui, dans les grandes villes, elle vit dans l'isolement, toute solitaire ; bien peu s'intressent  elle. Je ne l'ai aperue qu'un instant, et encore n'tais-je qu' moiti veill. Elle se tenait sur le balcon ; autour d'elle une aurole brillait comme une de nos aurores borales ; elle tait au milieu d'un parterre de fleurs qu'on aurait prises pour des flammes. Mais continue, continue : donc tu entras par la fentre du balcon, et alors....
:-- Vous ne voulez donc pas comprendre que je ne puis vous en dire plus. Si vous aviez t  ma place, dans ce sjour enchant, vous seriez pass  l'tat d'tre suprieur  l'homme ; moi qui n'tais qu'une ombre, j'ai avanc jusqu' la condition d'homme. Or le propre de l'humanit c'est de faire l'important, c'est de se prvaloir  l'excs de ses avantages. Donc il est tout naturel qu'ayant tout vu, je ne vous communique rien de ma science.
:-- Ce n'est gure mon cas, dit l'Ombre. Voyez comme j'engraisse et comme j'ai bonne mine. C'est l le vrai but de la vie ; vous ne savez pas prendre le monde tel qu'il est, et exploiter ses dfauts. Cela vous ferait du bien de voyager un peu. Justement, je vais repartir pour un autre continent : voulez-vous m'accompagner ? je vous dfraierai de tout ; nous aurons un train de grands seigneurs. Mais il y a une condition. Vous savez, je n'ai pas d'ombre, moi : eh bien, vous remplirez cet emploi auprs de moi.
:Le savant, press par la ncessit, fit taire sa fiert et ils partirent. L'Ombre avait toujours la place d'honneur ; selon le soleil, le savant avait  virer et  tourner, de faon  bien figurer une ombre. Cela ne le peinait ni ne l'affectait mme pas ; il avait trs bon coeur, il tait trs doux et aimable et il se disait que si cette fantaisie faisait plaisir  l'Ombre, autant valait la satisfaire. Un jour il lui dit :
:-- Votre proposition est trs flatteuse, rpondit l'Ombre d'un air pinc qui convenait  sa qualit de matre ; mais comprenez bien ceci que je vais vous dire en toute franchise. Je me sentirais tout boulevers, si vous veniez me tutoyer de nouveau ; cela me rappellerait trop mon ancienne position subalterne. Mais je veux bien, moi, vous tutoyer : de la sorte votre dsir sera accompli au moins  moiti.
:Ils s'installrent dans une ville d'eaux o il y avait beaucoup d'trangers de distinction, et entre autres la fille d'un roi, merveilleusement belle ; elle tait venue pour se faire gurir d'une grave maladie : sa vue tait trop perante ; elle voyait les choses trop distinctement et cela lui enlevait toute illusion.
:Que d'esprit et de tact il a, ce jeune et galant prince ! se dit la princesse, et elle se sentit un grand penchant pour lui. L'Ombre s'en aperut redoubla d'amabilit.  la troisime danse, la princesse fut sur le point de lui avouer que son coeur tait touch ; mais elle avait un fond de raison et pensait  son royaume ; elle se dit :
:Ce prince est fort spirituel, sa conversation est trs intressante, c'est fort bien ; il danse divinement, c'est encore mieux. Mais, pour qu'il puisse m'aider  gouverner mes millions de sujets, il faudrait aussi qu'il et de solides connaissances : c'est trs important ; aussi vais-je lui faire subir un petit examen.
:-- Ce n'est pas cela, dit l'Ombre ; seulement je suis un peu dconcerte parce que vous n'avez pas cru devoir m'interroger sur une matire un peu plus ardue. Quant  cette question, je connais la rponse depuis ma premire jeunesse, au point que mon ombre, qui se tient l-bas, pourrait vous en dire la solution.
:-- Je ne l'assure pas entirement, dit l'Ombre, mais je crois qu'il en est ainsi. Toute ma vie je me suis occupe de science et il est naturel que mon ombre tienne de moi. Seulement, en raison mme des connaissances qu'elle a pu acqurir, elle ne manque pas d'orgueil et elle a la prtention d'tre traite comme un tre humain vritable. Je me permettrai de prier votre Altesse Royale de tolrer sa manie, afin qu'elle reste de bonne humeur et rponde convenablement.
:-- Non, je ne veux pas tremper dans cette fourberie.  moi il serait gal d'tre votre infrieur, mais je ne veux pas que vous trompiez tout un peuple et la fille du roi par-dessus le march. Je dirai tout ; que je suis un homme, que vous n'tes qu'une ombre vtue d'habits d'homme, un reflet, une chimre.
:-- Je viens d'assister  un spectacle navrant, rpondit l'Ombre. Pense donc, mon ombre a t prise de folie. Voil ce que c'est !  ma suite elle s'est toujours occupe de hautes sciences, et la tte lui aura tourn. Ne s'imagine-t-elle pas qu'elle a toujours t homme ? Mais il y a plus : elle prtend que je ne suis que son ombre !
:Le papillon veut se marier et, comme vous le pensez bien, il prtend choisir une fleur jolie entre toutes les fleurs. Elles sont en grand nombre et le choix dans une telle quantit est embarrassant. Le papillon vole tout droit vers les pquerettes. C'est une petite fleur que les Franais nomment aussi marguerite. Lorsque les amoureux arrachent ses feuilles,  chaque feuille arrache ils demandent :
:Par la porte entrouverte, un garon pauvre regardait. Il tait d'une famille si pauvre qu'il n'avait mme pas le droit d'entrer dans la chambre. Il avait aid la cuisinire  faire tourner la broche et, en rcompense, on l'autorisait  prsent  se placer pour un petit moment derrire la porte pour regarder ces enfants nobles, pour voir comme ils s'amusaient bien ; c'tait un grand honneur pour lui.
:Puis il entendit ce qu'il s'y disait et cela suffit  lui faire baisser la tte. Chez lui, on n'avait pas un cu au fond du bahut, et on ne pouvait pas se permettre d'acheter les journaux et encore moins d'y crire. Et le pire de tout : le nom de son pre, et donc le sien aussi, se terminait par sen, il n'arriverait donc jamais  rien dans la vie. Quelle triste affaire ! On ne pouvait pourtant pas dire qu'il n'tait pas n, pas cela, il tait bel et bien n, sinon il ne serait pas l.
:Ainsi, la petite pquerette tait heureuse comme par un jour de fte, et cependant c'tait un lundi. Pendant que les enfants, assis sur les bancs de l'cole, apprenaient leurs leons, elle, assise sur sa tige verte, apprenait par la beaut de la nature la bont de Dieu, et il lui semblait que tout ce qu'elle ressentait en silence, la petite alouette l'exprimait parfaitement par ses chansons joyeuses. Aussi regarda-t-elle avec une sorte de respect l'heureux oiseau qui chantait et volait, mais elle n'prouva aucun regret de ne pouvoir en faire autant.
:Le lendemain matin, lorsque la pquerette eut rouvert ses feuilles  l'air et  la lumire, elle reconnut la voix de l'oiseau, mais son chant tait tout triste. La pauvre alouette avait de bonnes raisons pour s'affliger : on l'avait prise et enferme dans une cage suspendue  une croise ouverte. Elle chantait le bonheur de la libert, la beaut des champs verdoyants et ses anciens voyages  travers les airs.
:-- Il n'y a plus d'eau ici, s'cria le prisonnier ; tout le monde est sorti sans me laisser une goutte d'eau. Mon gosier est sec et brlant, j'ai une fivre terrible, j'touffe ! Hlas ! il faut donc que je meure, loin du soleil brillant, loin de la frache verdure et de toutes les magnificences de la cration !
:Si je pouvais le consoler ?, pensait la pquerette, incapable de faire un mouvement. Cependant le parfum qu'elle exhalait devint plus fort qu' l'ordinaire ; l'oiseau s'en aperut, et quoiqu'il langut d'une soif dvorante qui lui faisait arracher tous les brins d'herbe l'un aprs l'autre, il eut bien garde de toucher  la fleur.
:Le soir arriva ; personne n'tait encore l pour apporter une goutte d'eau  la malheureuse alouette. Alors elle tendit ses belles ailes en les secouant convulsivement, et fit entendre une petite chanson mlancolique. Sa petite tte s'inclina vers la fleur, et son coeur bris de dsir et de douleur cessa de battre.  ce triste spectacle, la petite pquerette ne put, comme la veille, refermer ses feuilles pour dormir ; malade de tristesse, elle se pencha vers la terre.
:Voil la malheureuse enfant n'ayant plus rien pour abriter ses pauvres petits petons. Dans son vieux tablier, elle portait des allumettes : elle en tenait  la main un paquet. Mais, ce jour, la veille du nouvel an, tout le monde tait affair ; par cet affreux temps, personne ne s'arrtait pour considrer l'air suppliant de la petite qui faisait piti. La journe finissait, et elle n'avait pas encore vendu un seul paquet d'allumettes. Tremblante de froid et de faim, elle se tranait de rue en rue.
:Des flocons de neige couvraient sa longue chevelure blonde. De toutes les fentres brillaient des lumires : de presque toutes les maisons sortait une dlicieuse odeur, celle de l'oie, qu'on rtissait pour le festin du soir : c'tait la Saint-Sylvestre. Cela, oui, cela lui faisait arrter ses pas errants.
:Enfin, aprs avoir une dernire fois offert en vain son paquet d'allumettes, l'enfant aperoit une encoignure entre deux maisons, dont l'une dpassait un peu l'autre. Harasse, elle s'y assied et s'y blottit, tirant  elle ses petits pieds : mais elle grelotte et frissonne encore plus qu'avant et cependant elle n'ose rentrer chez elle. Elle n'y rapporterait pas la plus petite monnaie, et son pre la battrait.
:L'enfant avait ses petites menottes toutes transies.  Si je prenais une allumette, se dit-elle, une seule pour rchauffer mes doigts ? C'est ce qu'elle fit. Quelle flamme merveilleuse c'tait ! Il sembla tout  coup  la petite fille qu'elle se trouvait devant un grand pole en fonte, dcor d'ornements en cuivre. La petite allait tendre ses pieds pour les rchauffer, lorsque la petite flamme s'teignit brusquement : le pole disparut, et l'enfant restait l, tenant en main un petit morceau de bois  moiti brl.
:Elle frotta une seconde allumette : la lueur se projetait sur la muraille qui devint transparente. Derrire, la table tait mise : elle tait couverte d'une belle nappe blanche, sur laquelle brillait une superbe vaisselle de porcelaine. Au milieu, s'talait une magnifique oie rtie, entoure de compote de pommes : et voil que la bte se met en mouvement et, avec un couteau et une fourchette fixs dans sa poitrine, vient se prsenter devant la pauvre petite. Et puis plus rien : la flamme s'teint.
:L'enfant prend une troisime allumette, et elle se voit transporte prs d'un arbre de Nol, splendide. Sur ses branches vertes, brillaient mille bougies de couleurs : de tous cts, pendait une foule de merveilles. La petite tendit la main pour saisir la moins belle : l'allumette s'teint. L'arbre semble monter vers le ciel et ses bougies deviennent des toiles : il y en a une qui se dtache et qui redescend vers la terre, laissant une trane de feu.
:Voil quelqu'un qui va mourir se dit la petite. Sa vieille grand-mre, le seul tre qui l'avait aime et chrie, et qui tait morte il n'y avait pas longtemps, lui avait dit que lorsqu'on voit une toile qui file, d'un autre ct une me monte vers le paradis. Elle frotta encore une allumette : une grande clart se rpandit et, devant l'enfant, se tenait la vieille grand-mre.
:Le lendemain matin, cependant, les passants trouvrent dans l'encoignure le corps de la petite ; ses joues taient rouges, elle semblait sourire ; elle tait morte de froid, pendant la nuit qui avait apport  tant d'autres des joies et des plaisirs. Elle tenait dans sa petite main, toute raidie, les restes brls d'un paquet d'allumettes.
:-- Quelle sottise ! dit un sans-coeur. Comment a-t-elle pu croire que cela la rchaufferait ? D'autres versrent des larmes sur l'enfant ; c'est qu'ils ne savaient pas toutes les belles choses qu'elle avait vues pendant la nuit du nouvel an, c'est qu'ils ignoraient que, si elle avait bien souffert, elle gotait maintenant dans les bras de sa grand-mre la plus douce flicit.
:Et elle l'embrassa sur les beaux ptales rouges et jaunes, mais au moment mme de ce baiser, la fleur s'ouvrit avec un grand bruit d'explosion. C'tait vraiment une tulipe, ainsi qu'il apparut alors, mais au milieu d'elle, assise sur le sige vert, tait une toute petite fille, mignonne et gentille, qui n'tait pas plus haute qu'un pouce, et qui, pour cette raison, fut appele Poucette.
:Tout prs de l coulait un grand et large ruisseau ; mais le bord en tait bourbeux et marcageux ; c'est l qu'habitait la grenouille avec son fils. Hou ! lui aussi tait laid et vilain, il ressemblait tout  fait  sa mre ;  koax, koax, brkkkex !  c'est tout ce qu'il sut dire quand il vit la jolie fille dans la coque de noix.
:-- Ne parle pas si haut, tu vas la rveiller ! dit la vieille grenouille, elle pourrait encore nous chapper, car elle est lgre comme duvet de cygne ; nous la mettrons sur une des larges feuilles de nnuphar, ce sera pour elle, si petite et lgre, comme une le ; de l, elle ne pourra pas s'enfuir, pendant que nous prparerons la belle chambre, sous la vase, o vous habiterez.
:La vieille grenouille tait au fonde de la vase et ornait la chambre avec des roseaux et des boutons jaunes de nnuphar-- il fallait que ce ft tout  fait lgant pour sa nouvelle bru-- et avec son vilain fils elle nagea vers la feuille o tait Poucette afin de prendre  eux deux le beau lit, et l'installer dans la chambre de l'pouse, avant qu'elle y vnt elle-mme. La vieille grenouille s'inclina profondment dans l'eau devant elle et dit :
:Elle pouvait s'en aller o elle voulait. On vola en bas de l'arbre avec elle, et on la posa sur une grande marguerite ; l, elle pleura parce qu'elle tait si laide que les hannetons ne voulaient pas d'elle, et elle tait pourtant l'tre le plus dlicieux que l'on put imaginer, dlicat et pur comme le plus beau ptale de rose.
:Puis la taupe boucha le trou par o le jour luisait, et les dames l'accompagnrent  sa demeure. Mais la nuit, Poucette ne put dormir, elle se leva de son lit et tressa une belle couverture de paille dont elle alla envelopper l'oiseau mort, et elle mit du coton moelleux, qu'elle avait trouv chez la taupe, autour du corps de l'oiseau, afin qu'il put tre au chaud dans la terre froide.
:Elle apporta de l'eau dans un ptale de fleur  l'hirondelle, qui but et raconta comment elle s'tait blesse l'aile  une ronce, et n'avait pas pu voler aussi vite que les autres hirondelles, qui taient parties loin, trs loin, vers les pays chauds. Elle avait fini par tomber  terre, ensuite elle ne se rappelait plus rien, et ne savait pas du tout comment elle tait venue l.
:Ds que vint le printemps et que le soleil rchauffa la terre, l'hirondelle dit adieu  Poucette, qui ouvrit le trou fait par la taupe au-dessus. Le soleil rayonnait superbe au-dessus d'elles, et l'hirondelle demanda  Poucette si elle ne voulait pas venir avec elle, car elle pourrait se mettre sur son dos, elles s'envoleraient ensemble loin dans la fort verte. Mais Poucette savait que cela ferait de la peine  la vieille souris des champs, si elle la quittait ainsi.
:-- Voil le froid hiver qui vient, dit la petite hirondelle, je m'envole au loin vers les pays chauds, veux-tu venir avec moi ? Tu peux te mettre sur mon dos, tu n'as qu' t'attacher fortement avec ta ceinture, et nous nous envolerons loin de la vilaine taupe et de sa sombre demeure, bien loin par-dessus les montagnes jusqu'aux pays chauds o le soleil luit, plus beau qu'ici, o c'est toujours l't avec des fleurs exquises. Viens voler avec moi, chre petite Poucette qui m'a sauv la vie lorsque je gisais gele dans le sombre caveau de terre !
:L'hirondelle y vola et dposa Poucette sur l'une des larges ptales ; mais quelle surprise fut celle de la petite fille ! Un petit homme tait assis au milieu de la fleur, aussi blanc et transparent que s'il avait t de verre ; il avait sur la tte une belle couronne d'or et aux paules de jolies ailes claires, et il n'tait pas plus grand que Poucette. C'tait l'ange de la fleur. Dans chaque fleur habitait un pareil ange, homme ou femme, mais celui-l tait le roi de tous.
: l'endroit le plus profond s'lve le chteau du Roi de la Mer. Les murs en sont de corail et les hautes fentres pointues sont faites de l'ambre le plus transparent, mais le toit est en coquillages qui se ferment ou s'ouvrent au passage des courants. L'effet en est ferique car dans chaque coquillage il y a des perles brillantes dont une seule serait un ornement splendide sur la couronne d'une reine.
:Le chteau tait entour d'un grand jardin aux arbres rouges et bleu sombre, aux fruits rayonnants comme de l'or, les fleurs semblaient de feu, car leurs tiges et leurs ptales pourpres ondulaient comme des flammes. Le sol tait fait du sable le plus fin, mais bleu comme le soufre en flammes. Surtout cela planait une trange lueur bleutre, on se serait cru trs haut dans l'azur avec le ciel au-dessus et en dessous de soi, plutt qu'au fond de la mer.
:Chaque princesse avait son carr de jardin o elle pouvait bcher et planter  son gr, l'une donnait  sa corbeille de fleurs la forme d'une baleine, l'autre prfrait qu'elle figurt une sirne, mais la plus jeune fit la sienne toute ronde comme le soleil et n'y planta que des fleurs clatantes comme lui.
:Que de nuits elle passait debout  la fentre ouverte, scrutant la sombre eau bleue que les poissons battaient de leurs nageoires et de leur queue. Elle apercevait la lune et les toiles plus ples il est vrai  travers l'eau, mais plus grandes aussi qu' nos yeux. Si parfois un nuage noir glissait au-dessous d'elles, la petite savait que c'tait une baleine qui nageait dans la mer, ou encore un navire portant de nombreux hommes, lesquels ne pensaient srement pas qu'une adorable petite sirne, l, tout en bas, tendait ses fines mains blanches vers la quille du bateau.
:L'anne suivante, ce fut le tour de la troisime soeur. Elle tait la plus hardie de toutes, aussi remonta-t-elle le cours d'un large fleuve qui se jetait dans la mer. Elle vit de jolies collines vertes couvertes de vignes, des chteaux et des fermes apparaissaient au milieu des forts, elle entendait les oiseaux chanter et le soleil ardent l'obligeait souvent  plonger pour rafrachir son visage brlant.
:La quatrime n'tait pas si tmraire, elle resta au large et raconta que c'tait l prcisment le plus beau. On voyait  des lieues autour de soi et le ciel, au-dessus, semblait une grande cloche de verre. Elle avait bien vu des navires, mais de trs loin, ils ressemblaient  de grandes mouettes, les dauphins avaient fait des culbutes et les immenses baleines avaient fait jaillir l'eau de leurs narines, des centaines de jets d'eau.
:-- Eh bien, tu vas chapper  notre autorit, lui dit sa grand-mre, la vieille reine douairire. Viens, que je te pare comme tes soeurs. Elle mit sur ses cheveux une couronne de lys blancs dont chaque ptale tait une demi-perle et elle lui fit attacher huit hutres  sa queue pour marquer sa haute naissance.
:Un grand navire  trois mts se trouvait l, une seule voile tendue, car il n'y avait pas le moindre souffle de vent, et tous  la ronde sur les cordages et les vergues, les matelots taient assis. On faisait de la musique, on chantait, et lorsque le soir s'assombrit, on alluma des centaines de lumires de couleurs diverses. On et dit que flottaient dans l'air les drapeaux de toutes les nations.
:La petite sirne nagea jusqu' la fentre du salon du navire et, chaque fois qu'une vague la soulevait, elle apercevait  travers les vitres transparentes une runion de personnes en grande toilette. Le plus beau de tous tait un jeune prince aux yeux noirs ne paraissant gure plus de seize ans. C'tait son anniversaire, c'est pourquoi il y avait grande fte.
:Les marins, eux, si la petite sirne s'amusait de cette course, semblaient ne pas la goter, le navire craquait de toutes parts, les pais cordages ployaient sous les coups. La mer attaquait. Bientt le mt se brisa par le milieu comme un simple roseau, le bateau prit de la bande, l'eau envahit la cale.
:Non ! il ne fallait pas qu'il mourt ! Elle nagea au milieu des paves qui pouvaient l'craser, plongea profondment puis remonta trs haut au milieu des vagues, et enfin elle approcha le prince. Il n'avait presque plus la force de nager, ses bras et ses jambes dj s'immobilisaient, ses beaux yeux se fermaient, il serait mort sans la petite sirne.
:Quand vint le matin, la tempte s'tait apaise, pas le moindre dbris du bateau n'tait en vue ; le soleil se leva, rouge et tincelant et semblant ranimer les joues du prince, mais ses yeux restaient clos. La petite sirne dposa un baiser sur son beau front lev et repoussa ses cheveux ruisselants.
:Des citrons et des oranges poussaient dans le jardin et devant le portail se dressaient des palmiers. La mer creusait l une petite crique  l'eau parfaitement calme, mais trs profonde, baignant un rivage rocheux couvert d'un sable blanc trs fin. Elle nagea jusque-l avec le beau prince, le dposa sur le sable en ayant soin de relever sa tte sous les chauds rayons du soleil.
:Les cloches se mirent  sonner dans le grand difice blanc et des jeunes filles traversrent le jardin. Alors la petite sirne s'loigna  la nage et se cacha derrire quelque haut rcif mergeant de l'eau, elle couvrit d'cume ses cheveux et sa gorge pour passer inaperue et se mit  observer qui allait venir vers le pauvre prince.
:Une jeune fille ne tarda pas  s'approcher, elle eut d'abord grand-peur, mais un instant seulement, puis elle courut chercher du monde. La petite sirne vit le prince revenir  lui, il sourit  tous  la ronde, mais pas  elle, il ne savait pas qu'elle l'avait sauv. Elle en eut grand-peine et lorsque le prince eut t port dans le grand btiment, elle plongea dsespre et retourna chez elle au palais de son pre.
: la fin elle n'y tint plus et se confia  l'une de ses soeurs. Aussitt les autres furent au courant, mais elles seulement et deux ou trois autres sirnes qui ne le rptrent qu' leurs amies les plus intimes. L'une d'elles savait qui tait le prince, elle avait vu aussi la fte  bord, elle savait d'o il tait, o se trouvait son royaume.
:Par les vitres claires des hautes fentres on voyait les salons magnifiques o pendaient de riches rideaux de soie et de prcieuses portires. Les murs s'ornaient, pour le plaisir des yeux, de grandes peintures. Dans la plus grande salle chantait un jet d'eau jaillissant trs haut vers la verrire du plafond.
:Elle savait maintenant o il habitait et elle revint souvent, le soir et la nuit. Elle s'avanait dans l'eau bien plus prs du rivage qu'aucune de ses soeurs n'avait os le faire, oui, elle entra mme dans l'troit canal passant sous le balcon de marbre qui jetait une longue ombre sur l'eau et l elle restait  regarder le jeune prince qui se croyait seul au clair de lune.
:Lui ne savait rien de tout cela, il ne pouvait mme pas rver d'elle. De plus en plus elle en venait  chrir les humains, de plus en plus elle dsirait pouvoir monter parmi eux, leur monde, pensait-elle, tait bien plus vaste que le sien. Ne pouvaient-ils pas sur leurs bateaux sillonner les mers, escalader les montagnes bien au-dessus des nuages et les pays qu'ils possdaient ne s'tendaient-ils pas en forts et champs bien au-del de ce que ses yeux pouvaient saisir ?
:-- Si, dit la vieille, il leur faut mourir aussi et la dure de leur vie est mme plus courte que la ntre. Nous pouvons atteindre trois cents ans, mais lorsque nous cessons d'exister ici nous devenons cume sur les flots, sans mme une tombe parmi ceux que nous aimons. Nous n'avons pas d'me immortelle, nous ne reprenons jamais vie, pareils au roseau vert qui, une fois coup, ne reverdit jamais.
:Mais trs vite elle se reprit  penser au monde au-dessus d'elle, elle ne pouvait oublier le beau prince ni son propre chagrin de ne pas avoir comme lui une me immortelle. C'est pourquoi elle se glissa hors du chteau de son pre et, tandis que l tout tait chants et gaiet, elle s'assit, dsespre, dans son petit jardin. Soudain elle entendit le son d'un cor venant vers elle  travers l'eau.
:-- Il s'embarque sans doute l-haut maintenant, celui que j'aime plus que pre et mre, celui vers lequel vont toutes mes penses et dans la main de qui je mettrais tout le bonheur de ma vie. J'oserais tout pour les gagner, lui et une me immortelle. Pendant que mes soeurs dansent dans le chteau de mon pre, j'irai chez la sorcire marine, elle m'a toujours fait si peur, mais peut-tre pourra-t-elle me conseiller et m'aider !
:Debout dans la fort la petite sirne s'arrta tout effraye, son coeur battait d'angoisse et elle fut sur le point de s'en retourner, mais elle pensa au prince,  l'me humaine et elle reprit courage. Elle enroula, bien serrs autour de sa tte, ses longs cheveux flottants pour ne pas donner prise aux polypes, croisa ses mains sur sa poitrine et s'lana comme le poisson peut voler  travers l'eau, au milieu des hideux polypes qui tendaient vers elle leurs bras et leurs doigts.
:Elle arriva dans la fort  un espace visqueux o s'battaient de grandes couleuvres d'eau montrant des ventres jauntres, affreux et gras. Au milieu de cette place s'levait une maison construite en ossements humains. La sorcire y tait assise et donnait  manger  un crapaud sur ses lvres, comme on donne du sucre  un canari.
:-- Je sais bien ce que tu veux, dit la sorcire, et c'est bien bte de ta part ! Mais ta volont sera faite car elle t'apportera le malheur, ma charmante princesse. Tu voudrais te dbarrasser de ta queue de poisson et avoir  sa place deux moignons pour marcher comme le font les hommes afin que le jeune prince s'prenne de toi, que tu puisses l'avoir, en mme temps qu'une me immortelle.  cet instant, la sorcire clata d'un rire si bruyant et si hideux que le crapaud et les couleuvres tombrent  terre et grouillrent.
:-- Mais n'oublie pas, dit la sorcire, que lorsque tu auras une apparence humaine, tu ne pourras jamais redevenir sirne, jamais redescendre auprs de tes soeurs dans le palais de ton pre. Et si tu ne gagnes pas l'amour du prince au point qu'il oublie pour toi son pre et sa mre, qu'il s'attache  toi de toutes ses penses et demande au pasteur d'unir vos mains afin que vous soyez mari et femme, alors tu n'auras jamais une me immortelle. Le lendemain matin du jour o il en pouserait une autre, ton coeur se briserait et tu ne serais plus qu'cume sur la mer.
:-- Mais moi, il faut aussi me payer, dit la sorcire, et ce n'est pas peu de chose que je te demande. Tu as la plus jolie voix de toutes ici-bas et tu crois sans doute grce  elle ensorceler ton prince, mais cette voix, il faut me la donner. Le meilleur de ce que tu possdes, il me le faut pour mon prcieux breuvage ! Moi, j'y mets de mon sang afin qu'il soit coupant comme une lame  deux tranchants.
:Elle s'gratigna le sein et laissa couler son sang pais et noir. La vapeur s'levait en silhouettes tranges, terrifiantes.  chaque instant la sorcire jetait quelque chose dans le chaudron et la mixture se mit  bouillir, on et cru entendre pleurer un crocodile. Enfin le philtre fut  point, il tait clair comme l'eau la plus pure !
:Alors il la prit par la main et la conduisit au palais.  chaque pas, comme la sorcire l'en avait prvenue, il lui semblait marcher sur des aiguilles pointues et des couteaux aiguiss, mais elle supportait son mal. Sa main dans la main du prince, elle montait aussi lgre qu'une bulle et lui-mme et tous les assistants s'merveillrent de sa dmarche gracieuse et ondulante.
:On lui fit revtir les plus prcieux vtements de soie et de mousseline, elle tait au chteau la plus belle, mais elle restait muette. Des esclaves ravissantes, pares de soie et d'or, venaient chanter devant le prince et ses royaux parents. L'une d'elles avait une voix plus belle encore que les autres. Le prince l'applaudissait et lui souriait, alors une tristesse envahit la petite sirne, elle savait qu'elle-mme aurait chant encore plus merveilleusement et elle pensait : Oh ! si seulement il savait que pour rester prs de lui, j'ai renonc  ma voix  tout jamais !
:Alors il la prit par la main et la conduisit au palais.  chaque pas, comme la sorcire l'en avait prvenue, il lui semblait marcher sur des aiguilles pointues et des couteaux aiguiss, mais elle supportait son mal. Sa main dans la main du prince, elle montait aussi lgre qu'une bulle et lui-mme et tous les assistants s'merveillrent de sa dmarche gracieuse et ondulante.
:On lui fit revtir les plus prcieux vtements de soie et de mousseline, elle tait au chteau la plus belle, mais elle restait muette. Des esclaves ravissantes, pares de soie et d'or, venaient chanter devant le prince et ses royaux parents. L'une d'elles avait une voix plus belle encore que les autres. Le prince l'applaudissait et lui souriait, alors une tristesse envahit la petite sirne, elle savait qu'elle-mme aurait chant encore plus merveilleusement et elle pensait : Oh ! si seulement il savait que pour rester prs de lui, j'ai renonc  ma voix  tout jamais !
:Puis les esclaves commencrent  excuter au son d'une musique admirable, des danses lgres et gracieuses. Alors la petite sirne, levant ses beaux bras blancs, se dressa sur la pointe des pieds et dansa avec plus de grce qu'aucune autre. Chaque mouvement rvlait davantage le charme de tout son tre et ses yeux s'adressaient au coeur plus profondment que le chant des esclaves.
:Il lui fit faire un habit d'homme pour qu'elle pt le suivre  cheval. Ils chevauchaient  travers les bois embaums o les branches vertes lui battaient les paules, et les petits oiseaux chantaient dans le frais feuillage. Elle grimpa avec le prince sur les hautes montagnes et quand ses pieds si dlicats saignaient et que les autres s'en apercevaient, elle riait et le suivait l-haut d'o ils admiraient les nuages dfilant au-dessous d'eux comme un vol d'oiseau migrateur partant vers des cieux lointains.
:Une nuit elle vit ses soeurs qui nageaient enlaces, elles chantaient tristement et elle leur fit signe. Ses soeurs la reconnurent et lui dirent combien elle avait fait de peine  tous. Depuis lors, elles lui rendirent visite chaque soir, une fois mme la petite sirne aperut au loin sa vieille grand-mre qui depuis bien des annes n'tait monte  travers la mer et mme le roi, son pre, avec sa couronne sur la tte. Tous deux lui tendaient le bras mais n'osaient s'approcher autant que ses soeurs.
:De jour en jour, elle devenait plus chre au prince ; il l'aimait comme on aime un gentil enfant tendrement chri, mais en faire une reine ! Il n'en avait pas la moindre ide, et c'est sa femme qu'il fallait qu'elle devnt, sinon elle n'aurait jamais une me immortelle et, au matin qui suivrait le jour de ses noces, elle ne serait plus qu'cume sur la mer.
:Mais voil qu'on commence  murmurer que le prince va se marier, qu'il pouse la ravissante jeune fille du roi voisin, que c'est pour cela qu'il arme un vaisseau magnifique.... On dit que le prince va voyager pour voir les tats du roi voisin, mais c'est plutt pour voir la fille du roi voisin et une grande suite l'accompagnera.... Mais la petite sirne secoue la tte et rit, elle connat les penses du prince bien mieux que tous les autres.
:-- C'est toi ! dit le prince, je te retrouve-- toi qui m'as sauv lorsque je gisais comme mort sur la grve ! Et il serra dans ses bras sa fiance rougissante. Oh ! je suis trop heureux, dit-il  la petite sirne. Voil que se ralise ce que je n'eusse jamais os esprer. Toi qui m'aimes mieux que tous les autres, tu te rjouiras de mon bonheur.
:Des hrauts parcouraient les rues  cheval proclamant les fianailles. Bientt toutes les cloches des glises sonnrent, sur tous les autels des huiles parfumes brlaient dans de prcieux vases d'argent, les prtres balancrent les encensoirs et les poux se tendirent la main et reurent la bndiction de l'vque.
:-- Vous avez le verbe bien haut pour une personne d'aussi peu d'exprience ; car, vous ne datez gure que d'une semaine, ma mie, et vous voici dj dans un lamentable tat. Vous imagineriez-vous par hasard que mes oeuvres sont les vtres ? Oh ! la belle histoire ! Plumes d'oie ou plumes d'acier, vous tes toutes les mmes et ne valez pas mieux les unes que les autres.  vous le soin machinal de reporter sur le papier ce que je renferme quand l'homme vient me consulter. Que m'empruntera-t-il la prochaine fois ? Je serais curieux de le savoir.
:Cependant, le pote ne dormait pas, lui ; les ides se pressaient dans sa tte comme les notes sous l'archet du violoniste, tantt fraches et cristallines comme les perles grenes par les cascades, tantt imptueuses comme les rafales de la tempte dans la fort. Il vibrait tout entier sous la main du Matre Suprme. Honneur  lui seul !
:Sur la tombe du pre du prince poussait un rosier, un rosier miraculeux. Il ne donnait qu'une unique fleur tous les cinq ans, mais c'tait une rose d'un parfum si doux qu' la respirer on oubliait tous ses chagrins et ses soucis. Le prince avait aussi un rossignol qui chantait comme si toutes les plus belles mlodies du monde taient enfermes dans son petit gosier. Cette rose et ce rossignol, il les destinait  la princesse, tous deux furent donc placs dans deux grands crins d'argent et envoys chez elle.
:Mais le plus ingnieux tait sans doute que si l'on mettait le doigt dans la vapeur de la marmite, on sentait immdiatement quel plat on faisait cuire dans chaque chemine de la ville. a, c'tait autre chose qu'une rose. Au cours de sa promenade avec ses dames d'honneur la princesse vint  passer devant la porcherie, et lorsqu'elle entendit la mlodie, elle s'arrta toute contente car elle aussi savait jouer  Ach, du lieber Augustin , c'tait mme le seul air qu'elle st et elle le jouait d'un doigt seulement.
:Les dames d'honneur l'entourrent en talant leurs jupes, le garon eut dix baisers et elle emporta la marmite. Comme on s'amusa au chteau ! Toute la soire et toute la journe la marmite cuisait, il n'y avait pas une chemine de la ville dont on ne st ce qu'on y prparait tant chez le chambellan que chez le cordonnier. Les dames d'honneur dansaient et battaient des mains.
:Le porcher, c'est--dire le prince, mais personne ne se doutait qu'il pt tre autre chose qu'un vritable porcher, ne laissa pas passer la journe suivante sans travailler, il confectionna une crcelle. Lorsqu'on la faisait tourner, rsonnaient en grinant toutes les valses, les galops et les polkas connus depuis la cration du monde.
:Il faut que je devienne quelque chose, disait l'an de cinq frres ; je veux tre utile en ce monde. Si humble que soit mon mtier, si ce que je fais sert  mes semblables, je serai quelque chose. Je veux me faire briquetier. On ne saurait se passer de briques. Je pourrai dire que je suis bon  quelque chose.
:-- Oui, dit le pun, mais l'ambition est trop basse. Qu'est-ce que faire des briques ? Moi, je prfre tre maon. Voil, du moins, une vritable profession. On devient matre et bourgeois de la ville ; on a sa bannire et l'entre  l'auberge de la corporation ; et, je finirai par avoir des compagnons sous mes ordres, et ma femme sera appele madame la matresse.
:-- Ce que tu prends pour quelque chose, rpartit le quatrime frre, me parat bien peu et presque rien. Moi, je ne veux pas suivre le chemin battu par les autres ; je ne veux pas tre un copiste. Je serai un gnie original et crateur. J'inventerai un nouveau style d'architecture. Je dresserai le plan des difices selon le climat du pays, les matriaux qu'on y trouve, l'esprit national, le degr de civilisation.  tous les tages qu'on a coutume d'lever, j'ajouterai un dernier tage auquel je donnerai mon nom et qui ternisera ma renomme.
:-- Si ton climat et tes matriaux ne valent rien, tu ne feras rien qui vaille, reprit le cinquime. Je vois bien, d'aprs tout ce que je viens d'entendre, qu'aucun de vous ne sera vraiment quelque chose, quoi que vous vous imaginiez. Pour tre quelque chose, il faut se mettre au-dessus de toutes choses ; faites  votre guise, travaillez selon vos aptitudes et vos gots, moi je raisonnerai sur ce que vous ferez, je le jugerai et le critiquerai. Il n'est rien en ce monde qui n'offre un ct imparfait ou dfectueux, je le dcouvrirai, je le signalerai, et j'en parlerai comme il faut.
:L'an, qui confectionnait des briques, remarqua bientt que pour chaque brique il recevait une pice de monnaie de cuivre ; et, quand il y en avait une certaine quantit, cela faisait un cu blanc. Or, quand on arrive avec un cu n'importe o, chez le boulanger, le boucher, etc., la porte s'ouvre toute seule, et vous n'avez qu' demander ce que vous dsirez. Voil ce que produisent les briques. Il en est qui se fendent, qui se cassent, mais de celles-l mme on peut tirer parti.
:Pendant que je suis jeune, je veux voyager. Je vais construire des maisons  l'tranger. Je suis jeune, plein de force et de courage ; j'irai de ville en ville et verrai du pays. Et quand je reviendrai, j'ai confiance en ma fiance, je la retrouverai fidle. Hourrah ! le brave tat que celui d'artisan ! Matre, je le deviendrai bientt.
:Il lui arriva, en effet, ce que dit la chanson.  son retour, il fut reu matre. Il construisit plusieurs maisons l'une suivant l'autre, et elles formrent une rue, qui n'tait pas une des moins belles de la ville. Ces maisons finirent par lui en btir une  lui-mme. Les bonnes gens du quartier te diront : Oui, vraiment, c'est la rue qui lui a construit sa maison.
:Ce n'tait pas une grande maison, sans doute. Elle tait dalle d'argile ; mais lorsqu'on y eut bien dans  sa noce, l'argile fut aussi polie et luisante qu'un parquet. Les murs taient revtus de carreaux de faence, dont chacun portait une fleur ; et cela ornait mieux la chambre que la plus riche draperie. C'tait, en somme, une jolie maison et un couple heureux. Au fronton flottait la bannire de la corporation ; compagnons et apprentis, en passant devant, criaient : Hourrah pour notre bon matre ! Oui, il tait devenu quelque chose.
:Il tait donc mort, et ses trois frres ans taient aussi trpasss. Il ne survivait que le cinquime, le grand raisonneur. En ceci, il tait dans son rle, car son affaire  lui tait d'avoir toujours le dernier mot. Il s'tait acquis, comme nous l'avons dit, la rputation d'un homme entendu et capable, quoiqu'il n'et fait que gloser sur les ouvrages des autres. C'est une bonne tte, disait-on communment. Celui-ci tait-il devenu quelque chose ?
:-- Comment je suis sortie de l'autre monde, je n'en sais trop rien. Pendant mes dernires annes, j'ai t malade et bien misrable, allez. Tout  coup, je me suis trane hors de mon lit, et j'ai t saisie par un froid glacial. C'est ce qui m'aura fait mourir. Votre Grandeur se rappelle sans doute combien l'hiver a t rigoureux ; heureusement que je n'ai plus  en souffrir ! Pendant quelques jours il n'y eut pas de vent, mais le froid continuait de plus belle. Aussi loin qu'on pouvait voir, la mer tait couverte d'une couche de glace.
:Tous les gens de la ville allrent se promener sur ce miroir uni. Les uns couraient en traneau ; les autres dansaient sous la tente ; d'autres se rgalaient dans les buvettes qui s'y taient installes. De ma pauvre chambrette o j'tais cloue, j'entendais les sons de la musique et les cris de joie.
:Je russis cependant  ouvrir la fentre. Je vis tout ce monde courir et sauter sur la glace. Que de beaux drapeaux il y avait l, qui voltigeaient au souffle du vent ! Les jeunes garons criaient hourrah ! Servantes et domestiques dansaient en rond et chantaient. Ils s'amusaient de tout coeur. Mais le nuage blanc avec le point noir.... Je criai tant que je pus ; personne ne m'entendit, j'tais trop loin d'eux. Bientt la tourmente allait clater ; la glace, souleve par la mer, se briserait, et tous, tous seraient perdus. Personne ne pourrait les secourir !
:Le bon Dieu m'inspira alors l'ide de mettre le feu  mon lit, et d'incendier ma maison plutt que de laisser prir misrablement tous ces pauvres gens. J'excutais aussitt ce dessein. Les flammes rouges commencrent  s'lever. C'tait comme un phare que je leur allumai. Je franchis la porte, mais je restai l par terre. Mes forces taient puises. Le feu sortait par le toit, par les fentres, par la porte : des langues de flammes venaient jusqu' moi comme pour me lcher.
:La population qui tait sur la glace aperut la clart ; tous accoururent pour sauver une pauvre crature qui, pensaient-ils, allait tre brle vivante. Il n'y en eut pas un qui ne se prcipitt vers la digue. Puis la mare monta, souleva la glace et la brisa en mille morceaux. Mais il n'y avait plus personne, tout le monde tait accouru vers la digue. Je les avais tous sauvs.
:-- Tu vois, dit l'ange au raisonneur, ce que la pauvresse a apport. Et toi, qu'apportes-tu ? Rien, je le sais, tu n'as rien produit en toute ta vie. Tu n'as pas mme faonn une brique. Si encore tu pouvais retourner sur terre pour en confectionner une seule, elle serait srement mal faite ; mais ce serait du moins une preuve de bonne volont, et la bonne volont, c'est quelque chose.
:-- Je le reconnais, dit-elle, c'est son frre qui m'a donn les briques et les dbris de briques avec lesquels j'ai bti ma maisonnette. Quel bienfait ce fut pour moi, la pauvresse ! Est-ce que tous ces morceaux de briques ne pourraient pas tenir lieu de la brique qu'il aurait  fournir ? Ce serait un acte de grce.
:-- Tu le vois, reprit l'ange, le plus humble de tes frres, celui que tu estimais moins encore que les autres, et dont l'honnte mtier te paraissait si mprisable, c'est lui qui pourra te faire entrer au paradis. Toutefois tu n'entreras pas avant que tu aies quelque chose  faire valoir pour suppler  ta relle indigence.
:Tous ceux qui allaient  l'cole des sorciers-- car il avait cr une cole de sorciers-- racontaient  la ronde que c'est un miracle qu'il avait accompli l. Pour la premire fois, disaient-ils, on voyait comment la terre et les tres humains sont rellement. Ils couraient de tous cts avec leur miroir et bientt il n'y eut pas un pays, pas une personne qui n'eussent t dforms l-dedans.
:Les deux enfants se tenaient par la main, ils baisaient les roses, admiraient les clairs rayons du soleil de Dieu et leur parlaient comme si Jsus tait l. Quels beaux jours d't o il tait si agrable d'tre dehors sous les frais rosiers qui semblaient ne vouloir jamais cesser de donner des fleurs !
:Sur la place, les garons les plus hardis attachaient souvent leur traneau  la voiture d'un paysan et se faisaient ainsi traner un bon bout de chemin. C'tait trs amusant. Au milieu du jeu ce jour-l arriva un grand traneau peint en blanc dans lequel tait assise une personne enveloppe d'un manteau de fourrure blanc avec un bonnet blanc galement. Ce traneau fit deux fois le tour de la place et Kay put y accrocher rapidement son petit traneau.
:Dans la rue suivante, ils allaient de plus en plus vite. La personne qui conduisait tournait la tte, faisait un signe amical  Kay comme si elle le connaissait. Chaque fois que Kay voulait dtacher son petit traneau, cette personne faisait un signe et Kay ne bougeait plus ; ils furent bientt aux portes de la ville, les dpassrent mme.
:Alors la neige se mit  tomber si fort que le petit garon ne voyait plus rien devant lui, dans cette course folle, il saisit la corde qui l'attachait au grand traneau pour se dgager, mais rien n'y fit. Son petit traneau tait solidement fix et menait un train d'enfer derrire le grand. Alors il se mit  crier trs fort mais personne ne l'entendit, la neige le cinglait, le traneau volait, parfois il faisait un bond comme s'il sautait par-dessus des fosss et des mottes de terre. Kay tait pouvant, il voulait dire sa prire et seule sa table de multiplication lui venait  l'esprit.
:Les flocons de neige devenaient de plus en plus grands,  la fin on et dit de vritables maisons blanches ; le grand traneau fit un cart puis s'arrta et la personne qui le conduisait se leva, son manteau et son bonnet n'taient faits que de neige et elle tait une dame si grande et si mince, tincelante : la Reine des Neiges.
:Mais que disait la petite Gerda, maintenant que Kay n'tait plus l ? O tait-il ? Personne ne le savait, personne ne pouvait expliquer sa disparition. Les garons savaient seulement qu'ils l'avaient vu attacher son petit traneau  un autre, trs grand, qui avait tourn dans la rue et tait sorti de la ville. Nul ne savait o il tait, on versa des larmes, la petite Gerda pleura beaucoup et longtemps, ensuite on dit qu'il tait mort, qu'il tait tomb dans la rivire coulant prs de la ville. Les jours de cet hiver-l furent longs et sombres.
:Alors la petite Gerda fut prise d'une grande frayeur et se mit  pleurer, mais personne ne pouvait l'entendre, except les moineaux, et ils ne pouvaient pas la porter, ils volaient seulement le long de la rive, en chantant comme pour la consoler : Nous voici ! Nous voici ! Le bateau s'en allait  la drive, la pauvre petite tait l tout immobile sur ses bas, les petits souliers rouges flottaient derrire mais ne pouvaient atteindre la barque qui allait plus vite.
:Peut-tre la rivire va-t-elle m'emporter auprs de Kay, pensa Gerda en reprenant courage. Elle se leva et durant des heures admira la beaut des rives verdoyantes. Elle arriva ainsi  un grand champ de cerisiers o se trouvait une petite maison avec de drles de fentres rouges et bleues et un toit de chaume. Devant elle, deux soldats de bois prsentaient les armes  ceux qui passaient. Gerda les appela croyant qu'ils taient vivants, mais naturellement ils ne rpondirent pas, elle les approcha de tout prs et le flot poussa la barque droit vers la terre.
:La petite lui expliqua tout et la vieille branlait la tte en faisant Hm ! Hm ! et comme Gerda, lui ayant tout dit, lui demandait si elle n'avait pas vu le petit Kay, la femme lui rpondit qu'il n'avait pas pass encore, mais qu'il allait sans doute venir, qu'il ne fallait en tout cas pas qu'elle s'en attriste mais qu'elle entre goter ses confitures de cerises, admirer ses fleurs plus belles que celles d'un livre d'images ; chacune d'elles savait raconter une histoire.
:Les fentres taient situes trs haut et les vitres en taient rouges, bleues et jaunes, la lumire du jour y prenait des teintes tranges mais sur la table il y avait de dlicieuses cerises. Gerda en mangea autant qu'il lui plut. Tandis qu'elle mangeait, la vieille peignait sa chevelure avec un peigne d'or et ses cheveux blonds bouclaient et brillaient autour de son aimable petit visage, tout rond, semblable  une rose.
: mesure qu'elle peignait les cheveux de Gerda, la petite oubliait de plus en plus son camarade de jeu, car la vieille tait une magicienne, mais pas une mchante sorcire, elle s'occupait un peu de magie, comme a, seulement pour son plaisir personnel et elle avait trs envie de garder la petite fille auprs d'elle.
:Ensuite, elle conduisit Gerda dans le jardin fleuri. Oh ! quel parfum dlicieux ! Toutes les fleurs et les fleurs de toutes les saisons taient l dans leur plus belle floraison, nul livre d'images n'aurait pu tre plus vari et plus beau. Gerda sauta de plaisir et joua jusqu'au moment o le soleil descendit derrire les grands cerisiers. Alors on la mit dans un lit dlicieux garni d'dredons de soie rouge bourrs de violettes bleues, et elle dormit et rva comme une princesse au jour de ses noces.
:Un jour elle tait l, assise, et regardait le chapeau de soleil de la vieille femme avec les fleurs peintes o justement la plus belle fleur tait une rose. La sorcire avait tout  fait oubli de la faire disparatre de son chapeau en mme temps qu'elle faisait descendre dans la terre les vraies roses. On ne pense jamais  tout !
:-- Entends-tu le tambour : Boum ! boum ! deux notes seulement, boum ! boum ! coute le chant de deuil des femmes, l'appel du prtre. Dans son long sari rouge, la femme hindoue est debout sur le bcher, les flammes montent autour d'elle et de son poux dfunt, mais la femme hindoue pense  l'homme qui est vivant dans la foule autour d'elle,  celui dont les yeux brlent, plus ardents que les flammes, celui dont le regard touche son coeur plus que cet incendie qui bientt rduira son corps en cendres. La flamme du coeur peut-elle mourir dans les flammes du bcher ?
:-- L-bas, au bout de l'troit sentier de montagne est suspendu un vieux castel, le lierre pais pousse sur les murs rongs, feuille contre feuille, jusqu'au balcon o se tient une ravissante jeune fille. Elle se penche sur la balustrade et regarde au loin sur le chemin. Aucune rose dans le branchage n'est plus frache que cette jeune fille, aucune fleur de pommier que le vent arrache  l'arbre et emporte au loin n'est plus lgre. Dans le froufrou de sa robe de soie, elle s'agite : Ne vient-il pas ?.
:-- Dans une petite ferme, le soleil brillait au premier jour du printemps, ses rayons frappaient le bas du mur blanc du voisin, et tout prs poussaient les premires fleurs jaunes, or lumineux dans ces chauds rayons. Grand-mre tait assise dehors dans son fauteuil, sa petite fille, la pauvre et jolie servante rentrait d'une courte visite, elle embrassa la grand-mre. Il y avait de l'or du coeur dans ce baiser bni. De l'or sur les lvres, de l'or au fond de l'tre, de l'or dans les claires heures du matin. Voil ma petite histoire, dit le bouton d'or.
:-- Ma pauvre vieille grand-mre, soupira Gerda. Elle me regrette srement et elle s'inquite comme elle s'inquitait pour Kay. Mais je rentrerai bientt et je ramnerai Kay. Cela ne sert  rien que j'interroge les fleurs, elles ne connaissent que leur propre chanson, elles ne savent pas me renseigner.
:Comme ses petits pieds taient endoloris et fatigus ! Autour d'elle tout tait froid et hostile, les longues feuilles du saule taient toutes jaunes et le brouillard s'gouttait d'elles, une feuille aprs l'autre tombait  terre, seul le prunellier avait des fruits cres  vous en resserrer toutes les gencives. Oh ! que tout tait gris et lourd dans le vaste monde !
:Tout de suite les journaux parurent avec une bordure de coeurs et l'initiale de la princesse. On y lisait que tout jeune homme de bonne apparence pouvait monter au chteau et parler  la princesse, et celui qui parlerait de faon que l'on comprenne tout de suite qu'il tait bien  sa place dans un chteau, que celui enfin qui parlerait le mieux, la princesse le prendrait pour poux.
:-- Mais Kay, mon petit Kay, quand m'en parleras-tu ? tait-il parmi tous ces gens-l ?-- Patience ! patience ! nous y sommes. Le troisime jour arriva un petit personnage sans cheval ni voiture, il monta d'un pas dcid jusqu'au chteau, ses yeux brillaient comme les tiens, il avait de beaux cheveux longs, mais ses vtements taient bien pauvres.
:-- Comme ce doit tre ennuyeux de rester sur l'escalier, j'aime mieux entrer. Les salons taient brillamment illumins, les Conseillers particuliers et les Excellences marchaient pieds nus et portaient des plats en or, c'tait quelque chose de trs imposant. Il avait des souliers qui craquaient trs fort, mais il ne se laissa pas impressionner.
:Toutes les dames de la cour avec leurs servantes et les servantes de leurs servantes, et tous les chevaliers avec leurs serviteurs et les serviteurs de leurs serviteurs qui eux-mmes avaient droit  un petit valet, se tenaient debout tout autour et plus ils taient prs de la porte, plus ils avaient l'air fier. Le valet du domestique du premier serviteur qui se promne toujours en pantoufles, on ose  peine le regarder tellement il a l'air fier debout devant la porte.
:-- Kra ! Kra ! fit-elle. Ma fiance te fait dire mille choses et voici pour toi un petit pain qu'elle a pris  la cuisine. Ils ont assez de pain l-dedans et tu dois avoir faim. Il est impossible que tu entres au chteau-- tu n'as pas de chaussures-- les gardes en argent et les laquais en or ne le permettraient pas, mais ne pleure pas, tu vas tout de mme y aller. Ma fiance connat un petit escalier drob qui conduit  la chambre  coucher et elle sait o elle peut en prendre la cl.
:Oh ! comme le coeur de Gerda battait d'inquitude et de dsir, comme si elle faisait quelque chose de mal, et pourtant elle voulait seulement savoir s'il s'agissait bien de Kay-- oui, ce ne pouvait tre que lui, elle pensait si intensment  ses yeux intelligents,  ses longs cheveux, elle le voyait vraiment sourire comme lorsqu'ils taient  la maison sous les roses. Il serait srement content de la voir, de savoir quel long chemin elle avait fait pour le trouver.
:Ils entrrent dans la premire salle tendue de satin rose  grandes fleurs, les rves les avaient dpasss et couraient si vite que Gerda ne put apercevoir les hauts personnages. Les salles se succdaient l'une plus belle que l'autre, on en tait impressionn... et ils arrivrent  la chambre  coucher.
:Le plafond ressemblait  un grand palmier aux feuilles de verre prcieux, et au milieu du parquet se trouvaient, accrochs  une tige d'or, deux lits qui ressemblaient  des lis, l'un tait blanc et la princesse y tait couche, l'autre tait rouge et c'est dans celui-l que Gerda devait chercher le petit Kay. Elle carta quelques ptales rouges et aperut une nuque brune.
:On lui donna de petites bottines et un manchon, on l'habilla  ravir et au moment de partir un carrosse d'or pur attendait devant la porte. La corneille de la fort, marie maintenant, les accompagna pendant trois lieues, assise  ct de la petite fille car elle ne pouvait supporter de rouler  reculons, la deuxime corneille, debout  la porte, battait des ailes, souffrant d'un grand mal de tte pour avoir trop mang depuis qu'elle avait obtenu un poste fixe, elle ne pouvait les accompagner. Le carrosse tait bourr de craquelins sucrs, de fruits et de pains d'pice.
:Et il fallut en passer par o elle voulait, elle tait si gte et si difficile. Elle s'assit auprs de Gerda et la voiture repartit par-dessus les souches et les broussailles plus profondment encore dans la fort. La fille des brigands tait de la taille de Gerda mais plus forte, plus large d'paules, elle avait le teint sombre et des yeux noirs presque tristes. Elle prit Gerda par la taille, disant :
:Le carrosse s'arrta, elles taient au milieu de la cour d'un chteau de brigands, tout lzard du haut en bas, des corbeaux, des corneilles s'envolaient de tous les trous et les grands bouledogues, qui avaient chacun l'air capable d'avaler un homme, bondissaient mais n'aboyaient pas, cela leur tait dfendu.
:Tandis que la petite Gerda racontait, les pigeons de la fort roucoulaient l-haut dans leur cage, les autres pigeons dormaient. La fille des brigands dormait et ronflait, une main passe autour du cou de Gerda et le couteau dans l'autre, mais Gerda ne put fermer l'oeil, ne sachant si elle allait vivre ou mourir.
:-- coute, dit la fille des brigands  Gerda, tu vois que maintenant tous les hommes sont partis, la mre est toujours l et elle restera, mais bientt elle va se mettre  boire  mme cette grande bouteille l-bas et elle se paiera ensuite un petit somme supplmentaire-- alors je ferai quelque chose pour toi.
:-- Cela m'aurait amus de te chatouiller encore souvent le cou avec mon couteau aiguis car tu es si amusant quand tu as peur, mais tant pis, je vais te dtacher et t'aider  sortir pour que tu puisses courir jusqu'en Laponie mais il faudra prendre tes jambes  ton cou et m'apporter cette petite fille au chteau de la Reine des Neiges o est son camarade de jeu. Tu as srement entendu ce qu'elle a racont, elle parlait assez fort et tu es toujours  couter.
:-- a m'est gal, dit-elle. Prends tes bottines fourres car il fera froid, mais le manchon je le garde, il est trop joli. Et comme je ne veux pas que tu aies froid, voil les immense moufles de ma mre, elles te monteront jusqu'au coude, fourre-moi tes mains l-dedans. Et voil, par les mains tu ressembles  mon affreuse mre.
:Ils s'arrtrent prs d'une petite maison trs misrable, le toit descendait jusqu' terre et la porte tait si basse que la famille devait ramper sur le ventre pour y entrer. Il n'y avait personne au logis qu'une vieille femme lapone qui faisait cuire du poisson sur une lampe  huile de foie de morue. Le renne lui raconta toute l'histoire de Gerda, mais d'abord la sienne qui semblait tre beaucoup plus importante et Gerda tait si transie de froid qu'elle ne pouvait pas parler.
:Lorsque Gerda fut un peu rchauffe, quand elle eut bu et mang, la femme lapone crivit quelques mots sur un morceau de morue sche, recommanda  Gerda d'y faire bien attention, attacha de nouveau la petite fille sur le renne-- et en route ! Pfut ! pfut ! entendait-on dans l'air, la plus jolie lumire bleue brlait l-haut.
:Quelle chaleur dans cette maison ! la Finnoise y tait presque nue, petite et malpropre. Elle dfit rapidement les vtements de Gerda, lui enleva les moufles et les bottines pour qu'elle n'ait pas trop chaud, mit un morceau de glace sur la tte du renne et commena  lire ce qui tait crit sur la morue sche. Elle lut et relut trois fois, ensuite, comme elle le savait par coeur, elle mit le morceau de poisson  cuire dans la marmite, c'tait bon  manger et elle ne gaspillait jamais rien.
:-- Tu es trs remarquable, dit le renne, je sais que tu peux attacher tous les vents du monde avec un simple fil  coudre, si le marin dfait un noeud il a bon vent. S'il dfait un second noeud, il vente fort, et s'il dfait le troisime et le quatrime, la tempte est si terrible que les arbres des forts sont renverss. Ne veux-tu pas donner  cette petite fille un breuvage qui lui assure la force de douze hommes et lui permette de vaincre la Reine des Neiges ?
:-- Le petit Kay est en effet chez la Reine des Neiges et il y est parfaitement heureux, il pense qu'il se trouve l dans le lieu le meilleur du monde, mais tout ceci vient de ce qu'il a reu un clat de verre dans le coeur et une poussire de verre dans l'oeil, il faut que ce verre soit extirp sinon il ne deviendra jamais un homme et la Reine des Neiges conservera son pouvoir sur lui.
:Les murs du chteau taient faits de neige pulvrise, les fentres et les portes de vents coupants, il y avait plus de cent salles formes par des tourbillons de neige. La plus grande s'tendait sur plusieurs lieues, toutes taient claires de magnifiques aurores borales, elles taient grandes, vides, glacialement froides et tincelantes.
:Et c'est  ce moment que la petite Gerda entra dans le chteau par le grand portail fait de vents aigus. Elle rcita sa prire du soir et le vent s'apaisa comme s'il allait s'endormir. Elle entra dans la grande salle vide et glace.... Alors elle vit Kay, elle le reconnut, elle lui sauta au cou, le tint serr contre elle et elle criait :
:Il se serrait contre sa petite amie qui riait et pleurait de joie. Un infini bonheur s'panouissait, les morceaux de glace eux-mmes dansaient de plaisir, et lorsque les enfants s'arrtrent, fatigus, ils formaient justement le mot que la Reine des Neiges avait dit  Kay de composer : ternit. Il devenait donc son propre matre, elle devait lui donner le monde et une paire de patins neufs.
:Gerda lui baisa les joues et elles devinrent roses, elle baisa ses yeux et ils brillrent comme les siens, elle baisa ses mains et ses pieds et il redevint sain et fort. La Reine des Neiges pouvait rentrer, la lettre de franchise de Kay tait l crite dans les morceaux de glace tincelants : ternit....
:Alors les deux enfants se prirent par la main et sortirent du grand chteau. Ils parlaient de grand-mre et des rosiers sur le toit, les vents s'apaisaient, le soleil se montrait. Ils atteignirent le buisson aux baies rouges, le renne tait l et les attendait. Il avait avec lui une jeune femelle dont le pis tait plein, elle donna aux enfants son lait chaud et les baisa sur la bouche.
:Les premiers petits oiseaux se mirent  gazouiller, la fort tait pleine de pousses vertes. Et voil que s'avanait vers eux sur un magnifique cheval que Gerda reconnut aussitt (il avait t attel devant le carrosse d'or), s'avanait vers eux une jeune fille portant un bonnet rouge et tenant des pistolets devant elle, c'tait la petite fille des brigands qui s'ennuyait  la maison et voulait voyager, d'abord vers le nord, ensuite ailleurs si le nord ne lui plaisait pas.
:Kay et Gerda allaient la main dans la main et tandis qu'ils marchaient, un printemps dlicieux plein de fleurs et de verdure les enveloppait. Les cloches sonnaient, ils reconnaissaient les hautes tours, la grande ville o ils habitaient. Il allrent  la porte de grand-mre, montrent l'escalier, entrrent dans la chambre o tout tait  la mme place qu'autrefois. La pendule faisait tic-tac, les aiguilles tournaient, mais en passant la porte, ils s'aperurent qu'ils taient devenus des grandes personnes.
:Les rosiers dans la gouttire tendaient leurs fleurs  travers les fentres ouvertes. Leurs petites chaises d'enfants taient l. Kay et Gerda s'assirent chacun sur la sienne en se tenant toujours la main, ils avaient oubli, comme on oublie un rve pnible, les splendeurs vides du chteau de la Reine des Neiges. Grand-mre tait assise dans le clair soleil de Dieu et lisait la Bible  voix haute : Si vous n'tes pas semblables  des enfants, vous n'entrerez pas dans le royaume de Dieu.
:Non loin de Smyrne, sous les hauts platanes, l o le marchand pousse ses chameaux chargs de marchandises qui lvent firement leurs longs cous et foulent maladroitement la terre sacre, j'ai vu une haie de rosiers en fleurs. Des pigeons sauvages volaient entre les branches des hauts arbres et leurs ailes scintillaient dans les rayons de soleil comme si elles taient nacres.
:-- Ci-gt le plus grand chanteur de ce monde, dit la rose. Au-dessus de sa tombe je veux rpandre mon parfum, et sur sa tombe je veux taler mes ptales quand la tempte me les arrachera. Le chanteur de l'Iliade est devenu poussire de cette terre o je suis ne. Moi, rose de la tombe d'Homre, suis trop sacre pour fleurir pour n'importe quel pauvre rossignol.
:Tel fut le rve de la petite rose lorsqu'elle s'veilla et tressaillit de froid. Des gouttes de rose tombrent de ses ptales et, lorsque le soleil se leva, elle s'panouit comme jamais auparavant. Les journes torrides taient l, puisqu'elle tait dans son Asie natale. Soudain, des pas rsonnrent, les Francs trangers qu'elle avait vus dans son rve arrivaient, et parmi eux le pote du nord. Il cueillit la rose, l'embrassa et l'emporta avec lui dans son pays du brouillard et des aurores borales.
:Les livres se rpandirent partout dans le monde, et quelques-uns parvinrent un jour  l'empereur. Celui-ci s'assit dans son trne d'or, lu, et lu encore.  chaque instant, il hochait la tte, car il se rjouissait  la lecture des loges qu'on faisait sur la ville, le chteau et le jardin.  Mais le rossignol est vraiment le plus beau de tout !, y tait-il crit.
:Mais o donc le chercher ? Le chancelier parcourut tous les escaliers de haut en bas et arpenta les salles et les couloirs, mais aucun de ceux qu'il rencontra n'avait entendu parler du rossignol. Le chancelier retourna auprs de l'empereur et lui dit que ce qui tait crit dans le livre devait srement n'tre qu'une fabulation.  Votre Majest Impriale ne devrait pas croire tout ce qu'elle lit ; il ne s'agit l que de posie !
:Mais le livre dans lequel j'ai lu cela, dit l'empereur, m'a t expdi par le plus grand Empereur du Japon ; ainsi ce ne peut pas tre une fausset. Je veux entendre le rossignol ; il doit tre ici ce soir ! Il a ma plus haute considration. Et s'il ne vient pas, je ferai pitiner le corps de tous les gens de la cour aprs le repas du soir.
:Finalement, ils rencontrrent une pauvre fillette aux cuisines. Elle dit : Mon Dieu, Rossignol ? Oui, je le connais. Il chante si bien ! Chaque soir, j'ai la permission d'apporter  ma pauvre mre malade quelques restes de table ; elle habite en bas, sur la rive. Et lorsque j'en reviens, fatigue, et que je me repose dans la fort, j'entends Rossignol chanter. Les larmes me montent aux yeux ; c'est comme si ma mre m'embrassait !
:Au chteau, tout fut nettoy ; les murs et les planchers, faits de porcelaine, brillaient sous les feux de milliers de lampes d'or. Les fleurs les plus magnifiques, celles qui pouvaient tinter, furent places dans les couloirs. Et comme il y avait l des courants d'air, toutes les clochettes tintaient en mme temps, de telle sorte qu'on ne pouvait mme plus s'entendre parler.
:Au milieu de la grande salle o l'empereur tait assis, on avait plac un perchoir d'or, sur lequel devait se tenir Rossignol. Toute la cour tait l ; et la petite fille, qui venait de se faire nommer cuisinire de la cour, avait obtenu la permission de se tenir derrire la porte. Tous avaient revtu leurs plus beaux atours et regardaient le petit oiseau gris, auquel l'empereur fit un signe.
:Le rossignol chanta si magnifiquement, que l'empereur en eut les larmes aux yeux. Les larmes lui coulrent sur les joues et le rossignol chanta encore plus merveilleusement ; cela allait droit au coeur. L'empereur fut bloui et dclara que Rossignol devrait porter au coup une pantoufle d'or. Le Rossignol l'en remercia, mais rpondit qu'il avait dj t rcompens : J'ai vu les larmes dans les yeux de l'Empereur et c'est pour moi le plus grand des trsors ! Oui ! J'ai t largement rcompens ! L-dessus, il recommena  chanter de sa voix douce et magnifique.
: partir de l, Rossignol dut rester  la cour, dans sa propre cage, avec, comme seule libert, la permission de sortir et de se promener deux fois le jour et une fois la nuit. On lui assigna douze serviteurs qui le retenaient grce  des rubans de soie attachs  ses pattes. Il n'y avait absolument aucun plaisir  retirer de telles excursions.
:Voil sans doute un nouveau livre sur notre fameux oiseau !, dit l'empereur. Ce n'tait pas un livre, mais plutt une oeuvre d'art place dans une petite bote : un rossignol mcanique qui imitait le vrai, mais tout sertis de diamants, de rubis et de saphirs. Aussitt qu'on l'eut remont, il entonna l'un des airs que le vrai rossignol chantait, agitant la queue et brillant de mille reflets d'or et d'argent. Autour de sa gorge, tait nou un petit ruban sur lequel tait inscrit : Le rossignol de l'Empereur du Japon est bien humble compar  celui de l'Empereur de Chine.
:Et ils durent chanter en duo, mais a n'allait pas. Car tandis que le vrai rossignol chantait  sa faon, l'automate, lui, chantait des valses.  Ce n'est pas de sa faute !, dit le maestro, il est particulirement rgulier, et tout  fait selon mon cole ! Alors l'automate dut chanter seul. Il procura autant de joie que le vritable et s'avra plus adorable encore  regarder ; il brillait comme des bracelets et des pinglettes.
:C'est tout  fait notre avis !, dit tout le monde, et le maestro reu la permission de prsenter l'oiseau au peuple le dimanche suivant. Le peuple devait l'entendre, avait ordonn l'empereur, et il l'entendit. Le peuple tait en liesse, comme si tous s'taient enivrs de th, et tous disaient : Oh !, en pointant le doigt bien haut et en faisant des signes. Mais les pauvres pcheurs, ceux qui avaient dj entendu le vrai rossignol, dirent : Il chante joliment, les mlodies sont ressemblantes, mais il lui manque quelque chose, nous ne savons trop quoi !
:Une anne entire passa. L'empereur, la cour et tout les chinois connaissaient par coeur chacun des petits airs chants par l'automate. Mais ce qui leur plaisait le plus, c'est qu'ils pouvaient maintenant eux-mmes chanter avec lui, et c'est ce qu'ils faisaient. Les gens de la rue chantaient : Ziziiz ! Kluckkluckkluck !, et l'empereur aussi. Oui, c'tait vraiment magnifique !
:Le pauvre empereur pouvait  peine respirer ; c'tait comme si quelque chose ou quelqu'un tait assis sur sa poitrine. Il ouvrit les yeux, et l, il vit que c'tait la Mort. Elle s'tait coiffe d'une couronne d'or, tenait dans une main le sabre de l'empereur, et dans l'autre, sa splendide bannire. De tous les plis du grand rideau de velours surgissaient toutes sortes de ttes, au visage parfois laid, parfois aimable et doux. C'taient les bonnes et les mauvaises actions de l'empereur qui le regardaient, maintenant que la Mort tait assise sur son coeur.
:Tout  coup, venant de la fentre, on entendit le plus merveilleux des chants : c'tait le petit rossignol, plein de vie, qui tait assis sur une branche. Ayant entendu parler de la dtresse de l'empereur, il tait venu lui chanter rconfort et espoir. Et tandis qu'il chantait, les visages fantmes s'estomprent et disparurent, le sang se mit  circuler toujours plus vite dans les membres fatigus de l'empereur, et mme la Mort couta et dit : Continue, petit rossignol ! Continue !
:La Mort donna chacun des joyaux pour un chant, et Rossignol continua  chanter. Il chanta le tranquille cimetire o poussent les roses blanches, o les lilas embaument et o les larmes des survivants arrosent l'herbe frache. Alors la Mort eut la nostalgie de son jardin, puis elle disparut par la fentre, comme une brume blanche et froide.
:Le soleil brillait dj par la fentre lorsque l'empereur se rveilla, plus fort et en bonne sant. Aucun de ses serviteurs n'tait encore venu, car ils croyaient tous qu'il tait mort. Mais Rossignol tait toujours l et il chantait. Tu resteras toujours auprs de moi ! dit l'empereur. Tu chanteras seulement lorsqu'il t'en plaira, et je briserai l'automate en mille morceaux.
:L-bas, dans la fort, il y avait un joli sapin. Il tait bien plac, il avait du soleil et de l'air ; autour de lui poussaient de plus grands camarades, pins et sapins. Mais lui tait si impatient de grandir qu'il ne remarquait ni le soleil ni l'air pur, pas mme les enfants de paysans qui passaient en bavardant lorsqu'ils allaient cueillir des fraises ou des framboises.
:L'hiver, lorsque la neige tincelante entourait son pied de sa blancheur, il arrivait souvent qu'un livre bondissait, sautait par-dessus le petit arbre-- oh ! que c'tait agaant ! Mais, deux hivers ayant pass, quand vint le troisime, le petit arbre tait assez grand pour que le livre ft oblig de le contourner. Oh ! pousser, pousser, devenir grand et vieux, c'tait l, pensait-il, la seule joie au monde.
:Quand vint l'poque de Nol, de tout jeunes arbres furent abattus, n'ayant souvent mme pas la taille, ni l'ge de notre sapin, lequel, sans trve ni repos, dsirait toujours partir. Ces jeunes arbres taient toujours les plus beaux, ils conservaient leurs branches, ceux-l, et on les couchait sur les charrettes que les chevaux tiraient hors de la fort.
:-- Nous le savons, nous le savons, gazouillrent les moineaux. En bas, dans la ville, nous avons regard  travers les vitres, nous savons o la voiture les conduit. Oh ! ils arrivent au plus grand scintillement, au plus grand honneur que l'on puisse imaginer.  travers les vitres, nous les avons vus, plants au milieu du salon chauff et garnis de ravissants objets, pommes dores, gteaux de miel, jouets et des centaines de lumires.
:-- Suis-je destin  atteindre aussi cette fonction ? dit le sapin tout enthousiasm. C'est encore bien mieux que de voler au-dessus de la mer. Je me languis ici, que n'est-ce dj Nol ! Je suis aussi grand et dvelopp que ceux qui ont t emmens l'anne dernire. Je voudrais tre dj sur la charrette et puis dans le salon chauff, au milieu de ce faste. Et, ensuite... il arrive srement quelque chose d'encore mieux, de plus beau, sinon pourquoi nous dcorer ainsi. Cela doit tre quelque chose de grandiose et de merveilleux ! Mais quoi ?... Oh ! je m'ennuie... je languis....
:Alors vinrent deux domestiques en grande tenue qui apportrent le sapin dans un beau salon. Des portraits ornaient les murs et prs du grand pole de cramique vernie il y avait des vases chinois avec des lions sur leurs couvercles. Plus loin taient placs des fauteuils  bascule, des canaps de soie, de grandes tables couvertes de livres d'images et de jouets ! pour un argent fou-- du moins  ce que disaient les enfants.
:Le pauvre arbre n'osait mme plus trembler. Quelle torture ! Il avait si peur de perdre quelqu'une de ses belles parures, il tait compltement tourdi dans toute sa gloire.... Alors, la porte s'ouvrit  deux battants, des enfants en foule se prcipitrent comme s'ils allaient renverser le sapin, les grandes personnes les suivaient posment. Les enfants s'arrtaient-- un instant seulement-- , puis ils se mettaient  pousser des cris de joie-- quel tapage !-- et  danser autour de l'arbre. Ensuite, on commena  cueillir les cadeaux l'un aprs l'autre.
:Les bougies brlrent jusqu'aux branches, on les teignait  mesure, puis les enfants eurent la permission de dpouiller l'arbre compltement. Ils se jetrent sur lui, si fort, que tous les rameaux en craquaient, s'il n'avait t bien attach au plafond par le ruban qui fixait aussi l'toile, il aurait t renvers.
:Il s'appuya contre le mur, rflchissant. Et il eut le temps de beaucoup rflchir, car les jours et les nuits passaient sans qu'il ne vnt personne l-haut et quand, enfin, il vint quelqu'un, ce n'tait que pour dposer quelques grandes caisses dans le coin. Elles cachaient l'arbre compltement. L'avait-on donc tout  fait oubli ?
:C'est l'hiver dehors, maintenant, pensait-il. La terre est dure et couverte de neige. On ne pourrait mme pas me planter ; c'est sans doute pour cela que je dois rester  l'abri jusqu'au printemps. Comme c'est raisonnable, les hommes sont bons ! Si seulement il ne faisait pas si sombre et si ce n'tait si solitaire ! Pas le moindre petit livre. C'tait gai, l-bas, dans la fort, quand sur le tapis de neige le livre passait en bondissant, oui, mme quand il sautait par-dessus moi ; mais, dans ce temps-l, je n'aimais pas a. Quelle affreuse solitude, ici !
:Tout se passa si vite ! La cour se prolongeait par un jardin en fleurs. Les roses pendaient fraches et odorantes par-dessus la petite barrire, les tilleuls taient fleuris et les hirondelles voletaient en chantant : Quivit, quivit, mon homme est arriv ! Mais ce n'tait pas du sapin qu'elles voulaient parler.
:L'arbre regardait la splendeur des fleurs et la frache verdure du jardin puis, enfin, se regarda lui-mme. Comme il et prfr tre rest dans son coin sombre au grenier ! Il pensa  sa jeunesse dans la fort,  la joyeuse fte de Nol, aux petites souris, si heureuses d'entendre l'histoire de Dumpe-le-Ballot.
:Le valet dbita l'arbre en petits morceaux, il en fit tout un grand tas qui flamba joyeusement sous la chaudire. De profonds soupirs s'en chappaient, chaque soupir clatait. Les enfants qui jouaient au-dehors entrrent s'asseoir devant le feu et ils criaient : Pif ! Paf !  chaque craquement, le sapin, lui, songeait  un jour d't dans la fort ou  une nuit d'hiver quand les toiles tincellent. Il pensait au soir de Nol,  Dumpe-le-Ballot, le seul conte qu'il et jamais entendu et qu'il avait su rpter... et voil qu'il tait consum....
:-- Tout plaisir est ml de quelque peine, dit le roi ; la pauvre petite aura pri. Puis il donna l'ordre de convoquer, dans une vaste cuisine, toutes les souris  bien des lieues  la ronde. Les trois souricelles taient places  part, sur le mme rang ;  ct d'elles, une brochette recouverte d'un voile noir, en souvenir de la quatrime, qui n'avait pas reparu. Il fut ordonn que personne ne pourrait mettre un avis sur ce qui allait se dire, avant que le roi et exprim son opinion.
:-- Bien ! m'criai-je frappe de cette explication. Ce que vous dites l anantit toutes mes illusions sur cette fameuse soupe ; mais aprs tout, c'est bien la vrit, et la vrit est ce qu'il y a de plus prcieux au monde. Et je quittai la tour et je me htai de revenir parmi vous, vous apportant non pas la soupe, mais quelque chose de bien plus estimable, la vrit. Les souris, me disais-je, passent avec raison pour une race claire ; et notre roi, renomm pour son esprit, sera enchant de possder la vrit, et il me fera reine.
:-- Ce n'est pas l du tout de la soupe  la brochette ; c'est de la soupe  la queue de souris. Quant aux rcits qu'elles avaient entendus, elles trouvaient telle aventure intressante, telle autre insipide et mal raconte. De mme, lorsque l'histoire se rpandit dans le monde, les avis furent trs partags ; les uns la dclaraient amusante, d'autres n'y voyaient que des fadaises. Enfin la voil telle quelle : la critique, en gnral, n'est que de la soupe  la brochette.
:Le lendemain matin, quand les enfants se levrent, le soldat fut plac sur la fentre. Tout  coup-- par le fait du petit diable ou par suite d'un courant d'air-- , la fentre s'ouvrit brusquement, le soldat piqua, tte la premire, du troisime tage. Quelle quipe ! Il atterrit la jambe en l'air, tte en bas, sur sa casquette, la baonnette fiche entre les pavs.
:-- Dis donc, dit l'un d'eux, voil un soldat de plomb, on va lui faire faire un voyage. D'un journal, ils confectionnrent un bateau, placrent le soldat au beau milieu, et le voil descendant le ruisseau, les deux garons courant  ct et battant des mains. Dieu ! Quelles vagues dans ce ruisseau ! Et quel courant ! Bien sr, il avait plu  verse ! Le bateau de papier montait et descendait et tournoyait sur lui-mme  faire trembler le soldat de plomb, mais il demeurait stoque, sans broncher, et regardait droit devant lui, l'arme au bras.
:Mais le courant devenait de plus en plus fort. Dj, le soldat de plomb apercevait la clart du jour l o s'arrtait la planche, mais il entendait aussi un grondement dont mme un brave pouvait s'effrayer. Le ruisseau, au bout de la planche, se jetait droit dans un grand canal. C'tait pour lui aussi dangereux que pour nous de descendre en bateau une longue chute d'eau.
:Le cochon-tirelire seul reut une invitation crite. On craignait que, plac si haut, il ne pt entendre une invitation orale. Il se jugea trop important pour donner une rponse et ne vint pas. S'il voulait prendre part au jeu, ce serait de l-haut, chez lui ; les autres s'arrangeraient en consquence. C'est ce qu'ils firent.
:La pice ne valait rien, mais elle tait bien joue. Les acteurs prsentaient toujours au public leur ct peint, ils taient faits pour tre vue de face, pas de dos. Tous jouaient admirablement, tout  fait en avant et mme hors du thtre, car leurs fils taient trop longs, mais ils n'en taient que plus remarquables.
:Tous taient enchants, de sorte qu'on renona au th et on s'en tint  l'intellectualit. On appelait cela jouer aux grandes personnes et c'tait sans mchancet puisque ce n'tait qu'un jeu. Chacun ne pensait qu' soi-mme et aussi  ce que pensait le cochon-tirelire et lui pensait plus loin que les autres :  son testament et  son enterrement. Quand en viendrait l'heure ? Toujours plus tt qu'on ne s'y attend....
:Patatras ! Le voil tomb de l'armoire. Le voil gisant par terre en mille morceaux ; les pices dansent et sautent  travers la pice, les plus petites ronflent, les plus grandes roulent, surtout le daler d'argent qui avait tant envie de voir le monde. Il y alla, bien sr ; toutes les pices y allrent, mais les restes du cochon allrent dans la poubelle.
:N'est-il pas temps, se disaient-elles, qu'on dmolisse cette btisse suranne, dont l'aspect doit scandaliser tous les amateurs du beau ? Voyez donc toutes ces moulures qui s'avancent et qui empchent que de nos fentres on distingue ce qui se passe dans la baraque. Et l'escalier donc qui est aussi large que si c'tait un chteau ! que d'espace perdu ! Et cette rampe en fer forg, est-elle assez prtentieuse ! Comme ceux qui s y appuient doivent avoir froid aux mains ! Comme tout cela est sottement imagin !
:Le vieillard  culottes de peau habitait tout seul la vieille maison. Parfois il s'approchait de la fentre ; un jour, le petit garon lui fit un gentil signe de tte en forme de salut ; le vieillard fit de mme ; le lendemain ils se dirent de nouveau bonjour, et bientt ils furent une paire d'amis, sans avoir jamais chang une parole.
:Le dimanche d'aprs, l'enfant enveloppa quelque chose dans un papier, sortit dans la rue et accostant le vieux domestique qui faisait les commissions, il lui dit : coute ! Veux-tu me faire un plaisir et donner cela de ma part  ton matre ? J'ai deux soldats de plomb ; en voil un ; je le lui envoie pour qu'il ait un peu de socit ; je sais qu'il vit tellement isol de tout le monde, que c'est lamentable.
:La grande porte s'ouvrit. Le vestibule tait tout garni de vieux portraits de chevaliers revtus de cuirasses, de chtelaines en robes de damas et de brocart ; l'enfant crut entendre les cuirasses rsonner et les robes rendre un lger froufrou. Il arriva  un grand escalier, avec une belle rampe en fer tout ouvrage, et orne de grosses boules de cuivre, o on pouvait se mirer ; elles brillaient comme si on venait de les nettoyer pour fter la visite du petit garon, la premire depuis tant d'annes.
:-- De chez le marchand de bric--brac, rpondit le vieux monsieur. Il a souvent des portraits  vendre et pas chers. Les originaux sont morts et enterrs ; personne ne s'occupe d'eux. Cette dame, je l'ai connue toute jeune ; voil un demi-sicle qu'elle a quitt ce monde ; j'ai retrouv son portrait chez le marchand et je l'ai achet.
:Il tira alors d'une armoire un grand livre  images, et les montra au petit garon ; c'taient des ftes et processions des sicles passs ; d'normes carrosses tout dors, des soldats qui ressemblaient au valet de trfle de nos cartes ; des bourgeois, habills tous diffremment selon leurs mtiers et professions. Les tailleurs avaient une bannire o se voyaient des ciseaux, tenus par deux lions ; celle des cordonniers reprsentait un aigle  deux ttes, parce que chez eux il faut toujours la paire. Oui, c'taient de fameuses images, et le petit s'en amusait tout plein.
:Les trompettes entonnrent leur  schnetterendeng ,  ta-ta-ra-ta . Les chevaliers et les belles dames se penchrent hors de leur cadre pour voir passer ce petit tre, si jeune ; les fauteuils dbitrent leur  knik-knak ; le cuir des murailles dclara qu'il tait plus durable que la dorure ; enfin tout se passa comme la premire fois ; rien ne changeait dans la vieille maison.
:Je veux partir en guerre, en guerre !, s'cria le soldat de plomb de toutes ses forces ; mais,  ce moment, le vieux monsieur vint prendre quelque chose sur la chemine et il renversa le soldat qui roula par terre. O tait-il tomb ? Le vieillard chercha, le petit garon chercha ; ils ne purent le trouver. Disparu le soldat de plomb !  Je le retrouverai demain, dit le vieux monsieur. Mais, jamais, il ne le revit. Le plancher tait rempli de fentes et de trous ; le soldat avait pass  travers, et il gisait l, sous les planches, comme enterr vivant.
:Le soir, comme c'tait l'usage dans le pays, une voiture tendue de noir s'arrta devant la porte ; on y plaa un cercueil, qu'on devait porter bien loin, pour le mettre dans un caveau de famille. La voiture se mit en marche ; personne ne suivait que le vieux domestique ; tous les amis du vieux monsieur taient morts avant lui. Le petit garon pleurait, et il envoyait de la main des baisers d'adieu au cercueil.
:Quelques jours aprs, la vieille maison fut pleine de monde, on y faisait la vente de tout ce qui s'y trouvait. Et, de la fentre, le petit garon vit partir, dans tous les sens, les chevaliers, les chtelaines, les pots de fleurs en faence, les fauteuils qui poussaient des  knik-knak  plus forts que jamais. Le portrait de la belle dame retourna chez le marchand de bric--brac ; si vous voulez le voir, vous le trouverez encore chez lui ; personne ne l'a achet, personne n'y a fait attention.
:Au printemps, on dmolit la vieille maison. Ce n'est pas dommage qu'on fasse disparatre cette antique baraque, dirent les imbciles, et ils taient nombreux comme partout. Et, pendant que les maons donnaient des coups de pioche, qui fendaient le coeur du petit garon, on voyait, de la rue, pendre des lambeaux de la tapisserie en cuir dor, et les tulipes volaient en clats, et les trompettes tombaient par terre, lanant un dernier  schnetterendeng .
:Enfin, on enleva tous les dcombres et on construisit une grande belle maison  larges fentres et  murailles bien lisses, proprement peintes en blanc. Par devant, on laissa un espace pour un gentil petit jardin qui, sur la rue, tait entour d'une jolie grille neuve : Que tout cela a bonne faon ! disaient les voisins. Dans le jardin, il y avait des alles bien droites, et des massifs bien ronds ; les plantes taient alignes au cordeau, et ne poussaient pas  tort et  travers comme autrefois, dans la cour de la vieille maison.
:Les gens s'arrtaient  la grille et regardaient avec admiration. Les moineaux par douzaines, perchs sur les arbustes et la vigne vierge qui couvrait les murs de ct babillaient de toutes sortes de choses, mais pas de la vieille maison ; aucun d'eux ne l'avait jamais vue : car il s'tait pass, depuis lors, bien du temps, oui, tant d'annes que, dans l'intervalle, le petit garon tait devenu un homme, et un homme distingu qui faisait la joie de ses vieux parents.
:Des penses diverses venaient ainsi au vieux rverbre qui clairait la rue ce soir pour la dernire fois. Le factionnaire que l'on relve connat la personne qui va le remplacer et peut mme changer quelques paroles avec elle. Le rverbre ne savait pas qui allait le remplacer et pourtant, il tait  mme de donner  son remplaant quelques bons conseils, sur la pluie et la rouille par exemple ou sur la lune qui claire le trottoir ou encore sur la direction du vent.
:La lune se cacha derrire les nuages, elle ne voulait pas tre ennuye. Une goutte d'eau tomba alors directement sur la mitre du rverbre. On aurait pu penser qu'elle venait du toit, mais la goutte expliqua qu'elle tait un cadeau envoy par les nuages gris, et un cadeau peut-tre meilleur que tous les autres.
:-- Quel beau cadeau ! Moi, pauvre vieux rverbre, remarqu par ces toiles tincelantes qui m'avaient toujours tellement ravi et qui brillent avec tant d'clat. Moi-mme je n'ai jamais russi  briller si fort malgr tous mes efforts, et j'aurais pourtant tant voulu ! Elles m'ont envoy une des leurs avec un cadeau, et dsormais tout ce que je me rappellerai et tout ce que moi-mme verrai nettement, pourra tre vu galement par tous ceux que j'aime. Et c'est cela le vrai bonheur, car si je n'ai personne avec qui la partager, ma joie n'est pas complte.
:Les petits vieux taient si travailleurs, si assidus, qu'ils ne passaient pas une seule petite heure  somnoler. Le dimanche aprs-midi, ils sortaient un livre, un rcit de voyage de prfrence, et le veilleur de nuit lisait  haute voix les pages sur les forts vierges et les lphants sauvages qui courent  travers l'Afrique, et la vieille femme coutait avec beaucoup d'attention, jetant des coups d'oeil sur leurs lphants en terre qui servaient de pots de fleurs.
:-- Que j'ai de talents ! s'tonna le vieux rverbre en se rveillant. J'aurais presque envie d'tre fondu ! Mais non, cela ne doit pas arriver tant que les petits vieux sont de ce monde. Ils m'aiment tel que je suis. C'est comme si j'tais leur enfant, ils m'ont astiqu, m'ont donn de l'huile et j'ai ici une place aussi honorable que le Congrs de Vienne, et il n'y a pas plus noble que lui.
:Comme il faisait bon dans la campagne ! C'tait l't. Les bls taient dors, l'avoine verte, les foins coups embaumaient, ramasss en tas dans les prairies, et une cigogne marchait sur ses jambes rouges, si fines et si longues et claquait du bec en gyptien (sa mre lui avait appris cette langue-l).
:En plein soleil, un vieux chteau s'levait entour de fosss, et au pied des murs poussaient des bardanes aux larges feuilles, si hautes que les petits enfants pouvaient se tenir tout debout sous elles. L'endroit tait aussi sauvage qu'une paisse fort, et c'est l qu'une cane s'tait installe pour couver. Elle commenait  s'ennuyer beaucoup. C'tait bien long et les visites taient rares les autres canards prfraient nager dans les fosss plutt que de s'installer sous les feuilles pour caqueter avec elle.
:-- Montre-moi cet oeuf qui ne veut pas craquer, dit la vieille. C'est, sans doute, un oeuf de dinde, j'y ai t prise moi aussi une fois, et j'ai eu bien du mal avec celui-l. Il avait peur de l'eau et je ne pouvais pas obtenir qu'il y aille. J'avais beau courir et crier. Fais-moi voir. Oui, c'est un oeuf de dinde, srement. Laisse-le et apprends aux autres enfants  nager.
:-- Non, ce n'est pas un dindonneau, s'exclama la mre. Voyez comme il sait se servir de ses pattes et comme il se tient droit. C'est mon petit  moi. Il est mme beau quand on le regarde bien. Coin ! coin : venez avec moi, je vous conduirai dans le monde et vous prsenterai  la cour des canards. Mais tenez-vous toujours prs de moi pour qu'on ne vous marche pas dessus, et mfiez-vous du chat.
:-- Jouez des pattes et tchez de vous dpcher et courbez le cou devant la vieille cane, l-bas, elle est la plus importante de nous tous. Elle est de sang espagnol, c'est pourquoi elle est si grosse. Vous voyez qu'elle a un chiffon rouge  la patte, c'est la plus haute distinction pour un canard. Cela signifie qu'on ne veut pas la manger et que chacun doit y prendre garde. Ne mettez pas les pattes en dedans, un caneton bien lev nage les pattes en dehors comme pre et mre. Maintenant, courbez le cou et faites coin !
:Cependant, le pauvre caneton, trop grand, trop laid, tait la rise de tous. Les canards et mme les poules le bousculaient. Le dindon-- n avec des perons-- et qui se croyait un empereur, gonflait ses plumes comme des voiles. Il se prcipitait sur lui en poussant des glouglous de colre. Le pauvre caneton ne savait o se fourrer. La fille de basse-cour lui donnait des coups de pied. Ses frres et soeurs, eux-mmes, lui criaient :
:Des chasseurs passaient, ils cernrent le marais, il y en avait mme grimps dans les arbres. Les chiens de chasse couraient dans la vase.  Platch ! Platch !  Les roseaux volaient de tous cts ; le pauvre caneton, pouvant, essayait de cacher sa tte sous son aile quand il vit un immense chien terrifiant, la langue pendante, les yeux tincelants. Son museau, ses dents pointues taient dj prts  le saisir quand--  Klap !  il partit sans le toucher.
:Vers le soir, il atteignit une pauvre masure paysanne, si misrable qu'elle ne savait pas elle-mme de quel ct elle avait envie de tomber, alors elle restait debout provisoirement. Le vent sifflait si fort qu'il fallait au caneton s'asseoir sur sa queue pour lui rsister. Il s'aperut tout  coup que l'un des gonds de la porte tait arrach, ce qui laissait un petit espace au travers duquel il tait possible de se glisser dans la cabane. C'est ce qu'il fit.
:Le caneton resta  l'essai, mais on s'aperut trs vite qu'il ne pondait aucun oeuf. Le chat tait le matre de la maison et la poule la matresse. Ils disaient : Nous et le monde, ils pensaient bien en tre la moiti, du monde, et la meilleure. Le caneton tait d'un autre avis, mais la poule ne supportait pas la contradiction.
:-- En voil un plaisir, dit la poule. Tu es compltement fou. Demande au chat, qui est l'tre le plus intelligent que je connaisse, s'il aime glisser sur l'eau ou plonger la tte dedans. Je ne parle mme pas de moi. Demande  notre htesse, la vieille paysanne. Il n'y a pas plus intelligent. Crois-tu qu'elle a envie de nager et d'avoir de l'eau par-dessus la tte ?
:-- Alors, si nous ne te comprenons pas, qui est-ce qui te comprendra ! Tu ne vas tout de mme pas croire que tu es plus malin que le chat ou la femme... ou moi-mme ! Remercie plutt le ciel de ce qu'on a fait pour toi. N'es-tu pas l dans une chambre bien chaude avec des gens capables de t'apprendre quelque chose ? Mais tu n'es qu'un vaurien, et il n'y a aucun plaisir  te frquenter. Remarque que je te veux du bien et si je te dis des choses dsagrables, c'est que je suis ton amie. Essaie un peu de pondre ou de ronronner !
:L'automne vint, les feuilles dans la fort passrent du jaune au brun, le vent les faisait voler de tous cts. L'air tait froid, les nuages lourds de grle et de neige, dans les haies nues les corbeaux croassaient  kr ! kru ! kr !  oui, il y avait de quoi grelotter. Le pauvre caneton n'tait gure heureux.
:Les enfants voulaient jouer avec lui, mais lui croyait qu'ils voulaient lui faire du mal, il s'lana droit dans la terrine de lait claboussant toute la pice ; la femme criait et levait les bras au ciel. Alors, il vola dans la baratte o tait le beurre et, de l, dans le tonneau  farine. La paysanne le poursuivait avec des pincettes ; les enfants se bousculaient pour l'attraper... et ils riaient... et ils criaient. Heureusement, la porte tait ouverte ! Il se prcipita sous les buissons, dans la neige molle, et il y resta ananti.
:Il tait tout confus, notre petit canard, et cachait sa tte sous l'aile, il ne savait lui-mme pourquoi. Il tait trop heureux, pas du tout orgueilleux pourtant, car un grand coeur ne connat pas l'orgueil. Il pensait combien il avait t pourchass et ha alors qu'il tait le mme qu'aujourd'hui o on le dclarait le plus beau de tous ! Les lilas embaumaient dans la verdure, le chaud soleil tincelait. Alors il gonfla ses plumes, leva vers le ciel son col flexible et de tout son coeur combl il cria : Aurais-je pu rver semblable flicit quand je n'tais que le vilain petit canard !
:-- Attendez, c'est moi qui leur arracherai leurs plumes ! s'cria le petit moineau, qui n'avait lui-mme encore qu'un mince duvet. Dans la maison habitaient un jeune fermier et sa femme ; c'taient de bien braves gens, ils travaillaient ferme ; tout chez eux avait un air propre et gai. Tous les dimanches matin, la fermire allait cueillir un bouquet des plus belles roses et les mettait dans un vase plein d'eau sur le grand bahut.  Voil mon vritable almanach, disait le mari ; c'est  cela que je vois que c'est bien aujourd'hui dimanche. Et il donnait  sa femme un gros baiser.
:-- Ce n'est qu'un pierrot ! dirent-ils. Mais ils ne le relchrent pas pour cela. Ils l'emportrent  la maison, et chaque fois que le malheureux oiseau se dmenait et criait, ils le secouaient. Chez eux ils trouvrent un vieux colporteur, qui tait en tourne. C'tait un rieur ;  l'aide de ses plaisanteries il vendait force morceaux de savon et pots de pommade. Les galopins lui montrrent le moineau.
:-- Tiens, se dirent-ils l'un  l'autre, c'est certainement un jeune paon. L'clat de son plumage fait mal aux yeux. Te rappelles-tu ce que la mre nous a dit : C'est le beau.  bas le beau ! Sus, sus ! Et de leurs petits becs ils frapprent l'oiseau puis qui n'avait plus assez de souffle pour dire  pip , ce qui l'aurait peut-tre fait reconnatre. Ils barrrent l'entre du nid  leur mre. Les autres oiseaux alors se jetrent sur elle et lui arrachrent une plume aprs l'autre ; elle finit par tomber sanglante au milieu du rosier.
:-- Pauvre petite bte ! dirent les roses. Cache-toi bien. Ils n'oseront pas te poursuivre plus loin. Notre pre te dfendra avec ses pines. Repose ta tte sur nous. Mais le pauvre moineau tait dans les dernires convulsions, il tendit les ailes, puis les resserra ; il tait mort. Dans le nid, c'taient des  pip, pip  continuels.
:-- O peut donc rester la mre si longtemps ? dit l'an des petits. Serait-ce avec intention qu'elle ne rentre pas ? peut-tre veut-elle nous signifier que nous sommes assez grands pour pourvoir nous-mmes  notre entretien ? Oui, ce doit tre cela. Elle nous abandonne le nid. Nous pouvons y loger tous trois maintenant ; mais plus tard, quand nous aurons de la famille,  qui sera-t-il ?
:-- Je ne puis les voir, dit l'an. Allons-nous-en, c'est maintenant un sjour affreux. Et ils s'envolrent. Par une belle journe d'automne, une bande de pigeons, noirs, blancs, tachets, sautillaient dans la basse-cour du chteau. Leur plumage bien liss brillait au soleil. On venait de leur jeter des pois et des graines. Ils couraient  et l en dsordre.
:-- Venez, gris-gris. Ce sont des moineaux. Comme notre race a la rputation d'tre douce et affable, nous les laissons picorer quelques graines. En effet, voil que deux des moineaux qui venaient d'arriver de cts diffrents se mirent pour se saluer,  gratter trois fois de la patte gauche et  pousser un  pip  en point d'orgue.
:-- Regarde un peu celui qui a une si grosse gorge ! dit un des jeunes pigeons  la vieille grand-mre. Comme il avale des pois ! son jabot en crve presque ! Allons, donnez-lui une racle. Courez, courez, courez ! Et les yeux scintillants de mchancet, deux jeunes se jetrent sur le pigeon  grosse gorge qui, la crte souleve de colre, les bouscula l'un aprs l'autre.
